Lorsque le soleil éclaire leur visage ; ils s'en vont

Puisqu'il a été décidé de leur prochain départ en compagnie du Gérudo, Haya organise une brève journée en compagnie de ses deux futurs compagnons de route. Après une randonnée qui les mènera au delà des montagnes qui encerclent le village caché, le groupe y revient en fin de journée pour une audience auprès de la Gardienne des Secrets, Impa. Chacun des membres est cependant reçu séparément par la doyenne, dont les mots ne seront pas aussi tendres et affectueux envers tous...

Milieu de l'automne - 3 mois 6 jours après (voir la timeline)

Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

Une douce brise caressa la peau d'une Haya dont les yeux clos se tournaient légèrement vers le ciel. Inspirant profondément, elle recherchait vainement le calme et l'apaisement qu'elle n'avait plus connus depuis quelques années déjà. Malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à oublier les masques, les armes et la violence de ces images gravées à jamais dans son jeune esprit. Dans un profond soupire de lassitude, elle se résigna à soulever ses paupières pour mettre fin à sa méditation et contempla le village de Cocorico, dont les teintes sombres détonaient d'autant plus que le soleil brillait fort en cette matinée. Le vent était frais mais beaucoup moins agressif que dans les hauteurs, les montagnes offrant une protection naturelle assez efficace. Il n'en demeurait pas moins que l'air était assez chargé en humidité pour rendre malade les plus inconscients, ce qui avait forcé la sheikah à accompagner sa tenue bleue nuit traditionnelle d'une écharpe en soie. Il aurait été dommage de couver un rhume la veille de son départ. Un hennissement sembla l'approuver, dans son dos, ce qui ne manqua pas de la faire légèrement sursauter. « Et bien », siffla-t-elle en feintant l'agacement. « Depuis quand es-tu aussi discret que moi ? » Demanda-t-elle en se retournant. Le noble animal à la robe d'un blanc immaculé frappa deux fois au sol avec le sabot de sa patte gauche, vraisemblablement sensible à la voix de sa cavalière habituelle. Celle-ci haussa les épaules et leva les yeux au ciel. « Soit, si tu le dis », sourit-elle alors que sa main venait caresser la joue de l'étalon. Elle constata avec une certaine gêne des résidus de pomme sur ses larges babines. Ce n'était malheureusement pas la première fois. Les sheikahs n'avait pas prévu d'enclos particulier pour la bête de Haya bien qu'elle l'accompagnait depuis des lunes. Le peuple des ombres avait certes un savoir-faire dans de nombreux domaines mais l'élevage d'équidés n'en faisait pas vraiment partie — tout du moins, pas à Cocorico même. Aussi le cheval était libre d'aller et venir où bon lui semblait et il n'était pas rare qu'il croque dans les quelques fruits laissés en offrande dans ces coupes en bois dispersées dans le village.

Toutefois, Cheveux-de-Sang se garda de réprimander son fidèle ami car elle avait autre chose à penser. En l'occurrence, elle se tenait à la sortie ouest de Cocorico dans l'attente de Zelda, sa jeune souveraine, et le gérudo (ou le sheikah ?) dénommé Arkaï. Quelques jours avaient passé depuis l'entrevue qui s'était déroulée au monastère et déjà une bonne part des préparatifs, en vue du voyage qui les attendait, étaient terminés. Comme chaque jour depuis qu'elle était entrée au service de sa majesté, Haya avait prévu quelques exercices et une ballade dans les alentours afin d'aider à la remise en forme de Princesse-de-rien-du-tout. L'idée n'était pas de l'épuiser mais davantage de réhabituer son corps à enchaîner les efforts conséquents puisque la route allait être ardue jusqu'au Domaine Zora. Et puis, lorsqu'elles en venaient à croiser le fer, ou plutôt le bois, cela permettait également à la sheikah de reprendre l'entrainement en douceur. En dehors de ces moments-là, il était rare que Haya traîne dans les pattes de Zelda. Elle avait bien compris que sa présence pouvait être perçue comme un peu trop envahissante et pas forcément nécessaire au fil des jours. Bien qu'elle était sensée la suivre comme son ombre, Haya estimait qu'une fois entre les murs du village, la Princesse d'Hyrule était suffisamment en sécurité. Il était préférable de lâcher un peu de lest et de ne pas lui imposer trop souvent sa compagnie, tout du moins tant qu'elles n'étaient pas encore sur la route. Ceci étant, les deux femmes s'entendaient bien et les discussions allaient bon train ; Haya n'hésitait pas à chercher à en découvrir davantage sur le passé d'Hyrule à travers les récits de l'hylienne et celle-ci demandait bon nombre d'informations sur l'état actuel de la Lande. Parfois, les sujets pouvaient même être d'un ordre plus léger.

Le premier à la rejoindre fut, contre toute attente, le gérudo. Bien qu'elle le savait entraîné et en partie élevé par Maître Shingen, elle s'était attendue à ce qu'il les rejoigne plus tardivement. Après tout, la descente depuis le monastère était relativement longue et la journée n'en était qu'à ses balbutiements. Dans un respectueux silence, elle l'accueillit en se penchant légèrement vers l'avant, les yeux fermés, à la manière des siens. Après quoi elle le laissa prendre place à ses côtés, en attendant que l'hylienne ne les rejoigne. Le premier qui rompit le silence fut cependant Alkan, dont le hennissement manqua une nouvelle fois de surprendre la guerrière. « Ne fais pas attention à lui », glissa-t-elle non sans malice. « Il fait son intéressant », se moqua-t-elle gentiment. En réalité, la présence du gérudo en cette journée était une bonne chose puisqu'il n'était pas réapparu depuis leur conversation au monastère. Peut-être parviendrait-elle à en apprendre davantage sur leur compagnon de route au cours de la journée ; c'était aussi l'occasion pour son cheval de s'habituer à la présence du jeune homme. Alkan n'était pas bien méchant mais restait de nature assez craintive envers les inconnus. « As-tu eu le temps de régler tous les détails avant ton départ ? » Demanda-t-elle ensuite d'un ton plus sérieux, son regard s'élevant dans les airs alors qu'il la toisait largement de par sa grande taille. Il avait beau n'être qu'un gamin, la réputation des gérudos était particulièrement respectée avec ce spécimen-ci. Elle en restait assez impressionnée car bien qu'elle avait entendu beaucoup de récits le peuple du Grand Désert, Arkaï était le premier qu'elle pouvait observer de près. Il faut dire que la Mer de Sable s'étendait bien plus loin dans les contrées occidentales du vieux royaume.

En parlant d'Hyrule, sa reine ne tarda pas à les rejoindre. Lorsqu'elle arriva à leur hauteur, Haya la salua de la même manière que précédemment. « Majesté », laissa-t-elle échapper par ailleurs à travers ses lèvres sèches. Une fois sur la route, il lui faudrait cependant se faire violence et éviter de se montrer trop révérencieuse au risque de révéler l'identité de la jeune femme. Zelda s'était montrée claire à ce sujet, au monastère, et elle partageait sa vision des choses. Elle chassa néanmoins bien vite ces idées, se rappelant avoir quelque chose à lui remettre. « Au fait, j'ai quelque chose pour vous », commença-t-elle alors qu'elle farfouillait dans une poche, dont elle sortit après-coup un étrange outil. A peine plus grand qu'un couteau, les proportions étaient très inhabituelles puisque la lame était particulièrement petite compte tenu du manche qui pouvait s'attraper à pleine main. « Ran est passée ce matin et m'a demandé de vous le remettre », ajouta-t-elle en tendant l'objet à la jeune femme. Entre autre exercices et ballades, la sheikah n'avait pas manqué de présenter Zelda à son amie sculptrice lorsqu'elle en avait eu l'occasion. Elle savait que Ran avait commencé à lui enseigner les rudiments de son art mais elle n'était pas certaine de savoir dans quelle mesure Zelda avait commencé à pratiquer l'exercice. Avec cet outil dont l'utilité s'arrêtait à cette activité, elle aurait néanmoins toute les cartes en main pour s'y mettre sérieusement si elle le souhaitait.
« Bien, mettons-nous en route », finit-elle par déclarer ensuite. La sheikah ramassa deux bâtons de bois posés contre un petit muret et les harnacha à son cheval, dont elle vérifia les sangles une à une. Après quoi elle prit la tête de la petite troupe, en direction des falaises qui les séparaient des vastes plaines hyliennes. Comme d'habitude, elle ne savait pas jusqu'où ils seraient capables d'aller avant de devoir rentrer au village mais Alkan était là au cas où Zelda rencontrerait quelques difficultés. Doucement, ils s'éloignèrent du village jusqu'à ce qu'il disparaisse dans leur dos, derrière les hautes falaises qui l'encerclaient. Seulement ensuite, ils fouleraient les étendues vertes et traverseraient les premières forêts qui s'étendaient au pied de la montagne.


Arkaï


Inventaire

« Appuie bien sur la courbe. »

La main de Shingen se posa sur la sienne, accompagnant son geste avec une souplesse experte. Arkaï tressaillit presque imperceptiblement au contact, mais se concentra sur le conseil et acheva le tracé du caractère Sheikah. Visiblement satisfait, le maître serra doucement ses doigts sur ceux de son élève, tout en s'étirant bruyamment le dos. A dire vrai, le garçon n'était pas fâché de voir enfin le bout du tunnel ; après une bonne partie de la nuit passée à travailler son tracé, il sentait ses muscles aussi rouillés qu'un morceau de fer abandonné au fond d'un ruisseau. Il s'empara de son oeuvre et l'examina de plus près, à la lumière des bougies. Shingen se pencha sur son épaule, tout en le prévenant,

« L'encre va mettre un petit moment à sécher, contente toi de regarder pour l'instant. »

Arkaï acquiesça, tout en commençant à parcourir le début du rouleau. Pour l'instant, il n'y avait pas grand chose. L'équivalent de deux nuits de rêves, plus ou moins signifiants, écrit en caractères Sheikahs, quelques dessins qu'il avait ébauché au charbon de bois et trois mots superbement et fraichement calligraphiés avec l'aide du maître : « Récits de rêve ».

L'idée de la princesse Zelda avait très rapidement inspiré le jeune garçon, qui y voyait d'avantage une occasion de s'exercer en poésie et en peinture, mais son maître avait rapidement entrepris de calmer ses ardeurs lyriques : Sans doute son altesse se contenterait d'un récit moins enflammé et plus pratique. D'autant qu'une fois sorti du village, Arkaï ne pourrait plus dédier ses nuits à son pinceau. Une fois de plus, le maître et l'élève s'étaient employés à des leçons d'écriture, plus terre-à-terres, et moins exaltantes pour le jeune esprit. A cause de cela, une fois de plus, le jour se levait sans que le garçon ne puisse affirmer savoir écrire. Il n'en était certes plus très loin, mais entre le tracé des mots et l'architecture d'une phrase se trouvait encore un gouffre qu'il ne parvenait pas à franchir.

Au moins cette nuit, Arkaï l'avait passé en compagnie de son maître, comme si le temps s'était arrêté puis avait rebroussé chemin jusqu'à quelques mois auparavant. Depuis que Zelda avait accédé à sa requête, Shingen semblait à nouveau aussi apaisé que le sommet d'une montagne. Il se permettait d'autant plus d'attention envers son élève qu'il le savait sur le départ. D'ailleurs cette leçon n'avait pas échappé à son lot d'affection mutuelle. Temps béni qu'est celui où la quiétude heureuse se perd dans l'éternité de quelques heures.

Mais comme toute chose se doit de finir, déjà, les premières lueurs de l'aube pointaient le bout de leur nez au travers des fenêtres du monastère. Arkaï se redressa à son tour, tentant du mieux possible de chasser la fatigue qui menaçait de le terrasser. Il ne devait pas y céder maintenant ou bien il raterait l'heure de son départ. Pas le grand départ, mais tout de même. Il s'en voudrait de faire attendre la princesse elle-même.

Du bout de son doigt, il tâta le papier, constata que l'encre était sèche et bobina le rouleau jusqu'à pouvoir le ranger dans son étui. D'un bond, le garçon se releva et se retourna pour saluer son maître et le remercier pour sa leçon, mais Shingen l'arrêta alors d'un geste et lui demanda,

« Reste assis quelques instants, veux tu ? »

Ca n'avait rien d'un ordre, ni de son ton habituel, aussi Arkaï en fut troublé mais s'exécuta. Il commençait à craindre une nouvelle conversation difficile tandis que son maître se levait et se rendait dans un coin obscur de la pièce où se trouvait un coffre. Le vieil homme l'ouvrit avec précaution et en tira ce qui paraissait être une étoffe de soie enveloppant un long objet. Obéissant aux convenances malgré sa curiosité et son impatience, le garçon resta immobile jusqu'à ce que son maître soit revenu en face de lui et qu'il ait déposé son bagage entre eux.

« Vas y. » L'autorisa enfin Shingen, comme un père autorise son enfant à ouvrir son cadeau d'anniversaire. Arkaï, en élève zélé, le salua une nouvelle fois avant de céder à sa curiosité. Fébrile, il défit les lanières de cuir qui enserrait la soie et déplia le tissu, dont l'étoffe elle-même était d'une qualité et d'une douceur rare. Finalement, devant lui, se révélèrent deux armes ; l'une, la plus grande, était un arc. Long, à la manière des Sheikahs, il était taillé dans du bambou et du bois de frêne, finement assemblé et gravé de caractères élégants. Shingen, dont le visage ne se départait pas de son sourire, expliqua alors, « Je l'ai taillé moi-même, pour ta taille et la force de tes bras. Il te servira bien, mieux que ceux avec lesquels tu t'entraînais. Et... sur le manche, j'y ai inscrit ton tout premier haiku. » Alors que Arkaï sentait ses yeux s'embuer, et son souffle se couper, le maître l'invita dans un rire à regarder la seconde arme.

C'était une dague Sheikah, un tantö. Son fourreau semblait en ivoire, décoré de scènes de mythologies que le garçon ne reconnut pas toutes. L'ouvrage frappait le regard par sa qualité et son ancienneté. Plus personne de vivant dans le village ne pouvait se vanter d'un pareil talent pour la sculpture. Arkaï empoigna le fourreau, la garde et tira la lame à l'air libre. Celle ci, en revanche, était neuve. Son fil, tranchant comme un rasoir, faisait vibrer l'air et siffler le vent. « Ce tantö vient du trésor du monastère, et sa lame du village. Comme ça, tu porteras toujours l'un et l'autre près de toi. » Après quelques instants à admirer l'ouvrage, le garçon rentra la lame, la déposa sur le sol, salua respectueusement, et se jeta dans les bras de Shingen, hilare.

« Allons, ne vas pas m'étouffer maintenant ! » Protesta mollement le vieil homme tout en lui rendant son étreinte.

Arkaï n'avait aucun mot à l'esprit pour exprimer le concert d'émotion qui se jouait en lui alors. Jamais il n'aurait pensé vivre pareil moment. Il ne méritait pas tant. Depuis qu'il était arrivé, il n'avait fait que prendre, sans jamais pouvoir offrir en retour, et voilà qu'on lui faisait des présents dignes à ses yeux d'un roi. Lorsqu'il parvint à cesser de trembler sur l'épaule de son maître, il essuya ses paupières humides et déclara, le plus sereinement qu'il put,

« Je ferais mon possible pour m'acquitter de cet det... »

Avant qu'il n'ait pu finir sa phrase, Shingen se pencha en avant, prit l'écharpe de soie qu'il noua à la taille d'Arkaï et lui lâcha, avec une légère condescendance, « Ne dis pas de bêtises. Ce sont des cadeaux, pas des emprunts. C'est ma manière de te remercier, seito. » Et, devant l'expression interloquée d'Arkaï, il expliqua, soudainement moins à l'aise, « Au milieu des incapables et des médiocres qui passent par ce sanctuaire, le destin me fait parfois le cadeau d'un diamant égaré, à peine sorti de la roche, et qui n'attend que d'être taillé pour resplendir. Arkaï, mon devoir en tant que maître de ce monastère peut parfois être éreintant, fastidieux, abrutissant... Mais lorsque je m'occupais de vous deux... » Le garçon tiqua. Il n'y avait jamais eu que le maître et lui. Mais déjà, Shingen semblait ne plus exclusivement lui parler. « ... Alors, ma vie prenait tout son sens. Quand il a disparu, j'ai tout perdu, d'un seul coup du sort. J'ai contemplé l'abime. » Arkaï tendit sa main pour saisir celle de Shingen, que ce simple contact parut sortir de sa transe. Il cligna des yeux, porta la main de son élève à sa joue, et conclut, « A ce moment là, tu es arrivé. Arkaï, prends soin de toi. Reste sur le juste chemin. »

En cet instant précis, Arkaï aurait pu jurer qu'en plus de eux-deux, une troisième présence semblait hanter la pièce. Une présence que le vieux maître avait longuement regardé dans les yeux, avec nostalgie, et à qui les regrets suintant des paroles du vieil homme étaient adressés. Mais, lui-même peu à l'aise avec les fantômes du passé, le garçon accrocha le tantö à sa ceinture, et enfila l'arc en bandoulière. Ainsi paré, il se sentit prêt à affronter tous les périls du monde. Il aida Shingen à se relever et lui déclara,

« Je dois y aller, maître. Je serais de retour avant le couché du soleil. Reposez vous. Et encore merci. Pour tout. »

Ce dernier mot résonna fort dans la demeure de son esprit alors que le Sheikah l'autorisait à partir avec un sourire fatigué. Arkaï ne put s'empêcher de repenser aux mots qu'il avait eu pour la bushi Haya, lors de leur rencontre. Au village Sheikah, un secret pouvait se trouver sous chaque pierre, mais certains semblaient plus douloureux que d'autres.

Durant toute la route qui le séparait du lieu de rendez vous donné par le message reçu la veille, Arkaï n'arrêta pas d'observer ses cadeaux sous toutes les coutures, à la manière d'un enfant, encore sous le choc de la surprise. En passant dans la cour d'entraînement, il avait emprunté quelques flèches afin de mettre à l'épreuve son arc et le résultat dépassait toutes ses attentes. Passant à côté d'un rocher isolé le long d'une longue pente envahie par les herbes sauvages, il avait encoché sa flèche et tiré. Au premier regard, l'apprenti archer avait estimé qu'il toucherait à grande peine sa cible, vu la distance. Au final, le trait s'était fiché plusieurs dizaines de pas derrière ! Shingen ne lui avait pas menti ; il l'avait réellement taillé pour lui. De même, il s'attarda sur l'écharpe nouée à sa taille et dont une extrémité pendant sur son flanc. D'un rouge vermeille éclatant, le tissu était une preuve du talent des Sheikahs pour l'artisanat ; en plus de la soie, des fils d'argent dessinaient des formes souples et entrelacées du plus bel effet. De quoi pavaner comme un pan, mais toute l'éducation qu'Arkaï avait reçu le lui interdisait... Il essaya donc de trouver un juste équilibre entre son orgueil en pleine croissance et sa modération qui peinait à le contenir, ce qui se traduit par le fait d'essayer d'attirer les regards tout en affichant une suprême indifférence, alors qu'il traversait le village. Manque de chance, le soleil était encore trop bas sur l'horizon pour que son allure frappe l'attention de qui que ce soit.

Finalement, le garçon arriva devant l'une des sorties du village, où Haya l'attendait. Sur le moment, la perspective de se retrouver seul avec elle l'intimida mais en y réfléchissant, c'était là une idiotie puérile et il s'approcha, lui rendant son salut respectueusement. Arkaï se retrouva alors plongé au beau milieu d'un silence qu'il vivait comme affreusement gênant. Chacune de ses idées de conversation mourrait avant de franchir ses lèvres, tant il craignait de déranger son aînée, ou de paraître stupide à ses yeux, ou les deux. Il avait commencé à se faire à cette ambiance angoissante lorsque le cheval d'Haya s'ébroua d'un coup bruyamment, faisant sursauter Arkaï sous le coup de la surprise, à l'amusement de sa maîtresse. Le garçon darda alors un regard noir sur la monture qui, en retour, souffla des naseaux dans sa direction. Il faisait son intéressant, hein ? Arkaï repensa à son attitude de tantôt et il s'en amusa. Il allait tendre sa main vers le museau de l'animal lorsque Haya se retourna vers lui et le questionna sur ses préparatifs. Avortant aussitôt son geste, peut être déplacé pour la maîtresse du cheval, il lui répondit, nonchalamment, « L'essentiel est réglé. Il me restera une dernière chose à faire, mais ne vous en faites pas ! Je serais prêt le jour dit. »

Arkaï s'approcha un peu plus de la monture, tendit sa main sous le regard visiblement bienveillant d'Haya... Et la retira au moment où la bête manqua de lui croquer les doigts. Les deux se grognèrent dessus avant de s'écarter. Décidément, le garçon avait plus de succès auprès des chiens voire des renards que des chevaux.

Après un moment, ce fut la princesse qui les rejoignit. Arkaï la salua en imitant son aînée, mais en mettant un genou à terre, comme on lui avait appris au monastère. Il pensa avec amusement que Shingen lui avait sans doute enseigné le geste par pur attachement à la tradition, sans imaginer qu'un jour, il aurait réellement à montrer son respect à la princesse d'Hyrule. Il attendit que Haya ait fini de parler avec la souveraine et qu'elle ait annoncé leur départ pour s'approcher de Zelda, son rouleau à la main, qu'il lui tendit, en expliquant, assez fier,

« J'ai déjà commencé ce que vous m'aviez demandé. » Il lui indiqua où desceller le papier et poursuivit, « Mon maître m'a aidé pour les lettres. Je... J'ai encore du mal avec tout ça. Et lorsque je me souvenais d'images, je les ai dessiné. »

Il lui désigna un de ses croquis au charbon, représentant comme un visage étrange ; deux yeux, en forme de croissant de lune abritant une étoile en leur sein, reliés entre deux triangles. Un symbole étrange, qui revenait régulièrement mais qu'il n'avait jamais pu identifier. Lorsqu'il l'avait tracé, son maître avait affirmé ne pas le reconnaître... mais Arkaï avait senti quelque chose dans sa voix. Peut être Zelda en saurait elle plus, ou serait elle plus à l'aise pour parler.

Après quelques minutes à marcher, alors que les silhouettes trapues des collines autour du village disparaissent, cachées par le relief protecteur des monts, il se sentit autorisé à demander ce qui lui trottait dans la tête depuis un bon moment... Depuis qu'il avait reçu le message en fait, « Et donc, que faites vous hors du village depuis plusieurs jours ? » Il avait lancé la question en l'air, dans l'espoir que Zelda ou Haya l'attraperaient au vol.


Zelda

Team booty

Inventaire

La jeune femme se réveilla d'un bond, son cœur battant la chamade dans sa poitrine. Sa main se referma dans la vide et elle mit quelques instants à reprendre son souffle en détaillant la chambre de Pahya. Sans surprise, la petite fille d'Impa s'était déjà levée, aussi n'eut-elle pas à craindre de l'avoir réveillée.
Elle avait encore besoin d'un peu plus de repos que les autres mais globalement l'entraînement que lui avait proposé Haya avant leur départ portait plutôt bien ses fruits. Au fur et à mesure elle retrouvait un rythme plus naturel et se fatiguait moins vite.
Elle se laissa retomber mollement sur la paillasse où elle avait dormi pour essayer de se remémorer les dernières images qu'elle avait vues. Link marchait le long d'une forêt, accompagné de son cheval. Il le tenait par la bride. En fermant les yeux elle arrivait à revoir le sentier, les feuilles qui bruissaient sous l'effet du vent. Elle pouvait entendre le bruit d'une rivière non loin. Mais elle avait beau se concentrer, elle n'arrivait pas à savoir quelle forêt.  Pourquoi fallait-il que le Royaume compte autant de forêts ? Et pourquoi avait-elle le sentiment qu'il ne s'agissait pas seulement d'un simple rêve ?

Elle finit par abandonner et se lever pour se préparer à rejoindre Haya. S'occuper lui permettrait sans doute de se changer les idées. Elle laissa glisser au sol la tunique du prodige avec laquelle elle avait dormi et la remplaça par celle que lui avait offert Impa. Il s'agissait d'un vêtement hylien classique dont les Sheikahs avaient gardé le savoir-faire. Elle ne mit pas longtemps à l'enfiler puisqu'elle l'avait préféré sans haubert afin d'alléger le poids sur ses épaules. Elle n'avait pas besoin de telles protections pour l'instant et le tissu épais suffisait à la protéger du froid.

Zelda se hâta de rejoindre l'ouest du Village où elle avait rendez-vous. Quand elle aperçut Haya et son cheval elle remarqua également que le Gerudo était arrivé avant elle. La jeune femme l'avait prévenue qu'il les accompagnerait cette fois mais ne lui avait pas encore précisé pourquoi. À son arrivée ses deux compagnons la saluèrent avec respect et sans doute un peu plus d'égards qu'ils ne pourraient le faire lors de leur voyage. Elle avait beau y être habituée, ils marquaient une distance qui la chagrinait quelque peu. Elle y avait sans doute contribué en revendiquant son autorité pour faire entendre sa voix lors de leur visite au monastère. Pourtant, elle avait hâte que soient abandonnés les révérences et le vouvoiement associé. En ce moment, et encore plus après le rêve qu'elle venait de faire, la jeune princesse avait l'impression de se sentir cruellement seule.

Avant qu'ils ne se mettent en route, la jeune Sheikah avait à nouveau un cadeau pour elle et ce dernier tombait à point. La veille au soir elle avait commencé à essayer d'appliquer les conseils de son amie sculptrice avec un succès tout relatif. Elle avait surtout réussi à se griffer les mains, heureusement de façon superficielle, mais elle pouvait espérer que cet outil un peu plus précis que le couteau classique qu'elle avait pu trouver chez Impa l'aiderait à être plus adroite à cet exercice.

"Décidément tu me couvres de cadeaux depuis mon arrivée. Merci !"

Spontanément, la princesse ne put retenir un élan de reconnaissance en prenant la jeune femme dans ses bras. Sans doute n'était-ce pas seulement dû au présent ou au fait de lui avoir présenté l'artisane mais aussi à sa volonté d'avoir une amie et donc de réduire la distance entre elles. Elle avait apprécié la présence de la jeune femme ces derniers jours, elle avait aimé lui raconter de vieilles histoires et écouter les siennes, leurs entraînements et la liberté qu'elle prenait soin de lui laisser le reste du temps. Mais après tout, rien ne lui permettait d'affirmer que la jeune femme avait la même volonté qu'elle. Elle était là à la demande d'Impa, et principalement par attachement envers la vieille femme. Une part de Zelda ne pouvait s'empêcher de se rappeler que Link avait préféré partir une fois son devoir terminé et elle regretta aussitôt son geste un peu présomptueux. Elle mit donc fin à l'étreinte plutôt rapidement, un peu gênée, et fut ravie qu'Arkaï vienne la trouver pour lui présenter l'ouvrage qu'elle lui avait demandé de tenir.

Il semblait plutôt enthousiaste vis-à-vis de la requête qu'elle avait formulée, suffisamment pour commencer bien avant leur départ, ce qui semblait plutôt encourageant. Elle prit donc le temps d'observer attentivement le parchemin. Les textes étaient soigneux mais elle avait un peu de mal à tout comprendre correctement. Le maître du jeune homme n'était sans doute pas fautif et elle se rendit compte qu'elle allait devoir faire quelques efforts pour s'adapter au monde qui avait évolué sans elle. L'essentiel était toutefois que le jeune homme soit en mesure de lui raconter ce qu'il estimait intéressant, aussi s'attarda-t-elle principalement sur le dessin qu'il lui lui pointait du doigt.

La forme était un peu floue, et elle ne pouvait en être certaine, mais si c'était bien ce qu'elle pensait, elle savait où elle avait vu ce symbole pour la dernière fois. Elle sentit un frisson la traverser et dut retenir les larmes qui pointaient à ses yeux. Elle replia le parchemin précautionneusement avant de le rendre au jeune homme. Même s'il n'avait pas posé ouvertement la question, elle sentait bien qu'il l'interrogeait du regard et elle fit un effort pour maîtriser sa voix quand bien même elle sentait une boule dans sa gorge.

"C'est un vieil emblème Gerudo. Il ne serait pas étonnant que tu l'aies vu si tu as passé une partie de ton enfance dans le désert. On peut le voir sur certains édifices, des vieilles poteries, ou sur des tissus..."

Elle prit une inspiration avant de continuer.

"Une femme que j'aie connue portait ce symbole à sa ceinture."

Plus qu'une femme, elle avait été presque une mère pour elle, et comme tant d'autres elle était morte par sa faute. Elle s’abstint toutefois de le préciser. Non pas qu'il s'agisse d'un secret ou qu'elle n'ait pas envie de parler d'Urbosa, mais elle préférait éviter de s'épancher s'il n'avait pas de questions sur ce sujet précis. Les événements s'étaient enchaînés tellement vite à l'époque qu'elle n'avait jamais vraiment eu le temps de faire son deuil.

Plongée dans ses pensées, la jeune femme fut plus silencieuse que d'habitude en avançant aux côtés de ses compagnons. Elle eut toutefois la bonne surprise de constater que même après que le village ait commencé à disparaître derrière eux, elle n'avait toujours pas eu besoin de réclamer une pause. Lorsque le jeune Gerudo les interrogea sur leurs activités, elle se rappela qu'il ne savait pas forcément quel était son état de santé.

"Je suis un peu... rouillée. Il s'agit surtout de me remettre en forme autant que possible avant notre voyage. Et puisque je n'ai pas eu de formation très poussée au combat, Haya m'enseigne aussi quelques techniques."

Elle ignorait toutefois ce qu'elles allaient faire exactement et pourquoi le jeune homme les accompagnait cette fois, aussi termina-t-elle ses précisions avec un regard interrogateur vers la Sheikah.


Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

Les rênes d'Alkan déposés délicatement entre les doigts de sa main droite, la sheikah contemplait silencieusement le paysage. Bientôt, le chemin qui slalomait entre les Hauteurs de Narisha déboucha sur les immenses plaines verdoyantes de Sahasra. Sous un soleil éclatant, les bas-reliefs s'étalaient devant les yeux de chacun sur des lieux à la ronde alors qu'un vent automnal allongeait les hautes herbes comme il soulevait allègrement leurs cheveux par intermittence. Frappée par une fraîcheur plus vivace, Haya referma sur elle une large cape marine aux bordures décorées de symboles sheikahs ambrés. Ceci fait, ses pas l'engagèrent sur la route que les chariots et les caravanes avaient tracée avec le temps. Sa poigne se fit plus autoritaire car déjà elle sentait son ami équestre être appelé par les grands espaces qui s'offraient à lui. Réprimant un timide sourire entre ses lèvres sèches, elle s'assura d'un coup d'œil derrière elle que les deux autres suivaient le rythme. Elle s'attarda particulièrement sur la Princesse, soucieuse de son bien-être, mais fut vite rassurée de la voir plus à l'aise qu'habituellement. Finalement, il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour regagner une forme décente mais peut-être que l'échange qu'elle avait avec le gérudo l'aidait aussi à outrepasser ses propres difficultés. Les grimaces douloureuses qu'elle avait vu dans les premiers jours laissaient place dorénavant à un visage revigoré par une énergie nouvelle. Il fallait au moins ça pour survivre au Grand Froid au milieu de la Lande. Et cette simple pensée d'éveiller chez Haya ses vieux démons alors que ses yeux impassibles scrutaient l'horizon. Devant elle, des flocons dansaient dans un tourbillon.

« — Simplement de quoi vous défendre au cas où je ne serai pas en mesure de le faire moi-même », compléta-t-elle à la suite des paroles de sa suzeraine lorsqu'elle sentit son regard se poser sur elle. Son ton était sec, voir cassant. Bien plus qu'elle ne l'aurait souhaité en tout cas. Elle n'aurait su dire si c'était la présence du gérudo qui l'incitait à garder ses distances aussi franchement. L'étreinte de la reine, plus tôt, l'avait possiblement ébranlé quelque peu également. Durant les autres journées, elle n'avait pas eu pour habitude de répondre de manière aussi factuelle. « Cela n'arrivera pas », ajouta-t-elle avec certitude avant de replonger dans ses propres pensées. Si elle espérait réconforter ainsi l'hylienne, dont il ne lui avait pas échappé que l'humeur s'était teintée de tristesse et de mélancolie, il n'en restait pas moins que le long voyage qu'ils allaient effectuer était semé d’embûches. Si Haya savait les terres jouxtant son village comme à peu près sûres, elle ne pouvait pas en dire autant du reste d'Hyrule, qu'elle connaissait finalement peu ou pas du tout. Doucement, elle sonda leur environnement, sachant que derrière chaque pierre, chaque brin d'herbe, chaque buisson pouvait se cacher une menace mortelle. Puis dans un soupire, elle continua d'avancer, conservant la tête de leur petit groupe.

Elle indiqua aux deux autres de s'arrêter lorsque, après avoir quitté la route principale, il gagnèrent le sommet d'une colline qui surplombait l'ensemble de la région. Ici, Haya pouvait surveiller qu'aucune menace ne puisse les atteindre tout en proposant à ses compagnons une halte probablement bienvenue, notamment pour Zelda. La sheikah s'occupa en premier lieu de sa monture, dont elle donna plus de moue aux sangles de son harnachement ; elle récupéra ensuite les deux sabres en bois puis claqua doucement l'arrière-train du canasson pour lui indiquer de s'éloigner et prendre ses aises. Ceci fait, elle rejoignit ses deux compagnons. « Nous avons à parler », leur indiqua-t-elle sans ménagement, qu'ils fussent eux-mêmes au milieu d'une discussion ou non. De toute évidence, il n'était rien qui puisse être plus prioritaire que le sujet qu'elle voulait elle-même aborder. La sheikah gagna un de ces gros rochers encastrés à-même le sol et bondit dessus agilement avant de s'asseoir en tailleur. « J'ignore si l'information était écrite dans le message que nous avons envoyé au monastère, Arkaï, mais nous partons dès demain matin », annonça-t-elle. Doucement, elle croisa ses doigts et souffla doucement dessus pour les réchauffer. « Aussi, nous avons fait part à Impa de ta demande. Nous irons la voir tout à l'heure, lorsque nous rentrerons au village », dit-elle. Sans en attendre quelconque réponse, elle réfléchit aussitôt à la façon dont elle allait devoir aborder la suite. Ses yeux rouges glissèrent sur les deux autres avant de se perdre dans le vide l'espace de quelques instants.

« Cocorico n'a pas les ressources pour nous assurer un voyage tranquille de plusieurs semaines, c'est pourquoi nous allons d'abord nous rendre à Elimith, reprit-elle à l'attention de ses camarades. Il s'agit du plus grand carrefour de commerce de la région. Nous y trouverons de l'équipement et de la nourriture. Nous ne devrions y rester que quelques jours, mais cela devrait vous laisser suffisamment de temps pour y faire ce que vous voulez, Majesté, ajouta-t-elle. Ceci étant, lorsque nous reprendrons la route, il est probable que nous bravions les premières difficultés de l'Hiver. »

C'était bien là le premier problème de taille que le petit groupe n'allait pas tarder à devoir affronter. A son grand dam, Zelda n'avait pas choisi la meilleure période de l'année pour entreprendre un voyage d'une telle ampleur. Mais avait-elle vraiment le choix ? C'était aussi la raison pour laquelle leur départ s'était avancé de quelques jours, l'idée étant de ne pas perdre davantage de temps et de parcourir le plus de route possible avant les premières neiges. Lorsqu'il frappait, le Grand Froid était implacable et tenace, mettant à genoux les plus courageux des aventuriers comme on souffle sur une fourmi. Haya avait encore un peu de mal à se faire à cette idée mais elle espérait que les quelques avant-postes qui jonchaient leur parcours les soulageraient dans leur périple. Cependant, elle se garda de trop en dire. Loin d'elle la volonté d'effrayer ses deux compagnons alors qu'ils n'étaient même pas encore partis. « Ce n'est pas tout », reprit Cheveux-de-Sang avant que ses comparses ne s'engagent dans la conversation. « A la demande de la Princesse Zelda, lorsque nous aurons franchis les portes du village demain matin, nous oublierons aussitôt les règles hiérarchiques habituelles », déclara-t-elle davantage pour Arkaï, bien qu'ils aient déjà évoqué brièvement ce point lors de l'entrevue au monastère. Bien que cela lui laissait une impression étrange, Haya elle-même allait devoir s'adresser à sa reine comme si elle n'était rien d'autre qu'une simple voyageuse ayant pris place à ses côtés. « Il n'y aura plus de Majesté, tout comme il n'y aura plus de Dame Haya. Nous serons Zelda et Haya, tes compagnons de route, si on te le demande. Rien de plus », insista-t-elle lourdement. Après quoi elle ramena les deux sabres sur ses genoux, avant de toiser Zelda et Arkaï de son profond regard vermeil.


Arkaï


Inventaire

En bon amoureux de poésie, Arkaï avait développé un goût assez fin pour la langue, et ses sonorités. Il adorait certains mots, s'amusait d'autres et ressentait du malaise à l'écoute de certains. Mais il n'en détestait aucun autant qu'il haïssait le mot qu'avait prononcé Zelda. Bien que conservant son allure à ses côtés, il se figea intérieurement lorsqu'il l'entendit. Gérudo. Ce mot là lui laissait en bouche un goût de cendres, il bourdonnait à ses oreilles, il pesait lourd sur sa poitrine. En proie à un soudaine accès de colère, le garçon eut besoin de toute sa retenues durement inculquée par son maître au fil des années, pour ne pas se jeter sur son dessin et le mettre en pièce. Le simple spectacle de ces formes qui semblaient avoir surgi du néant pour le narguer lui était douloureux et il préféra s'en détourner tandis que la princesse poursuivait.

A l'évocation d'un de ses souvenirs, la curiosité d'Arkaï l'emporta sur sa colère. Il fut tenté d'en savoir un peu plus. Pourquoi Zelda mentionnait elle cette amie ? Qui était elle ? Pourrait il la rencontrer ? Et puis, la vérité le frappa comme une branche en plein visage ; La femme en question ne pouvait être encore en vie. Aucune personne que connaissait la princesse en son temps ne l'était encore. Si un siècle de lutte avait épargné l'élue, ça ne pouvait être le cas de la plupart de ses connaissances, amis, famille... Si on ne comptait pas les plus décrépis des vieillards actuels, elle était seule au monde, sa vie coupée en deux. Arkaï compris déjà un peu mieux l'ombre peinée des sourires qui illuminaient ce beau visage en clair-obscurs. Il était bien placé pour comprendre que la mélancolie se glisse dans les vides du coeur, laissés par ceux qui sont partis trop tôt. Reprenant son rouleau et le rangeant, il osa néanmoins, avec douceur, demander à Zelda,

« Peut être pourrez vous me parler d'elle, une autre fois ? »

Une proposition, plus qu'une demande, en réalité. Mais si cela pouvait faire plaisir à la princesse, et éclaircir un peu de sa propre pénombre intérieure, cela valait peut être la peine d'être tenté.

A sa question, Zelda apporta une réponse d'autant plus surprenante qu'elle tombait sous le sens ; Après des décennies passées à combattre le Fléau, qui aurait pu se vanter de connaître une forme olympique ? Encore eut il fallut se trouver dans cette situation, mais enfin ! La réponse était si évidente que Arkaï se sentit imbécile d'avoir proféré une telle question. Ce qu'il ne compris pas fut le ton cassant de Haya, qui lui fit redresser l'échine tout de go, comme si un taon l'avait subitement piqué à l'égo. Certes, le garçon mettait en avant son respect et sa politesse comme on lui avait enseigné, mais sous réserve que celles-ci lui soient rendues. Lui faire comprendre qu'il devrait veiller sur lui-même et ses compagnons, cela n'avait rien d'outrageant. Mais ce ton, cassant comme du verre, évoquait trop de souvenirs désagréables impliquant ses camarades du monastère, à son arrivée, avant qu'il ne soit peu ou prou accepté parmi eux. Vexé dans son honneur, il se préparait à lui rentrer dedans avec un trait d'esprit bien senti lorsqu'elle le coupa dans son élan et se retourna sur la route.

Trop frustré pour laisser tomber son orgueil endolori, il rumina tout en tâchant de masquer au mieux son état à Zelda. Cette dernière, pour une revenante, suivait sans trop de mal le rythme de la marche, même sur une route qui tenait à vrai dire plus du chemin à peine défriché. Rien de plus normal puisque le village Sheikah était par définition caché aux regards des étrangers, et que cela passait par l'absence de panneau ou de routes pavées en indiquant clairement la position. En vérité, le garçon était persuadé que même si un fureteur apprenait que le foyer de la tribu se situait dans ses collines, il pourrait tourner longtemps en rond avant d'en apercevoir ne serait qu'une entrée. Magie ou non, les Sheikahs avaient développé un art certain pour l'évitement et la discrétion, et cela passait aussi par le fait de laisser les sentiers se fondre discrètement dans le paysage.

Arkaï n'était pas fâché d'avoir pris ses sandales de bois, afin de soulager ses pierres de la rocaille qui affleurait du sol. Pour le reste, il n'y avait que de ce grand arc un peu encombrant, auquel il ne s'était pas encore tout à fait habitué, pour le déranger un peu. Ca, et le fait d'avoir de la compagnie ; sans être une gêne, il n'en avait pas encore pris l'habitude, et le fait de marcher aux côtés de la princesse et de sa protectrice en silence lui laissait une impression d'étrangeté. Au moins cette journée constituerait elle une bonne mise en bouche. Il s'apprêtait à s'engager pour plusieurs semaines, voire mois, de voyage en leur compagnie ! Autant apprendre se faire à la présence, le plus vite possible.

Au bout d'un petit moment, Haya leur fit quitter le chemin. Arkaï, posé sur l'herbe et manipulant son arc pour essayer de soulager son épaule meurtrie par le frottement de la corde, se mit à espérer qu'on lui explique un peu plus en détail la raison de cette expédition. Après tout, le village était un lieu d'entraînement convenable. Mais avant qu'il ait pu poser la moindre question, la Sheikah envoya son cheval se balader, pour la grande satisfaction du garçon, qui était resté peu à l'aise en présence du canasson. Il n'eut pas vraiment le temps de s'en réjouir car à peine Haya se tourna vers lui qu'elle lui déclara que le grand départ adviendrait pas plus tard que le lendemain, et que son audience auprès de dame Impa lui était accordé ce jour même.

Interloqué par ces deux nouvelles, Arkaï accusa le choc. Le lendemain ? Il avait pourtant encore le sentiment de devoir régler tant de choses ! Il comprenait mieux la question qu'elle lui avait posé à son arrivée. Heureusement qu'il n'avait pas chômé au monastère, mais tout de même, ils auraient pu le prévenir plus tôt ! Mais le garçon ne pouvait pas trop se plaindre ; depuis son arrivée, le village n'avait jamais fonctionné qu'ainsi, sur des silences, des secrets et, plus rarement, quelques révélations. Cela aurait dû devenir une routine pour lui, mais il ne s'y était jamais fait. Il acquiesça silencieusement, sans émettre de protestations ni de remerciements, qui auraient de toute façon été hors de propos.

En revanche, lorsque Haya évoqua la première étape de leur voyage, Arkaï ne put retenir son enthousiasme. Elimith avait toujours flotté aux limites de son horizon ; On en parlait assez souvent, au village comme au monastère, et par certaines journée de beau temps, certains élèves affirmaient qu'on pouvait l'apercevoir depuis les sommets des montagnes. Jusque là, le garçon s'était éreinté les yeux en vain mais la fascination pour cet inconnu pas si étranger avait persisté. L'idée d'y pousser enfin ses pas rendait leur départ déjà moins intimidant dans son esprit.

Enfin, lorsqu'elle évoqua le problème déjà évoqué au monastère, de la discrétion demandée par Zelda, et imposée par leur vulnérabilité commune, Arkaï se sentit légèrement troublé. Certes, il comprenait leurs raisons mais enfreindre à ce point les règles traditionnelles... Il préféra avertir la princesse avec franchise,

« J'obéirais, votre altesse, mais en dehors des regards extérieurs, mes devoirs m'obligeront toujours. Je suis et reste votre obligé. »

A vrai dire, le garçon n'avait jamais considéré les formules et le protocole comme des lois sacrées, gravées dans le marbre. Pour lui, l'estime passait par bien d'autres choses, et le respect se vivait plus qu'il se subissait comme une règle imposée. Il s'inclina légèrement, comme signe de sa gratitude pour sa décision au monastère. A la suite de quoi, il reprit plus légèrement, presque espiègle, encouragé en cela par l'attitude bienveillante de la princesse depuis qu'elle les avait rejoint,

« Cependant, je ferais de mon mieux pour protéger ton identité, Zelda »

Ses propres mots avaient une saveur étrange sur sa langue alors qu'il les prononçait, mais la réaction des deux femmes fut plus savoureuse encore, notamment Haya qui semblait bien moins à l'aise que lui avec le sujet. Elle avait beau lui avoir rappelé autoritairement la consigne, le garçon aurait sans doute moins de mal à s'y conformer qu'elle. Il considéra ce fait avec satisfaction, comme une petite revanche pour son ton cassant de tantôt. Elle apprendrait sans doute bientôt qu'il n'était pas homme à se laisser marcher sur les pieds ; du respect, oui, mais de la déférence ? C'était beaucoup lui demander.

Suffisamment content de sa saillie pour poursuivre un temps sur la voie de l'impertinence, Arkaï se releva, énergique, le regard plein d'un élan survolté. Son arc dans une main  il désigna le sabre de bois d'Haya de l'autre et s'exclama, impatient de quitter son rôle d'élève effacé et de démontrer sa valeur au regard évaluateur difficile de son aînée,

« Alors, quel est le programme d'aujourd'hui, professeure ? »

Il n'avait pu s'empêcher de lâcher une pointe d'ironie dans sa voix, comme une réponse au ton d'Haya tantôt, tout en lâchant à la princesse un clin d'oeil complice. Qu'importe ce que son aînée avait prévu, il se sentait presque à manger du lion. Et puis il était aussi curieux de voir comment se débrouillerait son altesse. Son regard s'attarda sur la silhouette menue de Zelda, sans mépris, mais avec curiosité ; Quelle force pouvait bien rester encore dans des bras si fins, qui avaient porté le pouvoir d'une déesse ? C'était peut être le moment de le savoir.


Zelda

Princesse à la retraite

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Lorsqu'elle interrogea Haya du regard et que cette dernière rappela le but de leurs exercices, la Sheikah eut beau nuancer son propos, la princesse ne peut s'empêcher d'y voir un signe de distance supplémentaire. Elle se demanda même si les familiarités dont elle avait fait preuve auparavant n'avaient pas un rapport avec le ton de ses paroles qui paraissait davantage direct et cassant que les jours précédents.
Elle détourna la tête d'un air plus boudeur qu'elle ne l'aurait souhaité. Tôt ou tard elle se retrouverait seule. Ils s'engageaient tous à veiller sur elle, mais ils savaient que ça ne durerait pas indéfiniment. Raison de plus pour s'appliquer aux entraînements et ne pas être un poids. À choisir, elle préférait encore les voir partir avant que la vie ne les lui enlève.

Un regard en direction du Gerudo lui donna l'impression que ce dernier avait également mal vécu les remarques de la Sheikah. Elle ignorait pourquoi, et ses raisons étaient sans doute différentes des siennes, mais il lui semblait contenir une certaine frustration.
Elle repensa à la demande qu'il lui avait formulée. Elle ignorait s'il était curieux ou s'il avait juste senti son besoin d'exorciser tous ces souvenirs qui la hantaient. Sur le coup, ils s'étaient mis en route et elle n'avait pas immédiatement saisi l'occasion de lui répondre, mais puisqu'elle n'était pas encore épuisée par la marche elle pouvait échanger quelques mots sur le sujet. Ça lui ferait sans doute du bien, et peut-être que ça lui changerait les idées à lui aussi.

"Elle s'appelait Urbosa, la Gerudo que j'ai connue."

Elle jeta un coup d’œil en direction du jeune homme. Ayant l'impression d'avoir capté son attention elle reprit. Elle ignorait si comme les jours précédents la Sheikah l'écoutait aussi.

"Pour beaucoup c'est sans doute avant tout une guerrière de légende, choisie pour faire partie des Prodiges qui devaient contenir le Fléau, pour moi c'était presque une mère. J'étais jeune quand j'ai perdu la mienne, je n'en garde que des souvenirs flous, mais elle m'a en quelque sorte prise sous son aile."

Elle aurait pu parler de la fin qui restait gravée dans son esprit, mais elle savait qu'une boule lui aurait rapidement serré la gorge, et elle essaya de se rappeler des souvenirs d'une période plus heureuse.

"J'aurais sans doute dû être plus attentive quand elle a voulu m'apprendre le maniement du sabre... En fait, maintenant que j'y pense, j'aurais dû profiter beaucoup plus de tous ces moments avec elle..."

Elle avait été sans cesse préoccupée par le Fléau et l'apparition, ou plutôt l'absence inquiétante, de ses pouvoirs. Tout ça pour voir tout son monde s'écrouler en à peine quelques heures. Toute sa vie, pas une journée n'était passée sans que l'inquiétude ne l'empêche de complètement se détendre, et pourtant, tout ça n'avait servi à rien. Elle n'avait pu que rattraper la situation in extremis, beaucoup trop tard. Et la dernière parcelle de son petit univers à avoir survécu l'avait abandonnée.

Elle n'en dit néanmoins pas plus parce qu'Haya choisit un endroit où ils s'arrêtèrent. Elle en fut reconnaissante parce qu'elle sentait doucement son souffle se raccourcir et ses jambes commencer à tirer. Elle ne savait pas si cette pause lui était destinée, mais elle se sentait toujours plus fière d'avoir tenu jusqu'à une halte décidée par la Sheikah que lorsqu'elle était obligée de la réclamer.

La jeune femme leur énonça plusieurs informations sur leur voyage imminent. La princesse était au courant de leur départ le lendemain, et elle acquiesça doucement à la mention de leur étape à Elimith. Elle souhaitait seulement s'entretenir avec Pru'Ha et elle n'aurait effectivement pas besoin de tant de temps. Ou en tout cas pas à moins que la vieille scientifique n'ait fait une découverte toute particulière qui nécessite plus d'approfondissements.

La Sheikah rappela aussi que lors de leur périple elle ne serait plus la princesse mais une anonyme. Au fond, elle l'était déjà, mais il restait à gommer les traces de son passé. Elle aurait été ingrate de ne pas considérer avec gratitude les égards que son titre lui valait encore, mais une part d'elle était pressée de le voir disparaître, comme si sans lui son cœur pouvait être plus léger.

Le jeune Gerudo semblait pouvoir s'habituer sans trop de mal à oublier l'étiquette mais avant de lui en faire la démonstration il rappela son dévouement pour elle au delà des apparences. Elle eut un sourire un peu amer.

"Arkaï, ne prends pas des engagements que tu ne pourras pas respecter. Tu es un homme libre et tu ne me dois rien. Mais je suis ravie si tu peux t'habituer aussi à vite à mon nouveau statut."

Elle se sentait tiraillée entre la volonté de croire qu'elle valait la peine qu'on reste à ses côtés et la crainte que ces vieux souvenirs avaient ravivée. Elle ne voulait plus voir les gens mourir pour elle.

L'enthousiasme débordant du jeune homme la surprit, il tranchait avec sa mine renfrognée un peu plus tôt, mais peut-être était heureux d'en revenir à un apprentissage plus familier pour lui. Elle sentit d'ailleurs qu'il la jaugeait du regard et elle ne sut pas exactement ce qu'il espérait. Haya l'avait entraînée les jours précédents mais sans la pousser dans ses retranchements, l'exercice consistait surtout à réveiller les muscles de son corps fatigué tout en lui apprenant les bases du combat. Elle ne doutait pas de décevoir le Gerudo s'il s'attendait à un niveau semblable à celui de ses pairs au monastère. Toutefois, elle avait placé sa confiance en sa protectrice au cours de ces derniers jours et se plierait de son mieux aux exercices qu'elle jugerait bon de leur proposer. Elle avait juste elle aussi un dernier point à aborder.

"Avant de commencer, j'ai quelque chose à vous montrer... J'attendais que vous soyez tous les deux présents, et comme nous partons dès demain, le moment me semble bien choisi... Ce ne sera pas long..."

Zelda fouilla dans son sac pour en sortir une petite ardoise d'aspect vieilli et couverte de motifs anciens. Lors de leur retour au village, Link avait accepté de lui parler sommairement des quelques mécanismes qu'il avait découverts lors de son utilisation de la tablette Sheikah. Si elle ne souhaitait pas rentrer immédiatement dans le détail de toutes les possibilités, elle voulait au moins leur montrer la carte. Elle pressa le mécanisme pour que l'image apparaisse sur le petit bloc de pierre taillé et la fit défiler devant ses compagnons.

"C'est une vieille relique Sheikah... Rentrer dans les détails serait un peu long, et c'est une des questions que je compte aborder avec Pru'Ha une fois arrivés à Elimith, mais cette tablette renferme pas mal de secrets, y compris cette carte... Li... Enfin le Héros l'a apparemment enrichie pendant son voyage, et j'ai de bonnes raisons de penser que sa topographie actuelle correspond à ce que nous allons trouver..."

C'était sans doute la fonction qui s'avérerait la plus essentielle pour leur trajet. Elle l'avait beaucoup utilisée par le passé et elle ignorait à quel point les cartes dessinées à cette époque étaient fiables ou précises. Malgré tout ce qui était arrivé, elle gardait une certaine admiration pour les anciennes technologies Sheikah et elle aurait pu parier beaucoup sur l'exactitude de cette carte. Après tout, Link lui-même l'avait sans doute utilisée. Il serait sûrement intéressant de la consulter régulièrement au cours de leur excursion.


Haya

Babysitter par intérim

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Il était dans la nature de bien des hommes de défier leurs semblables d'une manière ou d'une autre, et plus particulièrement encore lorsqu'ils étaient jeunes. Arkaï ne faisait pas exception à cette règle. Qu'il ait l'ambition de faire ses preuves ou qu'il soit simplement piqué dans son orgueil, il n'en restait pas moins que son attitude provocatrice faisait naître chez son aînée un agacement certain. « Tss », grinça-t-elle des dents, tout bas, en détournant le regard du gérudo. Si elle ne put contenir ce petit sursaut d'humeur, elle se garda d'en faire toute une histoire. Par le passé, elle avait elle-même été à sa place et savait très bien que cela se calmerait avec le temps. Leur voyage leur promettait de nombreuses épreuves auxquelles il allait pouvoir se mesurer et elle l'estimait suffisamment intelligent pour qu'il s'en rende compte par lui-même. D'ici-là, elle supporterait son impatience de la même façon qu'Ohjiro et Impa avaient tempéré l'ardeur de la sheikah dans sa jeunesse. Son attention se reporta donc bien vite sur la Princesse quand celle-ci sortit un étrange objet. La tablette, dont les symboles gravés dessus ne laissaient pas de doutes quant à ses origines, ressemblait à première vue à une vieille relique sans grand intérêt. Haya ne se rendit compte du potentiel de cet objet que lorsqu'elle put le prendre dans ses mains et observer la carte qu'il affichait. Derrière son air impassible, la jeune femme se posa pourtant mille questions, ses doigts tendus n'osant à peine qu'effleurer une telle étrangeté. Qui sait ? Il suffisait peut-être d'une mauvaise manipulation quelconque pour qu'elle ne déclenche un piège ou quelque chose du même ordre ! Peu à son aise, elle tendit rapidement les bras pour la rendre à sa propriétaire. « Gardez-la précieusement avec vous et prenez-en soin. Il est probable qu'une telle relique n'ait plus son équivalent en état de marche », commenta-t-elle sobrement.

Légèrement troublée, Haya s'autorisa quelques secondes de réflexions supplémentaires alors qu'elle se muait dans un profond silence. Inévitablement, ses pensées se tournèrent vers les siens et en particulier la doyenne, se demandant s'ils pourraient les aiguiller de quelque façon que ce soit. Mais la jeune monarque était au village depuis des semaines déjà et elle avait déjà dû leur poser la question. Peut-être qu'ils trouveraient d'autres réponses à Elimith. Cependant, l'observation des technologies antiques, toutes aussi intéressantes qu'elles puissent l'être, n'était pas de son ressort. Aussi préféra-t-elle se recentrer sur le programme de la journée. « Arkaï », l'interpella-t-elle vigoureusement. Lorsqu'elle fut certaine d'avoir son attention, elle farfouilla dans une sacoche et en sortit une simple pomme qu'elle lança en direction du jeune homme. Le laissant dans sa perplexité durant quelques instants avec un malin plaisir, elle ne tarda pas à expliquer la tâche qu'elle avait à lui confier. « Puisque tu as l'air de vouloir en découdre, je te laisse te mesurer à quelqu'un de ta taille », déclara-t-elle alors qu'elle désignait son cheval, Alkan, du doigt. Puis de préciser sa pensée : « Alkan nous accompagnera fidèlement lors de notre voyage, aussi je t'invite à te réconcilier avec lui. » La petite prise de bec entre les deux mâles, un peu plus tôt dans la mâtinée, ne lui avait évidement pas échappé, et elle ne s'en réjouissait pas. L'un et l'autre devait faire l'effort de s'apprivoiser, au moins pour se supporter et éviter de futurs problèmes. La sheikah, impatiente qu'il s'acquitte de la seule tâche qu'elle avait à lui confier, lui fit un signe de tête pour lui intimer de s’exécuter sans faire d'histoire. Lorsqu'il commença à s'éloigner, elle sauta de son rocher, espérant que tout irait pour le mieux.

Cette épreuve improvisée était tout autant une manière de l'occuper alors qu'elle s'apprêtait à entamer les exercices au sabre avec sa protégée. Malheureusement pour Arkaï, la sheikah n'était pas encore en état de lui proposer un entraînement décent dans l'immédiat, à cause de la blessure qu'elle traînait. Si ses muscles parvenaient à encaisser sans problème les coups de sabre de la jeune hylienne, elle doutait bien que ce grand gaillard avait de quoi lui réveiller de sacrés douleurs pour peu qu'ils y mettaient un peu d'intensité. « En piste, Maj... Zelda », se corrigea-t-elle tout en lui donnant l'un des deux sabres en bois. Le gérudo et son impétuosité avait eu au moins raison sur ce point ; quitte à devoir s'habituer à l'absence de hiérarchie au sein de leur groupe, autant le faire sans attendre de quitter Cocorico. Haya s'en retrouva malgré tout assez gênée bien qu'il ne lui fut rien reproché sur le moment. Au contraire, la jeune femme avait eu l'air d'apprécier l'initiative. Bien que peu rassurée, la sheikah se recentra sur l'exercice et empoigna le manche du sabre et se mit en garde. Quand Zelda l'imita, elle observa attentivement sa posture et vérifia d'un rapide coup d'œil que les précédentes leçons étaient bien appliquées. Alors qu'elle allait énoncer les consignes d'entraînements, les paroles qu'elle avait fait mine d'ignorer plus tôt sur la route lui revinrent en mémoire comme un écho, et aussitôt les yeux vermeils de Haya se perdirent nonchalamment dans le vide. Le parallèle entre ce qu'avait révélé Zelda et son propre cas était assez évident et pourtant il ne lui sautait aux yeux que maintenant. Comme elle, Cheveux-de-Sang n'avait pas connu sa mère et avait cherché un substitut, chez Impa en l’occurrence. Et aujourd'hui, comme Urbosa avant elle, elle se retrouvait à enseigner le maniement du sabre à la jeune reine — bien que dans un style résolument différent.

Trop déstabilisée pour y prêter attention, la sheikah se retrouva avec la tranche du sabre de Zelda collée sous son menton alors que celle-ci avait profité de cet instant pour l'attaquer. D'abord décontenancée, Haya laissa ensuite s'échapper un large sourire amusé sur ses lèvres. Après tout, il fallait savoir profiter de chaque moment de faiblesse pour l'emporter et il s'agissait là d'une des premières leçons qu'elle lui avait donné. « Excuse-moi, je réfléchissais », admit-elle gentiment. Reprenant doucement son sérieux, elle s'autorisa de se rapprocher de Zelda puis de corriger la position de ses mains sur le manche du sabre en bougeant un par un ses doigts. « Tu auras une meilleure prise, ainsi », ajouta-t-elle avant de s'écarter et de se mettre en garde à son tour. « L'exercice aujourd'hui est assez simple », reprit-elle. Son regard se plongea dans les émeraudes de la princesse. « Nous allons échanger quelques passes, comme d'habitude, mais cette fois je vais te demander de ne pas me lâcher du regard une seule seconde », dicta-t-elle, intransigeante. Comme elle avait pu le remarquer chez l'hylienne, l'un des premiers réflexes propres aux guerriers inexpérimentés étaient que leurs yeux étaient attirés par les armes que leurs adversaires tenaient entre leurs mains. Or, afin avoir une meilleure vue d'ensemble et pouvoir anticiper les mouvements des ennemis, l'information pouvait être prise en observant plus attentivement le buste et les épaules des combattants. Ils donnaient à eux-seuls tous les indices suffisants pour parer n'importe quelle attaque. Ceci étant, ce n'était pas toujours évident de garder son regard accroché au buste en plein milieu de l'action et l'un des meilleurs compromis consistait à planter ses yeux dans ceux de son adversaire. « Si tu te dérobes à mon regard, je met un terme immédiat à notre échange, puis nous en commencerons un nouveau », conclut-elle d'un ton autoritaire. Sans rien ajouter, elle leva son sabre et se prépara à encaisser le premier assaut.


Arkaï


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Le vent tombait en rafales sur la colline, balayant les herbes hautes, et les crinières des deux adversaires qui se faisaient face. D'un souffle, Arkaï repoussa une mèche rebelle qui lui tombait devant les yeux. Dans le silence uniquement rythmé par le fracas des armes derrière lui, et par la tempête autour d'eux, il dardait un regard sombre et plein d'un désir de vengeance dans celui, vitreux et tout aussi revêche, de la bête. Celle ci remua, frappant sur le sol comme un unique et ultime avertissement. Le message transparaissait dans chacun de ses éternuements vifs, dans chacun de ses muscles tendus, dans sa tête baissée devant le danger. La créature ne ressentait visiblement aucune peur... Heureusement, le guerrier non plus. Son arc toujours en bandoulière, sa dague à sa ceinture, il tenait dans le creux de sa main la meilleure arme possible dans cette situation, mais il n'en avait encore jamais fait usage en pareille situation. Alors, il se dressait là, dans le vent, certain d'une chose ; il ne baisserait pas les yeux le premier.

« Bon. Comment je m'y prends moi ? »

Ah elle devait bien en rire, la Haya, de son idée tordue ! Elle ne s'était d'ailleurs pas privée d'un petit sourire en coin, lorsqu'elle avait annoncé sa consigne à un Arkaï fasciné par l'artefact de Zelda. Après avoir rattrapé par pur réflexe le fruit qu'elle lui avait lancé, il avait mis une bonne seconde à se détacher de l'objet antique qu'il manipulait dans tous les sens, et à comprendre ce qu'elle lui demandait réellement. Ah ça ! Si il s'était attendu à pareil traquenard en descendant de la montagne ! Il faut dire que les animaux étaient largement interdits dans l'enceinte du monastère, et que de toutes les bêtes qu'il avait pu croiser, les chevaux étaient sans doute celles dont le garçon se méfiait le plus. Un chien se gagne avec quelques bouchées de viande et une caresse, un oiseau avec du calme et des graines... Même un chat revêche ne demandait pas beaucoup plus que de la nourriture et quelques marques d'affection. Un cheval, en revanche... Un coup de chaud et il pouvait vous envoyer six pieds sous terre en un éclair. Des humeurs changeantes, des sabots épais, et beaucoup trop d'orgueil : ça faisait assez de raisons à Arkaï pour s'en méfier comme de la peste. Et pourtant il se retrouvait là, à devoir faire ami-ami avec une monture qui l'avait visiblement pris en grippe.

Mais puisqu'il fallait bien avancer ou prendre racine, le garçon dressa son bras devant lui, brandissant la pomme comme un héros dresserait son épée entre lui et la bête, et fit un pas en avant. Son geste, bien que mesuré et prudent, fit aussitôt réagir Alkan, qui s'ébroua, nerveusement.

« On est pas rendus, toi et moi. »

Un pas de plus dans les herbes folles, nouveau signe d'agitation. Arkaï tenta un regard en arrière, mais ses deux comparses semblaient trop absorbées dans leur entraînement pour ne serait que lui accorder la moindre attention. Il en grogna de frustration. Depuis plusieurs jours, il rêvait de se mesurer à son aînée. Au fil des années, le monastère s'était progressivement dépeuplé des Sheikahs de son âge et il ne restait plus alors que des enfants auquel il lui arrivait de servir de professeur remplaçant. Rien qui ne lui permette de s'exercer correctement. Certes Shingen était un adversaire redoutable mais un combattant se devait de varier les partenaires, ou bien il risquait de prendre de mauvaises habitudes. Pour le garçon, Haya pourrait être cette nouveauté dont il avait besoin pour progresser. Se retrouver à l'écart n'en était que plus frustrant, d'autant que cela lui rappelait son statut de pièce rapportée dans leur petit groupe. Haya avec la princesse, lui avec le cheval.

A ce moment là, ce dernier s'ébroua brusquement, comme pour se rappeler à son bon souvenir. Arkaï eut un sourire narquois et lui lança avec malice,

« Eh bah, toi aussi, t'es vexé qu'on t'oublie ? »

Et, confirmant la question, Alkan redressa orgueilleusement le menton et se détourna de lui, s'éloignant vers un bosquet non loin. Jurant intérieurement, le garçon le suivit au trot, conscient que son aînée l'assassinerait si la monture se perdait. Lorsqu'il le retrouva, la bête s'était trouvé un coin à l'ombre d'un gros rocher, le protégeant du vent qui battait toujours violemment dans sa crinière. Arkaï s'approcha alors, lentement, en évitant les gestes brusques... En bref, agissant comme il pensait qu'un dresseur le ferait. Alkan, en revanche, n'avait aucune intention de le laisser profiter de son coin de tranquillité, et à chaque pas de trop, il le faisait sentir à l'intrus.

Conscient que leur réconciliation obligée ne passerait pas par la violence, Arkaï se laissait repousser sans protester, bien qu'il ne pensait pas moins. Puis, réalisant que toutes ses tentatives se soldaient par la même issue, il se laissa lourdement tomber à la frontière du territoire revendiqué par le cheval. Leurs regards se croisèrent une nouvelle fois, Alkan s'ébrouant bruyamment de satisfaction. Le garçon soupira de lassitude, et s'empara de son arc, sans intention belliqueuse mais pour l'aider à passer le temps.

« Tu sais, on est dans la même galère, toi et moi. » marmonna-t-il à l'adresse du canasson.

La perspective de supporter plusieurs mois de voyage avec un tel compagnon ne l'enchantait pas, celle du regard déçu de Haya si il n'arrivait à rien, encore moins. Manipulant machinalement l'arc, sa corde en crin de cheval, ses deux bois enchevêtrés, Arkaï fit tourner ses méninges. Il passait en mémoire tout ce qu'il avait pu entendre sur l'art de dresser et de s'occuper d'un cheval. La plupart de ces techniques impliquaient de pouvoir s'en approcher en premier lieu, et cela, Alkan le refusait, même avec un appât aussi alléchant que cette belle pomme que le garçon lui faisait régulièrement miroiter. En revanche, à force d'attendre, l'animal s'était assis à l'abri de son roc, et semblait déjà moins nerveux. Le regard d'Arkaï dériva alors sur son arc, et sur les symboles Sheikahs gravés dans le bois. Son premier poème. L'idée qui lui vint le fit pouffer, mais rien de meilleur ne lui était venu en tête alors il posa l'arme devant lui et inspira. Longuement, il observa le bosquet autour d'eux, sentit le vent glisser sur la colline, et se lança finalement, pour quelques mots,

« Dans les herbes folles

   Epave d'un songe

   L'ombre des guerrie... »

Comme à chaque fois qu'il se sentait inspiré, Arkaï avait savouré l'écho de chaque syllabe au creux de son oreille mais cette fois, il n'avait pas achevé son poème que Alkan avait lancé un hennissement particulièrement sonore dans sa direction. Piqué au vif, le garçon lui adressa une moue méprisant en s'exclamant, dans une voix où perçait son agacement,

« Quoi ? Tu n'aimes pas ? » Et devant un nouveau cri de l'animal, il poursuivit, « Eh bah j'en ai un autre pour toi ! »

Leur petit jeu dura quelques minutes, Arkaï récitant de tête tout un répertoire, et Alkan s'insurgeant dés lors que les vers ne lui plaisaient pas... Si tant est que le garçon ne tournait pas juste fou, à croire que la bête comprenait la musique des mots. Il y avait néanmoins matière à le penser, tant Alkan pouvait remuer sur les vers les plus faibles et tendre les oreilles lorsqu'une rime était finement trouvée. Arkaï se surpris à tomber souvent d'accord avec lui sur les poèmes qu'il récitait, sans que cela ne fasse néanmoins bouger l'animal. Finalement, fatigué d'avoir déclamé en vain, il se laissa tomber, le dos sur l'herbe, et ferma les yeux. Il avait imaginé autre chose pour cette journée mais après tout, s'il pouvait profiter d'un peu de tranquillité... Et comme toujours, lorsqu'il se sentait à l'abri des regards, lui vint à l'esprit cette mélodie qui hantait ses rêves, et qui parvenait toujours à l'apaiser. Sans vraiment y faire attention, il se mis à la fredonner, chantant des mots qu'il ne comprenait pas, d'une langue qui lui était inconnue. Tout ce dont il se rappelait, c'était de la voix qui la lui chantait, il y a longtemps. Si belle, si douce...

« Hey ! »

Arkaï revint brusquement au réel en sentant un museau humide se coller à sa joue ! Surpris plus que apeuré, il se redressa tandis que Alkan continuait à se frotter à lui. Décontenancé, le garçon riait aux éclats devant l'inattendu de la situation, rendant finalement son affection soudaine au cheval. « Ola, doucement mon beau ! » tenta-t-il de l'apaiser, en lui tendant la pomme, dans laquelle l'animal croqua avec appétit. Arkaï continua à flatter son encolure, avec douceur, tout en continuant à fredonner l'air de la chanson. « Ravi qu'elle te plaise, à toi aussi. » finit-il par avouer, ému.

Et tandis que l'animal se laissait aller contre lui, le garçon sentit contre ses doigts des contacts plus rugueux. En écartant la crinière, il vit plusieurs fines cicatrices, bien refermées mais qui laissaient imaginer des blessures sérieuses. L'expression d'Arkaï changea, son regard sur le cheval aussi. Devant les stigmates d'une vie d'aventure et de dangers, sa méfiance envers les étrangers semblait déjà moins injuste. « On n'en guérit jamais vraiment, hein ? » soupira-t-il, en se perdant dans de vieux souvenirs.

Soudainement, le cheval releva la tête et darda un regard vif dans la direction d'où ils étaient venus. Alors, Arkaï vit ses deux compagnes de voyage s'approcher. Il continua à flatter la robe d'Alkan jusqu'à ce qu'il soit sûr que Haya le voyait et lui déclara, faussement insolent, avec un grand sourire,

« Et je n'ai presque pas eu besoin de la pomme ! »


Zelda

Team booty

Inventaire

La jeune femme s'amusa de la réaction opposée de ses compagnons face à la tablette Sheikah. Là où Haya semblait rester méfiante et distante vis-à-vis de l'appareil, elle fut presque soulagée de le récupérer avant que la curiosité d'Arkaï ne déclenche une fonction qu'elle n'aurait pas été en mesure de gérer. L'engin cachait encore beaucoup de secrets même pour elle, et c'était l'une des raisons pour lesquelles leur passage chez Pru'Ha était important.

Elle rangea soigneusement la petite ardoise dans son sac avant de reporter son attention sur ses compagnons. La Sheikah venait d'offrir une pomme au Gerudo et elle finit par lui en expliquer la raison. La princesse eut un petit rire en entendant la consigne. Elle n'était pas vraiment au courant des tensions existant entre le jeune homme et leur monture, mais le simple fait d'imaginer la situation l'amusait. Elle-même n'avait pas toujours été à l'aise avec les chevaux.

Heureusement, Link... C'était lui qui l'avait aidée à doucement apprivoiser son cheval et lui avait donné quelques astuces lorsqu'elle avait eu quelques difficultés avec l'animal offert par son père. Elle avait eu l'impression qu'il lui aurait suffit de quelques minutes pour apaiser n'importe quelle créature. Du renard au chien en passant par les cerfs ou les ours, elle n'avait pas manqué de constater une connexion toute particulière avec les animaux qu'il croisait. Il n'avait d'ailleurs pas abandonné sa jument lors de son départ. Sans doute qu'Epona l'accompagnait encore, au moins il n'était pas seul, tout idiot qu'il soit.

Haya la ramena à la réalité en lui tendant le sabre de bois prévu pour leur entraînement, elle lui tira même un sourire en utilisant son prénom. Même si elle était curieuse elle n'eut pas le temps de vérifier comment se passait l'exercice du jeune Gerudo, souhaitant s'appliquer sur sa propre tâche. De toute évidence elle était la plus à la traîne en matière de combat. Elle se mit en garde comme sa professeure, tâchant d'appliquer au mieux les conseils qu'elle lui avait donnés les jours précédents. La Sheikah lui paru avoir l'air un peu ailleurs mais elle ne s'en inquiéta pas outre mesure, certaine que celle-ci n'avait simplement pas besoin de se concentrer autant que son élève.

Elle fut toutefois surprise en atteignant sans résistance le menton de la jeune femme. Elle avait heureusement eu le temps de freiner son geste pour éviter de la blesser, mais elle semblait l'avoir sortie de sa rêverie. La Sheikah ne parut pas lui en vouloir pour autant et elle s'excusa de son absence tout en corrigeant la posture de la princesse.

La consigne suivante étonna Zelda. Elle lui sembla simple au premier abord mais à peine songea-t-elle à commencer qu'elle sentit son regard glisser vers le sabre d'Haya. Elle se reprit en raffermissant sa prise sur sa propre arme comme si c'était suffisant pour discipliner son corps. Engageant l'échange à nouveau, elle s'aperçut rapidement qu'il était difficile de combattre les réflexes de sa vision qui cherchait la source du danger.
À plusieurs reprises elle se surprit à perdre son regard sur le sabre de bois adverse et dû reprendre l'exercice de zéro. Petit à petit, elle arriva finalement à fixer ses yeux à ceux de la Sheikah mais elle se rendit compte qu'elle avait tout de même plus de mal à anticiper les mouvements et les éviter, par manque d'expérience sans doute. Elle se consolait en considérant que désapprendre de mauvaises habitudes lui permettrait à terme de gagner en efficacité.

Maintenant qu'elle y réfléchissait, elle avait l'impression que Link réagissait plus par instinct que par simple stimulus visuel. Sans doute qu'avec un peu plus de pratique elle associerait mieux les mouvements de son adversaire à ses propres réactions. Pour l'heure, elle sentait le souffle lui manquer, et un peu haletante elle fit signe à Haya pour lui demander une pause.

"J'ai sûrement besoin de plus de pratique mais je crois que je comprends un peu mieux..."

Elle n'allait de toute façon pas devenir experte en à peine quelques jours, mais en examinant son manque de connaissances dans le domaine au départ et quand même c'était sans doute encore insuffisant pour ne plus avoir à compter sur personne, elle avait le sentiment de s'être plutôt bien débrouillée.

"Je me demande... ce que Link penserait de mes progrès..."

Elle n'avait que peu parlé de lui à Haya jusque là, et la plupart du temps elle l'avait fait sans le nommer directement. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle se sentait un peu plus à l'aise pour l'évoquer, peut-être parce qu'elle en avait besoin.

Prenant appui sur ses genoux, elle chercha du regard le cheval et le Gerudo dans le dos d'Haya. Elle sentit le sang battre à ses tempes en remarquant son absence, prise d'un élan de stress. Il avait semblé mal prendre les paroles de la jeune femme un peu plus tôt, aurait-il était capable pour autant de partir avec son cheval en les abandonnant là ? Elle n'était certes pas responsable de lui, mais elle avait initié la décision de lui faire confiance et de l'emmener avec elles et d'une certaine façon elle se sentait comme sa garante. Ne venait-il pourtant pas de presque lui prêter allégeance quelques minutes auparavant ?

"Arkaï... Alkan..."

Sans attendre la réaction de la Sheikah, elle se fit violence pour s'élancer à l'endroit où ils se trouvaient avant le début de leur entraînement. Lançant des regards frénétiques de tous les côtés, ce furent pourtant ses oreilles qui l'alertèrent les premières. Elle plissa les yeux en indiquant à sa compagne la direction d'où lui semblait provenir la mélodie.

"Un chant Gerudo..."

L'air lui était familier, mais sa gorge la brûlait et elle ne s'attarda pas sur le sujet, pas plus qu'elle ne fit part de sa surprise de l'entendre après tant d'années au jeune homme une fois qu'elles l'eurent rejoint. Trop occupée à reprendre son souffle, elle se permit d’agripper délicatement le vêtement d'Haya dès qu'elles purent s'arrêter.


Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

Bien que les instructions qu'elle avait données à Zelda soient assez simples dans la théorie, Haya savait que c'était une autre paire de manches que de les appliquer. Les premiers échanges se limitèrent à une ou deux attaques seulement, le temps pour la princesse d'assimiler entièrement la consigne et de forcer son regard à ne pas se dérober à celui de la sheikah sans arrêt. Celle-ci se demanda par ailleurs si sa protégée n'allait pas abandonner l'exercice, qui était un brin fastidieux comparé aux précédents qu'elles avaient pus faire, mais sa protégée maintint sa détermination. Rassurée, elle constata rapidement, passe après passe, des efforts et des progrès de la demoiselle. Elle se demanda même à un moment si elles ne pourraient pas hausser sensiblement le rythme mais n'en fit rien ; Zelda n'était pas encore prête. Et il était probable que son bras lui fasse encore un peu mal si elle mettait plus d'intensité dans leurs entraînements. Cependant, elle avait bon espoir de pouvoir le faire une fois qu'ils seraient arriver à Elimith, soit dans moins d'une dizaine de jours, pour peu que leur progression ne rencontre pas d'obstacle qui les ralentisse ou les oblige à un détour. Plusieurs rapports indiquaient que le Mur d'Elimith était encore entre les mains d'une tribu Boko, ce qui signifiait que le problème était plus ardu que ce que Cocorico avait cru de prime abord. Cela pouvait constituer un problème, pensait-elle, lorsqu'ils arriveraient dans les environs du village. Elle espérait malgré tout que sa reine n'allait pas être contrainte à mettre en pratique les maigres enseignements qu'elle avait pu lui apporter en quelques jours. 

Haya cessa les échanges lorsque finalement, après de longues minutes, l'hylienne lui demanda une pause. Là où son mentor l'aurait pousser à poursuivre l'exercice jusqu'à l'épuisement, elle préférait agir à sa façon et accorder le répit qui lui était demandé. Après tout, l'idée derrière toutes ces démarches n'était pas de la faire mourir de fatigue mais seulement de la remettre dans un état de forme décent. « Tu apprends vite », remarqua-t-elle sobrement pour lui répondre. Et pour cause, la plupart des élèves étaient rarement aussi patients et ne cherchaient pas à découvrir par eux-mêmes le but réel caché derrière la consigne ; et le maître de devoir tout expliquer. La relative jeunesse de la plupart des élèves, probablement, devait jouer énormément. Si les yeux de Haya ne trahissaient aucune émotion, il n'en restait pas moins qu'elle ressentait une certaine fierté à l'égard de la jeune femme. Après quelques instants, elle ramassa le sabre de bois laissé par terre, lorsque sa protégée évoqua le Héros. Aussitôt, son regard s'adoucit. « Il faudrait être idiot pour ne pas s'en féliciter », affirma-t-elle sans la moindre hésitation pour tenter de la rassurer un peu. Elle ne sut pas réellement déchiffrer le sentiment qui passa sur le visage de l'hylienne mais il lui était apparu, lors des derniers jours qu'elle avait passés avec elle, que Zelda nourrissait un agacement notable à l'égard de Link. Mais elle n'aurait trop su dire comment ni pourquoi ; Haya n'était, de fait, pas très intrusive et préférait laisser le temps faire son œuvre. Lorsque sa reine lui ferait davantage confiance, elle ne doutait pas qu'elle se confierait davantage s'il lui était nécessaire.

Cheveux-de-Sang vérifiait encore l'état des deux sabres en bois lorsque Zelda lui indiqua qu'Arkaï et Alkan avaient disparu. Haya n'avait rien dit mais elle avait effectivement remarqué qu'ils s'étaient éloignés à l'abri des regards. Toutefois, elle n'eut pas le temps d'en prévenir la princesse, qui s'élança vivement malgré son souffle court. « Attends, Zelda ! » Tonna une Haya peut-être un peu trop inquiète — de toute évidence, il ne risquait pas de lui arriver grand-chose sinon de tomber de fatigue. A dire vrai, elle s'inquiétait davantage de cette soudaine panique qui gagnait la Princesse Nohansen Hyrule plutôt que de savoir où les deux autres énergumènes s'étaient planqués. Elle avait confiance en la fidélité de son cheval tout comme elle doutait que le gérudo puisse se permettre de leur jouer un mauvais tour. Elle rattrapa donc sa suzeraine alors que résonnait un chant mélodieux et apaisant dans ses grandes oreilles pointus. « Calme-toi », souffla-t-elle doucement à Zelda. Elle ignorait ce qui avait valu une telle détresse chez la jeune femme mais elle sembla regagner son calme petit à petit, probablement parce que la fatigue commençait à se faire sentir davantage. Après tout, elle venait d'enchaîner une longue marche ainsi qu'un entraînement au sabre sans aucune interruption (ou presque) ; ce qui en soit était déjà une victoire. Les deux femmes se dirigèrent en direction du chant, où elles découvrirent un Arkaï serein en pleine conversation avec Alkan. Si la sheikah n'était pas aussi tracassée par l'état de sa reine, la scène lui aurait certainement arracher un sourire. Lorsque Zelda l'agrippa discrètement à l'épaule, sa main se déposa doucement sur la sienne pour l'apaiser de nouveau.

« Pourquoi faut-il que vous soyez tous aussi vantards, vous, les hommes ? » Questionna-t-elle d'un ton faussement las. Alkan poussa aussitôt ce qu'on aurait pu croire un hennissement de désapprobation à son encontre. « Bien sûr que je parle de toi aussi », assura-t-elle avec humour. Son visage se fendit d'un discret sourire qu'elle adressait autant à son compagnon équestre qu'à Arkaï. Elle était ravie de savoir que ces deux-là avaient fais la paix et que leur voyage n'en serait que facilité. Dans la Lande, les tensions ne viendraient certainement pas à manquer sur le long trajet qui les séparait du Domaine Zora, aussi était-il préférable de s'en prémunir lorsque cela était possible. Plutôt satisfaite, la sheikah claqua deux fois la langue contre son palet. Dans la foulée, Alkan la rejoignait au trot avant de s'arrêter et de présenter son flanc. « Aller, encore un petit effort », encouragea-t-elle Zelda alors qu'elle l'aidait à grimper sur le dos de l'étalon blanc. Comme toujours, Alkan était dépourvu de selle mais la princesse pouvait apprécier le confort de l'épais tapis aux motifs sheikahs qui lui couvrait l'échine. Une fois assurée que sa reine était bien installée, Haya saisit les reines qui pendaient dans le vide et fit signe au grand rouquin de les rejoindre.

« Allons-y, Arkaï. Impa doit déjà t'attendre, argua-t-elle avant de se mettre en route vers le village. »


Arkaï


Inventaire

Semblable à la flamme d'une bougie en plein vent, l'insouciance d'une parenthèse de calme et de tranquillité fut soufflée à l'instant même où Haya prononça le seul nom qui effrayait réellement le jeune homme. Perdant aussitôt son sourire, il se redressa avec difficulté, ses épaules ployant soudain sur un fardeau dont il ne connaissait que trop le poids. Cette sensation ne lui était que trop familière ; Elle lui revenait chaque fois qu'il se devait se trouver en présence de la matriarche du village, la doyenne et "gardiennes des secrets" comme les Sheikahs avaient coutume de l'appeler. Cette fois, ses angoisses pesaient d'autant plus sur Arkaï que leur dernière rencontre datait de plusieurs mois. Il ignorait parfaitement ce que Impa pensait de tout ce qui venait de se décider mais un indice trahissait la dureté de ce qu'il allait vivre ; Le message qui était arrivé à maître Shingen ne faisait qu'accepter la demande d'audience, sans en proposer de date, et en des termes si concis qu'ils en devenaient lapidaires. Le simple fait que l'élève soit laissé ainsi dans le flou, et qu'il apprenne l'heure de la rencontre de la bouche d'Haya était déjà un signe de défiance, qui en disait long. Au village, aucun détail n'était laissé au hasard. Ce fut donc le pas lourd qu'il se mit en marche derrière Haya et Zelda, perchée sur Alkan et guidée par Haya.

Durant une bonne partie du trajet, Arkaï ne prononça pas un mot et n'accorda de l'attention à rien ni personne. Le regard perdu sur les cahots du chemin, il ruminait intérieurement sur l'épreuve à venir, peut être la plus décisive de toutes. Jusque là, il s'était persuadé que la décision de Zelda prévaudrait, que Dame Impa n'oserait pas remettre la parole de la princesse légitime en question... Mais à mesure qu'il descendait vers le village, ses certitudes s'effritaient à chaque seconde, comme le bois de ses sandales sur les cailloux de la route. La liberté lui paraissait plus incertaine alors qu'elle ne l'avait été au moment où son maître lui avait annoncé son départ futur. Quelle ironie. Au moment il se sentait enfin prêt à sauter dans l'inconnu, on pourrait encore chercher à le retenir. Ou pas. Peut être tout cela n'aurait il aucune conséquence ?  Impa oserait elle aller jusqu'à s'opposer à sa souveraine, à cause de lui ?

Plus il y pensait, plus les doutes l'envahissaient, plus Arkaï sentait monter en loin une sourde colère, battant le long de ses tempes, d'un rythme régulier. Après tout, qu'importe ce que pensait la vieille peau : Il avait la princesse de son côté, ainsi que la justice. Impa n'avait pas osé mettre fin à sa vie lorsque le conseil ne savait rien de lui. Quatre ans après, le garçon estimait avoir apporté la preuve de sa valeur. Malgré les regards, malgré les rumeurs et les ragots, sa vie au monastère l'avait aidé à tracer sa voie et personne ne saurait l'en faire dévier à présent. Si la doyenne l'acceptait, il la remercierait chaleureusement. Sinon... Il se sentait incapable de prédire sa réaction.

Son regard accrocha celui de Zelda, qui chevauchait à la même hauteur que lui, et il lui sourit. Elle était sa meilleure chance de sortir de sa condition "d'invité spécial", mais surtout, depuis leur rencontre, elle n'avait jamais fait que lui témoigner une profonde empathie. Etait ce une forme de sympathie réelle ou un moyen de l'analyser, de décortiquer son âme ? Il n'était pas encore fixé. En cet instant, il s'inquiétait surtout qu'elle ait pu capté la tornade de sentiments qui le troublait. Si tel était le cas, elle n'en laissait rien paraître. En revanche, sa fatigue se voyait au premier coup d'oeil, ne serait ce que parce que celle-ci lui valait sans doute d'être seule à monter Alkan. Arkaï passa doucement sa main sur la robe du cheval qui éternua au contact mais ne protesta pas. Alors, il fit remarquer, sur le ton de l'évidence,

« V... Tu auras encore besoin de pas mal d'entraînements. » Il souleva alors son coude comme pour bander ses muscles, d'une façon trop burlesque pour être sérieuse, « Si tu veux, je pourrais te servir de mannequin pour te défouler ! J'ai appris à encaisser. »

Partant d'un léger rire, il essaya de se convaincre intérieurement que son masque de bonne humeur avait suffit à apaiser les soupçons que ses tourments auraient pu soulever chez Zelda. Et avec la même énergie, pour ne pas replonger dans ses doutes, il enchaîna, en désignant son arc, « Je pourrais t'apprendre à en manier un ! Tous les Sheikahs n'apprennent plus à le faire, ils préfèrent ça. » chuchota-t-il en désignant les kunais qui pendaient à la ceinture d'Haya. Sans doute avait elle entendu mais la moquerie était inoffensive. Cela faisait des siècles que la plupart des combattants du village avaient laissé tomber l'ancienne voie des guerriers pour des méthodes plus modernes ; autant dire que le débat était éteint depuis un moment. 

Le contact avec son arc rappela à Arkaï le souvenir de son maître, et du moment où il l'avait sauvé du conseil qui voulait tuer par prudence un garçon enragé de terreur. Cette fois, Shingen ne pourrait pas lui venir en aide. Il expira longuement, comme pour rassembler son courage, alors que devant eux, il reconnaissait les collines au sein desquelles se cachait le village des secrets. Dans un murmure, il déclara, « J'espère que les choses auront un peu changé, après tout ce temps. » Il n'en aurait pas mis sa main au feu.

Le moment de vérité.
Ils y étaient enfin. Une fois arrivés au village, Haya s'était éclipsé. Signe de son respect des hiérarchies ? Symbole de la confiance qu'elle accordait à Arkaï ? Ou très mauvais présage ? Le garçon, suant sous son kimono, penchait fortement vers la dernière possibilité. Heureusement, Zelda semblait désireuse de participer à l'audience. Sa présence à ses côtés lui donnait un semblant de force bienvenue alors qu'il montait avec des pieds de plomb chaque marche menant à la maison de la doyenne, sous le regard des gardes. Un regard qu'il ne connaissait que trop bien ; mélange de crainte, de haine et d'incompréhension. Il avait appris à les esquiver, à les laisser glisser sur sa peau sans le toucher. Ce jour là, ils parvenaient à percer sa carapace, car le garçon soupçonnait qu'ils annonçaient bien pire. Arrivé devant le seuil, contemplant l'abime, Arkaï fut soudainement incapable d'avancer de lui même. Les portes mauves lui semblaient plus lourdes encore que des montagnes, et sa force avait quitté ses bras. Alors, il alla chercher le contact de Zelda, referma sa main à l'aveugle sur son poignet, et lui adressa un regard où sa détresse devait être manifeste. Elle n'accomplit pas le geste pour lui, mais son sourire l'aida à ne plus trembler. Elle prit sa main et la posa sur la porte, l'incita à se jeter à l'eau. Dans un dernier profond souffle, Arkaï poussa les battants et entra, la princesse derrière lui.

Il s'écarta alors, pour la laisser passer, en s'inclinant, puis la suivit vers deux coussins préparés pour eux. L'obscurité pesante de la demeure tranchait avec la clarté du jour au dehors et il lui fallut quelques instants pour s'y habituer. Captant du regard un petit autel dans un coin de la pièce, il fut pris d'une impulsion subite et s'en approcha ; sortant son tanto de son foureau, il s'entailla légèrement le majeur, laissa une goutte tomber dans le bol sur l'autel et s'inclina. Un rituel rapide, banal, mais qui montrerait peut être à Impa son implication dans les traditions du village. Finalement, il rejoignit Zelda et prit place à ses côtés, en tailleur, le dos droit. Le garçon espérait apparaître sous son meilleur profil ; il avait pris le temps de refaire son chignon, de défroisser son habit et d'en chasser l'herbe et les feuilles du bosquet. Cela ne l'empêchait pas de rester inquiet ; sa dernière audience datait, et on attendait sans doute encore plus de tenue à présent qu'à l'époque. Alors, restant tout d'abord muet, il s'inclina longuement, son front touchant presque les tatamis au sol, avant de déclarer, solennel et grave, en se redressant,

« Salutations, Dame Impa. Puissent des jours heureux se lever sur le trône d'Hyrule. »

La formule était rituelle, obligée, mais Arkaï se demanda si il n'allait pas mettre Zelda mal à l'aise. Tant pis, ce qui était dit ne pouvait être ravalé. Il trouverait le temps de s'en excuser plus tard. Cependant, devant la doyenne des Sheikahs, il pensait ne pas devoir déroger à ses devoirs envers la princesse : Impa n'était pas réputée pour sa souplesse sur ce sujet. Il poursuivit alors, moins assuré de ses mots à lui,

« Merci infiniment pour cette audience. Mon maître s'associe à ma gratitude. »

Un coup dangereux, que d'associer Shingen, mais ce dernier avait insisté pour qu'Arkaï le fasse. Lui et Impa ne s'entendaient guère, mais ils se respectaient et le vieil homme savait certainement ce qu'il faisait en lui donnant une telle consigne. Cependant, à la politesse du garçon ne répondit qu'un son assez indistinct qui aurait pu tout aussi bien être un rire qu'un grognement.

Alors que son regard finissait de s'habituer à la pénombre, Arkaï put enfin discerner la doyenne du village au milieu des ombres. Avec effarement, il constata alors l'état de la vieille dame. Depuis leur premier regard échangé, il ne l'avait jamais connu qu'âgée, bien plus qu'il ne l'aurait cru possible, mais malgré son allure décrépite, Impa lui avait toujours semblé dotée d'une énergie folle, intarissable, comme si elle avait appris à esquiver l'emprise du temps. A présent, cette emprise semblait l'avoir rattrapé. Ses paupières tombaient à moitié sur ses yeux fatigués, son dos était plus vouté encore qu'à l'ordinaire, sa respiration paraissait difficile... Arkaï se tourna lentement vers Zelda, en tâchant de camoufler au mieux son étonnement. Etait ce le retour de la princesse qui avait provoqué un relâchement chez sa plus fidèle servante ? Etait ce là le spectacle du devoir accompli ? En tout cas, malgré son état, la doyenne du village continuait à impressionner le jeune élève. Il pouvait toujours sentir ce regard vitreux qui perçait sa carapace, sa peau et son âme, sans efforts. Du moins était ce là son impression. Si les choses étaient si simples, les questions autour d'Arkaï seraient résolues depuis longtemps. D'une voix où perçait son trouble, il déclara, plus incertain que jamais,

« Je suis venu vous demander votre bénédiction, et prêter un serment. »

Il releva le menton, tentant de montrer à l'ancienne qu'il n'était plus l'enfant que l'on osait à éliminer, quelques hivers auparavant. Du moins voulait il le croire, de toutes ses forces.


Son poignet meurtri lui faisait bien plus mal qu’elle n’aurait jamais osé l’avouer. Sans un mot, la Sheikah déposa un instant le pinceau près de l’encrier, sur la petite table de bois que Pahya avait installée devant elle. Son vernis était griffé, hersé çà et là par des années encore trop généreuses pour infliger de réels dommages, et un temps trop dur pour qu’il ne demeure intact. Quoique, sans le travail de la jeune Ran et de ses anciens, l’établi aurait sûrement rendu l’âme il y a de cela des décennies.

Les lèvres pincées et les yeux cernés, Impa observait l’encre prendre racine sur le papier. C’était peut-être la dernière trace qu’elle imprimerait sur le monde et elle n’en ignorait rien. C’est précisément ce qu’elle souhaitait coucher sur le parchemin. Un au revoir, sinon un adieu, pour prévenir celle qui, sans doute, avait pris la plus grande part de sa vie et de son affection. 

Sa petite-fille continuait à allumer une à une les bougies déposées de parts et d’autres de la pièce, quand ses longs doigts osseux se saisirent une nouvelle fois de la brosse. Elle trempa le crin de cheval dans le jais une fois de plus, retenant à grand peine le soupir de douleur qui naissait dans sa gorge sèche. Puis elle se remit à écrire. Elle avait encore beaucoup à dire. Tant à faire aussi. Mais le temps lui manquait.

Lentement mais sûrement, la lueur des cierges commença à rompre avec la lourde obscurité qui tapissait jadis la pièce. De la main, elle fit signe à l'enfant de s'arrêter, puis d'installer les coussins qui accueilleraient leurs invités — la souveraine et le démon. Elle se réjouissait chaque fois qu'elle apercevait la première. Le second, en revanche, n'avait droit qu'à une morgue froide, chargée d'une colère non-dissimulée et d'une inquiétude plus discrète. Mais aujourd'hui, la vieille femme n'avait plus peur pour elle : elle craignait pour Zelda.

A travers les trous à fumée, creusés de part et d'autre de l'habitation, la brise automnale charriait de fines pellicules de poussière. De celles que l’œil ne parvient à discerner qu'à la lumière d'un bougeoir où sous le regard du grand astre. Elles virevoltaient doucement, dans un ballet feutré et pudique, avant de finalement s'effondrer. A l'Ancienne, ces quelques flocons qu'elle n'aurait sans doute pas remarqué autrefois, évoquaient dorénavant la mortalité de toute chose. 

Elle s'accorda un bref instant pour contempler la halle dans laquelle elle passait désormais le plus clair de son temps. Sans les murs de bois sombre, aux bas-reliefs gravés de mythes et de contes, il lui semblait qu'elle serait aujourd'hui mangée de mousse, à l'image des carcasses mécaniques que son peuple avait abandonné partout dans les Landes. Ses prunelles de sang, noircies par l'âge, accrochèrent une scène en particulier. Une femme, grande et longiligne, affrontait un Yōkai, dont la griffe noire perçait un pavois bleuté. Derrière elle, une jeune femme, drapée d'un blanc immaculé. Un mince sourire brisa ses lèvres usées, tandis que la pulpe de ses ergots serrait intensément le bois coiffé de fanons.

Elle avait fini de rouler le petit manuscrit avant qu'ils n'arrivent, puis Pahya avait aidé ses paumes moites et tremblantes à y apposer un sceau de cire. La future doyenne avait alors pris congé, débarrassant son aînée de la modeste console qui l'avait tant aidée, ainsi que de tout le matériel à calligraphie. Quand le Gerudo et l'héritière de la Déesse passèrent l'embrasure de la porte, elle leur apparût ainsi qu'elle le faisait toujours : juchée au sommet de sa chaire, les genoux enfoncés dans l’étoffe rouge de son coussin. Sur son front pesait son sugegasa, lui même lesté de quatre lignes de fer noir. Son échine était ceinturée d'un long collier de billes de bois rouge, qui retombait sobrement sur un torse fourbu. Pour cette rencontre, comme pour toutes les autres, elle avait opté pour un habit simple, traditionnel, marqué aux manches de l'emblème du Clan. A sa droite demeurait un simple sabre à lame d'acier, une figurine de terre cuite, le papier roulé et un étrange gantelet.

La Sheikah n'accorda qu'une œillade austère au marcassin, dont elle sentait déjà le malaise. A la princesse, elle voulu offrir un sourire mais le devoir et le protocole exigeait une formalité qu'elle sut toutefois maintenir. Tandis qu'Arkaï se dérobait à sa vue pour aller s'ouvrir le poing et faire gage de son respect, elle fit montre du sien à la dernière des Nohansen. Ignorant les cuisants reproches de son dos souffreteux, elle salua son amie avec la plus grande des révérences. Elle se pencha, ainsi que l'exigeait préséance et mœurs anciennes, jusqu'à ce que la tranche de son couvre-chef n'épouse le bois vieilli de l'auditoire. Elle garda cependant le silence, attendant patiemment que le jeune disciple dise les raisons de sa venue. Après tout, c'était lui qui avait sollicité cette entrevue, qu'elle n'avait accepté que sur demande explicite de la femme dont, depuis des temps anciens, elle était l'obligée.

Quand le prodige de Shingen prit enfin place aux côtés de la Suzeraine, il l'honora, plus grave et solennel qu'elle ne l'avait connu. A la formule rituelle, elle ne répondit que par un mutisme froid et dédaigneux. De ses soupiraux à demi-clos, elle le dardait avec une superbe assumée. Elle ne doutait pas de son savoir sur leurs mode de vie : il avait eu droit à quatre printemps pour s'éduquer et s'adapter. Et tout ce qu'elle pouvait penser de son ancien pupille ne changerait rien à sa qualité de professeur. Le jeune Sanglier avait appris auprès du meilleur. Elle pouvait presque percevoir son fantôme flotter dans la pièce. S'il était possible que la demande émane véritablement Gerudo, elle demeurait sûre qu'ils s'y étaient préparés conjointement. Après tout, elle n'ignorait rien de leur proximité. Il en faudrait donc bien plus pour la duper.

Sa langue se fit moins sûre quand l'enfant revint à ses propres mots. Elle l'intimidait, de toute évidence, et elle dut retenir un sourire de contentement. Son visage demeura impassible mais cette réalité l'amusa. Un temps. Jusqu'à ce que le nom du Moine perce la mâchoire du gamin. Impavide, elle fixa l'Etranger de son regard dur, un masque d'indifférence cousu sur le visage. Pourtant, à l'intérieur, elle bouillonnait. Ô combien devait rire le vieux bretteur, retranché derrière les murs de son temple ! Elle savait pertinemment qu'il s'était joué d'elle, et qu'il avait su retourner contre elle sa tendre amie. Cela, elle ne le lui pardonnerait jamais. Plus muette que le dernier des hivers, elle préféra laisser glisser l'insulte. Plus tard viendrait le temps de la réplique.

L'air, chargé d'encens, roulait lentement sur la maisonnée et un filet de fumerolles compactes dansaient parfois entre eux. Ses dents grincèrent sans un bruit tandis qu'elle époussetait paisiblement le tissu qui couvrait ses cuisses, écoutant l'Intrus. Shingen savourait sans doute sa vengeance en la privant de ce combat qu'elle avait pourtant mené toute une vie. Peut-être se trompait-elle, c'est vrai. C'est d'ailleurs pour ça qu'elle n'avait pas fait exécuter le malin quand il n'était encore qu'un enfançon. Mais elle aurait voulu à jamais le garder confiné, surveillé, à porter de bras, de sorte à pouvoir agir quand il le faudrait. Le Maître savait pertinemment qu'elle n'irait pas à l'encontre de la volonté de Zelda et il avait abattu ses cartes aussi intelligemment qu'il le pourrait. Voilà maintenant qu'elle devait mettre en péril la vie de celle qu'elle avait juré de défendre. Pour ne pas la trahir, elle devait se faire parjure. La rage qui animait Kashi-Oko Impa avait de quoi faire trembler sa main et, quelques instants, elle regretta ne plus avoir la fougue de sa jeunesse et son naginata. Mais elle resta immobile, aussi stoïque que les statues dressées en offrandes aux Kodamas.

"Il n'en sera rien", siffla-t-elle d'une voix aussi acérée que le tranchant d'une dague, quand le Marcassin lui demanda sa bénédiction. La fille d'Hylia savait déjà pourquoi elle se refusait à ce voyage. La doyenne n'y ferait pas obstacle, c'était certain, mais elle ne pouvait pas l'approuver pour autant. « Tu quittera ce village en compagnie de ma fille, Haya, et de son altesse Zelda Nohansen Hyrule. C'est un fait », asséna-t-elle ensuite. Sur ses lèvres gercées pesait ce désaccord qu'elle n'aurait caché pour rien au monde. A l'image d'un oiseau de proie, elle se pencha en avant, comme pour scruter l'âme du petit. « Je réprouve cette décision. Elle n'est pas la mienne et ne le sera jamais. Pour autant, c'est là le choix de la Monarque », poursuivit la vieille femme. Son amie et elle avaient déjà eu l'occasion d'en discuter. Le carmin éraillé de ses yeux jaugeait l'Homme-qui-n'aurait-pas-dû-naître, gonflé par la hargne et l’irascibilité — dont une partie échouait sans doute plus à son précepteur qu'à lui même, en vérité. Mais c'est l'élève qui avait choisi de se présenter devant elle, et non le professeur. Son courroux le concernait lui aussi. « Ne crois pas pouvoir me tromper, garçon. J'ai beau être vieille, je ne suis pas aveugle », railla-t-elle ensuite. Peut-être n'était-il qu'un pion, lui aussi, et cela l'agaçait davantage. L'ancien savait pourquoi le Conseil l'avait jugé dangereux et pourquoi elle les avait tous appelés à la prudence, quatre ans auparavant. Il n'était pas seulement cet animal apeuré qu'ils avaient vu arriver chez eux. Car, en dépit de ce qu'elle pouvait penser ou non, elle savait l'impact des croyances ou des superstitions. Parfois, la vérité n'avait que peu de valeur, tant que subsistait le doute.

Puis, elle se tourna vers la prêtresse royale, qui a plus d'une reprise déjà avait attiré les regards du jeune homme. D'un geste de la main, elle l'incita au silence avant qu'il ne puisse se saisir de nouveau de la parole. « Votre majesté », souffla-t-elle alors, la voix douce et sereine après un second salut rituel, « ce que j'ai à dire au Gerudo ne concerne que lui », poursuivit-elle, avant de marquer un bref temps d'arrêt. « Peut-être devriez-vous nous laisser seuls, un instant », suggéra-t-elle alors, sans rien ordonner. Elle savait que sa souveraine n'en prendrait pas ombrage. « Pourriez-vous, s'il vous plait, faire chercher Haya ? J'ai aussi à lui parler », acheva l'Ancienne, consciente qu'elle demandait beaucoup. Ces quelques mots suffirent à convaincre la Reine, qui accéda bien volontiers à sa requête, après un dernier regard lancé à Arkaï. Le poing de la Doyenne se serra.

Quand Zelda quitta la salle, elle reporta le sang noir de ses pupilles sur l'Interdit. Sa voix tonna, peut-être plus forte qu'auparavant, mais dorénavant il était le seul à l'entendre.

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Zelda

Princesse à la retraite

Inventaire

La jeune femme, apaisée par le contact d'Haya et soulagée d'enfin pouvoir reposer ses muscles endoloris, ne se fit pas prier pour grimper sur le dos d'Alkan. Elle n'aimait pas être si vite épuisée et ne pas pouvoir rentrer à pied aussi aisément que ses compagnons était frustrant mais elle savait que cet état était temporaire. Elle préférait se concentrer sur le positif, les entraînements portaient peu à peu leurs fruits et elle sentit même son souffle revenir plus rapidement que quelques jours auparavant.

Elle aurait bien entamé la discussion mais l'ambiance semblait s'être un peu obscurcie à l'annonce de leur retour au village. Elle ignorait si c'était dû aux remontrances d'Haya ou à l'évocation de l'entretien avec Impa. Elle ne s'inquiétait pas que l'issue change leurs projets puisqu'elle avait déjà discuté avec sa vieille amie de sa décision, mais elle savait aussi que cette dernière ne l'approuvait pas complètement. Elle connaissait aussi l'avis de la Sheikah à l'égard Arkaï, et elle n'aurait peut-être pas recommandé cette entrevue si elle n'avait pas été souhaitée par le Gerudo et son maître. Mais peut-être se trompait-elle, après tout il pouvait être constructif de mettre à plat leurs ressentiments à chacun.

Tournant la tête vers lui pour vérifier s'il avait l'air préoccupé il lui fit un sourire auquel elle répondit spontanément. Elle fut soulagée de voir qu'il n'était pas tracassé au point de ne pas pouvoir plaisanter et laissa échapper un petit rire devant ses mimiques avant de répondre plus sérieusement à ses propositions.

"Entraînement ou pas, je m'en voudrais de te frapper, mais le tir à l'arc m'intéresse. En vérité, j'aimerais devenir aussi débrouillarde que vous deux avec les armes."

Elle s'en voulait de ne pas s'être passionnée plus tôt pour l'art du combat mais elle se consolait en se disant qu'il était toujours temps de rattraper ce retard, surtout lorsqu'elle sentait ses compagnons motivés à lui transmettre leur savoir. Le compliment d'Haya un peu plus tôt, accompagné du sous-entendu que Link aurait pu être fier de ses progrès, n'était sans doute pas étranger à cet état d'esprit optimiste. Peut-être ne l'avait-il pas emmenée parce qu'il craignait pour sa sécurité ? Ca n'expliquait pas qu'il soit parti sans un au revoir, mais elle aimait caresser l'idée qu'il soit plus disposé à sa présence si elle lui prouvait qu'elle était capable de se débrouiller.

Mais alors qu'elle commençait à penser que le jeune Gerudo n'était pas si anxieux qu'elle ne l'avait d'abord cru, il laissa s'échapper ses craintes en un murmure. Elle ne savait malheureusement pas si elle pouvait légitimement le rassurer.

"J'ignore si les choses ont changé, mais dis-toi que bientôt tu vas commencer une nouvelle vie."

Elle hésita un instant à lui reparler de l'air qu'il fredonnait un peu plus tôt avant de conclure que ce n'était sans doute pas le meilleur moment. De toute façon, elle en aurait largement le loisir plus tard.


Haya ne semblait pas souhaiter participer à l'audience accordée par Impa et elle les abandonna pour vaquer à ses occupations. De son côté la princesse était curieuse de savoir ce qui allait s'y dire, et sans doute était-elle aussi désireuse de profiter de la présence de la doyenne autant qu'elle le pouvait avant de reprendre la route. Elle ne souhaitait pas non plus abandonner le jeune homme qui semblait de plus en plus inquiet à mesure qu'ils approchaient de la demeure où Zelda avait séjourné ces derniers jours.

Elle le suivit en silence jusqu'en haut des marches, mais une fois arrivé devant la porte il s'arrêta soudainement. Surprise, elle lui jeta un regard interrogatif avant qu'il ne glisse la main sur son poignet, le regard suppliant. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire qui se voulait rassurant et elle guida sa main jusqu'à la porte avant de lui souffler : "Il n'y a pas de dragon là-dedans Arkaï."
Son murmure se voulait être une plaisanterie pour le détendre plus qu'une moquerie. En tout cas cela sembla suffire à le décider à pousser les portes de l'édifice.

En entrant, son sourire s'élargit à la vue de sa vieille amie et elle s'inclina respectueusement, suivant un protocole auquel elle n'était plus tellement habituée mais que la doyenne souhaitait de toute évidence instaurer pour cette entrevue. Elle n'était présente qu'en tant que spectatrice et elle se tint silencieuse pour écouter les respects présentés par le jeune Gerudo.

Elle serra les dents lorsqu'il alla jusqu'à demander la bénédiction de la Sheikah. Déjà plus jeune, la princesse l'avait toujours connue directe et d'une honnêteté à toute épreuve. De leurs longues discussions elle savait déjà que si elle n'interdisait pas ce voyage, elle ne l'approuvait pas non plus, et qu'elle ne ferait pas semblant du contraire. Devinant la déception du jeune homme elle chercha à avoir une expression aussi rassurante que possible quand il regarda dans sa direction.

Elle fut plus étonnée quand Impa lui suggéra de les laisser seuls. Une part d'elle sentait que le jeune Gerudo préfèrerait sans doute qu'elle reste auprès de lui.
Et pourtant, elle devinait aussi que son amie se sentait peut-être moins à l'aise pour évoquer le passé devant la souveraine alors qu'elle avait tout juste débarqué récemment et ne connaissait finalement de l'histoire de l'arrivée de l'étranger que les grandes lignes. Même si la doyenne n'allait pas jusqu'à lui en donner l'ordre la princesse se sentait son obligée et choisit de s'en remettre à sa décision.
Elle pouvait également aisément comprendre la volonté de la Sheikah de s'entretenir avec sa fille adoptive avant leur départ.

"Oh, bien sûr, je peux aller la chercher."

Elle offrit toutefois un dernier sourire bienveillant à Arkaï, espérant lui donner du courage, avant de les saluer tous deux et de quitter la pièce.

"Je vous rejoins plus tard."


Arkaï


Inventaire

Au village, toutes sortes de légendes circulaient autour de la doyenne. Impa la légendaire, la guerrière intrépide, la savante de génie, la magicienne redoutable... Des années durant, Arkaï n'avait cessé de tendre l'oreille vers toutes les rumeurs, tous les on-dits, fasciné par cette vie hors-du-commun pleine de haut faits et d'un héroïsme à présent fané. Pour le jeune garçon ignorant tout du monde, les récits du Fléau et des grands noms Sheikahs qui l'avaient combattu étaient des inspirations poétiques inépuisables, tout autant que des modèles à suivre. A ce jour, tous leurs noms restaient encore gravés dans sa mémoire, et il se serait senti capable de tous les citer, eux et leurs exploits tragiques, Impa en tête.

Malgré la défiance de la cheffe du village, durant ces quatre ans, jamais l'espoir d'un rapprochement ne l'avait quitté. Les regards emplis de haine et de défiance lui avaient procuré un élan irrésistible vers l'accomplissement de son éducation. Chaque humiliation le piquait dans son égo comme les éperons d'un cavalier sur son cheval. Chaque acte mal intentionné renforçait sa conviction : Il s'élèverait plus haut que cela. Il dépasserait leurs soupçons, et se montrerait digne de la chance que Impa lui avait donné ! Ce défi incarnait une partie de lui-même ; comme une vertèbre de plus dans son dos, qui le faisait rester droit dans les pires épreuves, des nuits les plus froides aux duels les plus enflammés. Ce jour là, quatre années d'efforts se lisaient aisément dans sa posture, sur ses muscles sculptés dans la douleur, sur sa peau marquée de cicatrices... Mais la doyenne ne voyait rien de cela.

Elle le transperçait de son regard comme on égorge un animal de basse-cour.

Rien dans son attitude ne témoignait d'une quelconque compréhension, même d'une envie de voir plus loin que ses certitudes bornées. Elle lui répondit avec le même tranchant qu'Arkaï lisait aisément dans ses iris écarlates, et ses paroles chutèrent lourdement sur les espoirs du garçon, les écrasant sous un éboulement de haine et de suspicion. Le garçon resta immobile, silencieux, le visage interdit, comme momifié en un instant. Ce fut à peine si il s'autorisa un coup d'oeil rapide vers la princesse. Profondément mortifié, il ne se sentait pas la force de se confronter à l'attitude, même compatissante, de Zelda. Pourtant, sa gorge se serra lorsque Impa demanda - ou bien était ce plus autoritaire que cela - à son altesse de les laisser. Alors qu'il l'apercevait se lever et se diriger vers la porte du coin de l'oeil, le garçon dut fortement se réprimer pour ne pas la supplier d'un cri de ne pas l'abandonner.

Au son de la porte qui se refermait, Arkaï laissa un sourire nerveux courir le long de sa joue. La doyenne n'avait jusque là usé que de quelques traits sans grande conséquence ; A présent, elle allait pouvoir vider son carquois sans risquer de blesser sa protégée par ricochet. « Et bien soit », pensa-t-il en jouant des épaules pour décoincer son dos. Que les vérités soient dites, que le serpent morde et que le poison coule ! Les demi-mots et les secrets commençaient sérieusement à le lasser. Sentant son sang chaud en train de bouillir dans ses veines, le « gérudo » - comme  Impa avait dit avec mépris - attendit la salve, prêt à recevoir, décidé à ne rien esquiver.

En cet instant, si la doyenne se sentait encore la vigueur de sortir sa lame, Arkaï sut qu'il ne ferait rien pour l'en empêcher. Quitte à ce qu'il y ait un affrontement, l'acier lui seyait autant que les mots.

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En sortant, Arkaï sentit aussitôt le regard des deux gardes, à qui il répondit par un sourire éclatant, en descendant les marches le buste dressé, affichant une sérénité parfaite. Au passage, il arracha à la poigne d'un des deux son arc qu'on lui avait confisqué plus tôt. Alors qu'il atteignait le bas de l'escalier et le contact de la terre battue, il vit que Zelda était revenue avec Haya. Sans rien dire, le garçon lança à la Sheikah un regard chargé de sous-entendus mais adouci par un sourire sans malice. A la suite de son entretient, la présence de la fille d'Impa promettait de pimenter leur périple. Il se demanda si, désormais, il lui faudrait à nouveau rester vigilant en chaque instant, au risque de se retrouver avec une lame entre les cotes. Adressant un signe plus amical à Zelda, il les dépassa et se dirigea vers la petite fontaine où se dressait une statue de la déesse, en face de la demeure.

Quelques villageois l'observèrent avec défiance tandis qu'il s'approchait de ce petit coin de tranquillité, sans doute inquiets qu'il empoisonne l'eau ou qu'il s'en prenne à la sculpture d'Hylia. Beaucoup plus simplement, Arkaï se pencha au dessus du bassin et y puisa une grosse poignée d'eau qui but à grand traits, suivie d'une autre. Flamboyant quelques instants auparavant dans le feu d'action, comme un acteur sur le devant de la scène, il prenait en pleine face le contrecoup de son coup d'éclat. Afficher un tel aplomb dans cette situation l'avait littéralement vidé de ses forces. Ses muscles l'avaient lâché, mais surtout, le contrecoup moral de tout ce qu'il avait encaissé l'écrasait sous les questions et les déceptions.

Croire à un adoubement de la part d'Impa avait sans doute confiné à la naïveté. Mais le garçon n'aurait jamais pu imaginer pareil réquisitoire. Son regard se posa sur ses mains, et ses bras. Gerudo. Démon. Il ne se sentait rien de cela. Dans chaque fibre de son corps, dans chaque pli de son esprit, Arkaï était Sheikah. Homme. Simplement désireux qu'on cesse de le chasser partout où il aille.

Mais qui savait ? Impa avait l'air si sûre d'elle. Peut être avait elle raison. Peut être qu'il mettait tout le monde en danger en s'acharnant à vivre. Passant sa main dans l'eau pour brouiller le reflet qu'elle lui renvoyait, il se laissa aller à sa lassitude. Un bref instant de répit ne lui ferait pas de mal. De toute manière, Arkaï avait tout sauf envie de rentrer au monastère et de devoir tout raconter à Shingen. Il en avait assez d'être vu comme la bête à tuer ou à sauver. Il aurait aimé qu'on le prenne pour qui il était, lui.

Absorbé dans ses contemplations, il n'entendit pas Zelda approcher avant qu'elle soit juste à côté. Gêné par son propre relâchement, mais incapable d'y remédier, le garçon tâcha au mieux de masquer son trouble en ne se tournant pas vers elle. Malgré tout, il lui dit, d'une voix sèche d'émotion,

« Merci, pour toute à l'heure. » Et comme Arkaï réalisait qu'il lui était difficile de mettre des mots compliqués sur son ressenti, il complèta simplement, « Merci... d'avoir été là. » Ca n'était pas grand chose, dit comme cela. Mais une présence, des gestes, un sourire, ça faisait une différence énorme, face à une cruauté sans bornes.

Et comme pour anticiper la question la plus évidente - à vrai dire un véritable éléphant dans la pièce - il ajouta, avec un sourire fatigué, « Ca s'est pas très bien passé. » Nul besoin d'en dire plus, pensa-t-il. Si Zelda connaissait suffisamment Impa, elle saurait sans doute tout ce que cela pouvait dire. La gorge serré, il soupira, tandis que sa main cherchait instinctivement le contact de celle de la princesse.


Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

La porte coulissante grinça lorsque Haya commença à l'ouvrir. Elle se surprit même de la voir se coincer rapidement, sans trouver le moyen ni la force nécessaire pour la débloquer. Ici, il lui semblait que le temps avait fait son œuvre. Sa silhouette fine se glissa néanmoins à travers l'ouverture qui laissait suffisamment de place pour un gabarit comme le sien ; d'autres n'auraient pas eu cette chance. Une fois à l'intérieur, elle mit quelques secondes pour s'adapter à la pénombre. Puis finalement, de constater que rien n'avait changé depuis la dernière fois qu'elle avait mis les pieds ici — si ce n'est l'air qui était tellement chargé qu'il en était presque irrespirable. Les planches craquelaient sous ses pas lorsqu'elle se décida à s'avancer précautionneusement vers une étagère qui lui paraissait bien vide. Là, elle passa son doigt sur le bois et constata de la poussière qui s'était accumulée au fil des ans, avant de redescendre son regard vers l'unique table présente entre ces quatre murs, à laquelle elle rattachait encore tant de souvenirs et de repas. Un grand homme à la chevelure flamboyante avalait un grand bol de riz lorsqu'en face de lui une jeune enfant grimaçait devant son plat, dont elle triait minutieusement chaque morceau de légume qu'elle mettait ensuite de côté. Cela n'avait jamais servi à rien : le grand homme n'avait jamais laissé l'enfant quitter la table sans qu'elle n'ait fini l'entièreté de ce qu'il lui avait cuisiné. Le gâchis, déjà à l'époque, n'était pas permis. Réprimant un sourire affectueux, Haya poussa un soupir avant de s'asseoir sur le sommier d'un lit qu'on avait dépouillé de ses draps et son matelas. Le bois de chêne qui le composait se plaignit à son tour, tant et si bien que la sheikah crut qu'il céderait sous son poids. Fort heureusement, il n'en fut rien.

La jeune femme contempla silencieusement l'unique pièce de la maisonnée, ses lèvres dissimulées derrière ses deux mains qui s'étaient joint devant elle. Le vermeil de ses yeux s'attarda sur les murs avant de s'élever à la rencontre de la charpente qu'elle devinait tout aussi poussiéreuse que le reste du logis. Elle eut une moue agacée. Depuis des lunes déjà, elle avait abandonné cet endroit avec l'intention de ne jamais y retourner. Alors qu'est-ce qui lui valait ce soudain élan de nostalgie ? Elle-même n'aurait su véritablement le dire. D'ici moins d'une journée, elle allait quitter Cocorico et les siens pour parcourir la Lande en compagnie de deux jeunes personnes dont elle ne savait encore que bien peu de chose finalement. Et surtout, elle était sur le point de consacrer une partie de sa vie à la défense d'une autre ; une mission autrement plus sacrée et essentielle aux yeux de son peuple que tout ce qu'elle avait pu accomplir jusqu'à présent. La fille de Io Nekt'Hyl, derrière son masque feignant l'indifférence, était terrifiée. De cette simple crainte qui s'était éveillée lors de l'entrevue au monastère, elle en nourrissait dorénavant une angoisse plus profonde et insidieuse qui avait commencée à hanter ses pensées et ses rêves. Plus que jamais, elle se rappelait les récits et les fables sur la tragique destinée de ses ancêtres qui lui avait été contés dans sa tendre enfance. Si la sheikah n'avait jamais accordé qu'une oreille divertie et amusée à toutes ces histoires, il n'en restait pas moins qu'elle ressentait le sang de ses aïeux qui coulait dans ses veines. Tout le poids de leur échec et de leur disgrâce sembla retomber sur ses jeunes épaules lorsqu'elle ferma lentement ses yeux et baissa sensiblement la tête vers le sol. Accablée par de profonds remords dont elle n'était pourtant pas responsable, elle expira profondément tout en tâchant d'évacuer la pression. Peu après, elle entendit quelques bruits provenant de l'extérieur.

« Haya ? » Retentit la voix de Ran, lorsque celle-ci passa la tête à travers l'ouverture de la porte. Lorsqu'elle discerna son amie dans le noir et remarqua l'état dans lequel elle était plongé, la sculptrice s'inquiéta légèrement. « Tout va bien ? » S'enquit-elle, soucieuse. Après un court instant, Cheveux-de-Sang releva la tête, tirée de ses sombres pensées. Son regard, autrement plus austère, rencontra celui de son amie. « Ne t'inquiètes pas », maugréa Haya d'une voix rocailleuse. Doucement, la sheikah se leva et se dirigea vers son amie, qu'elle remerciait intérieurement de la sortir de son isolement. Elle avait conscience qu'en se précipitant dans son ancien habitat, elle avait peut-être raviver trop abruptement ses veilles blessures. Ran observa longuement la guerrière des ombres, puis, bien que toujours préoccupée, déclara : « La reine te cherche. » Légèrement surprise, la Fille d'Impa n'en laissa rien paraître ; ni sur son visage, ni dans la voix qui s'éleva pour répondre brièvement à l'artiste du bois. « Très bien », souffla-t-elle en passant la porte, qu'elle referma aussitôt qu'elle fut sortie. Rapidement, ses pas l'éloignèrent de la vieille bâtisse.



L'air était encore chargé d'électricité lorsque les yeux ambrés d'Arkaï percutèrent les rubis de la sheikah. Le sourire fade qu'il afficha sur son faciès ne l'étonna pas plus que le silence dans lequel il se maintint avant de s'éloigner d'elle et de Zelda. En toute franchise, Haya savait très bien à quel mur le disciple de Shingen venait de se heurter méchamment, compte tenu des précédents échanges qu'elle avait eu avec Impa à propos de ce garçon. Pourtant, elle n'avait pas cherché à l'en prémunir ; elle était persuadée qu'il ne l'aurait pas écouté. Certes, elle pouvait se tromper sur son compte mais après une rapide entrevue et une matinée passée en sa compagnie, il lui apparaissait comme un jeune homme ayant une certaine fierté et, surtout, une certaine opinion de lui-même. D'expérience, elle savait qu'il lui faudrait un temps d'adaptation pour s'assagir et s'affirmer en tant qu'homme. D'un œil presque désolé, elle l'observa lorsque sa reine le rejoignit, visiblement soucieuse de s'enquérir de son état. La sollicitude dont faisait preuve la dernière des Nohansen était aussi touchante qu'inquiétante pour Haya. Si elle était intimement convaincue qu'Arkaï ne présentait aucun danger, les paroles de la doyenne du village lui restait en tête et elle ne pouvait pas se résoudre à y faire totalement abstraction. Et s'il s'avérait que le gérudo était bien ce que les légendes voulaient en raconter, Zelda en tomberait forcément de haut. Puisse Narisha et la Déesse Mère la préserver d'une aussi cruelle désillusion, pensa-t-elle lorsqu'elle entama la montée des marches.

Une fois au sommet, elle salua respectueusement les deux hommes qui gardaient la demeure d'Impa, accordant même un sourire amical à Vocah. Du plus loin qu'elle se souvienne, le guerrier sheikah avait toujours veillé sur la cheffe de Cocorico. Le second, Momotaro, plus jeune de quelques années, n'était là que depuis la récente découverte des origines de Durann, qu'il avait remplacé au pied levé. « L'un de vous sait-il ce qu'elle me veut ? » Questionna la rouquine tout en décrochant les kunaïs qui pendaient à sa ceinture. « Qui sait ? » Souffla le premier, taquin. « Tu connais Dame Impa mieux que nous, je crois, donc c'est à toi que l'on devrait poser la question », répondit le second plus sérieusement alors qu'il s'emparait des armes de Haya. Celle-ci laissa un nouveau sourire lui échapper au coin des lèvres avant de pousser les portes de la demeure qui l'avait recueillie depuis deux décennies complètes. Elle s'engagea à l'intérieur avec toujours autant d'interrogations quant à cette surprenante convocation. Même l'hylienne, qu'elle savait très proche de la vieille sheikah, n'avait su lui répondre, ce qui la laissait d'autant plus perplexe.

Une fois les portes refermées derrière elle, Haya examina d'un rapide coup d'œil l'ensemble de la pièce qu'elle connaissait pourtant par cœur. En son centre, Impa siégeait, telle une statue immuable et indétrônable malgré le temps passé. Sans plus de cérémonie, elle lui adressa un timide sourire. « Tu souhaitais me voir ? » Demanda-t-elle, presque impatiente de savoir de quoi il retournait véritablement. Par déduction, elle savait que cela concernait son départ, déjà si proche, mais elle ne parvenait pas à expliquer pourquoi elle la faisait venir aussi précipitamment. Après tout, rien ne les empêchait de s'entretenir le lendemain si elle le souhaitait. Le côté très cérémoniel qui se dégageait n'allait pas pour la rassurer également, bien qu'il n'y avait pas de raison particulière de s'en faire. Peu habituée à ce genre de procédure, Haya en perdit son sourire, un brin mal à l'aise de devoir se résigner à adopter une attitude aussi révérencielle dans sa propre maison. Toutefois, elle ne fit pas d'histoire et se contenta de s'agenouiller sur l'un des coussins prévus à cet effet, en face de cette femme à qui elle devait tant. Elle ne put s'empêcher de remarquer les quelques objets déposés près des genoux de la vieille femme : un gantelet, un parchemin, une statuette et... un sabre qu'elle pouvait reconnaître entre mille autres. « Sabre Rouge », grinça-t-elle tout bas entre ses dents. Autrefois la propriété de son maître, Ohjiro, elle s'était toujours demandée ce qu'il en était advenu après sa mort. Son regard se décrocha finalement de l'arme pour sonder les iris de jais d'Impa. « Oserais-je te demander ce que tu comptes faire de cette vieillerie ? » Interrogea-t-elle son aînée d'un ton fielleux. L'arme était aussi modeste que son histoire était belle ; pourtant, elle rappelait à la sheikah un bien mauvais souvenir dont elle peinait de le voir resurgir. Emplie d'une profonde amertume, elle darda la doyenne en attendant l'explication qui lui valait cette méchante plaisanterie, si cela devait en être une.


Zelda

Team booty

Inventaire

La princesse avait mis plus de temps qu'elle ne l'aurait cru à trouver la fille adoptive d'Impa. Elle avait d'abord pensé que cette dernière s'était simplement éloignée un peu pour continuer la préparation de leur voyage mais elle avait pourtant eu le plus grand mal à la repérer dans le village. Elle avait finalement dû se résoudre à poser quelques questions aux habitants, et ce fut son amie sculptrice qui la trouva et la ramena auprès d'elle.

Elle fut bien en mal de lui donner la raison exacte de l'entrevue demandée par Impa. Elle y voyait une occasion de passer un peu de temps en privé avec la jeune femme avant leur départ, et peut-être de lui faire quelques dernières recommandations pour laisser à leur dernière soirée à Cocorico une ambiance plus relaxée, mais elle n'aurait pu le jurer. De toute façon, elle ne s'inquiétait pas vraiment pour la jeune Sheikah.

Quand elles arrivèrent à la demeure d'Impa, Arkaï était déjà ressorti. Elle crut d'abord en le voyant descendre les escaliers tout sourire que les tensions s'étaient finalement apaisées, mais son regard racontait une toute autre histoire. Laissant Haya rejoindre seule la doyenne pour leur laisser un peu d'intimité, elle s'approcha du Gerudo pour savoir comment s'était passé le reste de l'audience après son départ.

Approchant en silence, elle n'eut toutefois pas besoin de lui poser la question quand elle arriva à ses côtés. Après avoir vu ses sourires en demi-teinte, elle avait craint qu'il ne se renferme sur lui-même, mais il semblait prêt à aborder le sujet par lui-même. Elle sentit que le jeune homme cherchait sa main et elle la referma sur la sienne avant de prendre la parole.

"Je suis désolée, je pensais que tu voulais juste la remercier, si j'avais su que tu espérais sa bénédiction…"

Elle soupira. Elle savait déjà que sur ce sujet, la doyenne n'approuvait pas son choix. Cela ne l'empêchait pas de porter une affection toute particulière à sa vieille amie, et elle la connaissait suffisamment pour se sentir indirectement un peu responsable de sa réaction. Leur désaccord n'avait pas tant porté sur la nature du Gerudo que sur le calcul des risques inhérents à sa décision.

"Une centaine d'années… C'est long… Tout ce temps, Impa l'a passé à attendre et préparer mon retour, un retour qui aurait pu ne jamais se faire… J'ai presque le sentiment d'avoir pris sa vie en otage le jour où je lui ai demandé ce service, et pourtant elle a dépassé mes attentes… Je crois qu'elle est forcément un peu méfiante de la tournure que vont prendre les événements à présent…"

Aurait-elle était plus rassurée si Link était resté à ses côtés ? Une part de la princesse aurait aussi été curieuse de demander au jeune homme son avis. Comme elle, il avait été présent lorsqu'elle avait épuisé le reste de ses pouvoirs pour sceller Ganon. Mais de toute façon cet idiot ne s'était que peu intéressé à la demande d'Impa de faire un tour au monastère, elle serra le poing de sa main libre en se demandant s'il avait déjà prévu à ce moment-là de l'abandonner. De toute façon, elle se débrouillerait sans lui et préféra changer de sujet.

"Mais tu sais… On ne peut jamais plaire à tout le monde… J'ai longtemps été… Enfin, disons que là où ils craignent ce que tu pourrais devenir, on a longtemps craint de moi que je ne sois pas ce qu'on avait présumé que je serais…"

Et le bilan était en demi-teinte. Elle avait d'abord déçu tous les espoirs avant de se rattraper au dernier moment. Elle avait du mal à croire qu'il s'agisse là de la Destinée qu'on pensait tracée pour elle. Les Déesses auraient-elles été cruelles au point d'attendre qu'elle touche le fond avant de réveiller ses pouvoirs ? Elle avait du mal à y voir autre chose que sa propre incompétence, et frissonner en pensant à ce qui serait arrivé si elle ne s'était pas ressaisie à temps.

Elle n'était pas sûre qu'il soit judicieux de détailler ses errances. L'essentiel était que s'il n'y avait pas de destin, ce serait à lui de dicter une direction à sa vie. Et elle était persuadée que même s'il y avait eu un risque indépendant de sa volonté, ses propres actions l'en avaient libéré. Tout ça ne pouvait pas n'avoir servi à rien. Ses lèvres formèrent un sourire qui se voulait encourageant.

"Dis-toi que dès demain, le monde s'ouvre à toi. Je suis persuadée que tu trouveras ce que tu veux devenir, et que tu feras le bon choix."


Elle le regarda s'éloigner sans lui accorder un autre mot. La Doyenne avait dit tout ce qu'elle avait à dire et elle n'entendait pas lui consacrer un instant de plus que nécessaire : elle en manquait déjà trop pour s'attarder de la sorte. De ses yeux rendus charbonneux par les âges, elle dardait sa nuque et devinait la sueur sous ses vêtements. Qu'il joue au fort ne l'étonnait guère et, après tout, c'était une réaction qu'elle aurait pu comprendre. Elle aurait pu, en effet, mais sans doute était-ce aussi dangereux. Qu'il le sache ou non, qu'il l'admette ou non, le jeune marcassin restait une menace. Impassible, elle le laissa pousser les lourdes portes de sa demeure, consciente qu'elle ne le reverrait pas et qu'il n'avait peut-être pris ses dires que comme des menaces en l'air. Un jour, il réaliserait probablement qu'elle avait raison. Les lèvres de la vieille femme se brisèrent en une moue dédaigneuse tandis qu'elle repensait à l'arrogance typiquement masculine du garçon. Le pauvre semblait persuadé que son identité lui appartenait. Elle aussi eut préféré que ce soit le cas. 

Forte d'un dernier espoir, celui du secret de son existence, Impa poussa un soupir en observant le sabre qui sommeillait à ses côtés. En silence, elle laissa l'ébène sanglante qui ouvrait la porte de son âme glisser sur les motifs habillant le bois de sa gaine, par endroit bardée de cuir. L'esprit occupé par tous les périls - parfois masqués et cachés derrière des lames courbes - que pourraient rencontrer les trois enfants, c'est à peine si elle entendit le dur grincement battant qui, chaque fois, rayait un peu plus le plancher. Les rides de son front se firent et se défirent tandis qu'un discret sourire illuminait son visage. L'ancienne avait toujours eu du mal à demeurer sérieuse en présence de l'une de ses filles. Aussi, quand elle devina la silhouette d'Haya qui passait le seuil, ce fut comme si Narisha l'avait débarrassée des inquiétudes qui alourdissaient son échine.

Un bref moment, au moins, son cœur n'était plus pollué par l'adolescent. Les soupiraux aussi pétillants que l'âge le lui permettait, elle oublia un temps les questions qui travaillaient son corps, poissaient ses tempes fatiguées. Ce que les Parjures pourraient croire et faire ne l'atteignait plus. « Entre, mon enfant », souffla simplement la vieille dame, qui sentait la toux gonfler dans ses poumons. « Laisse moi t'observer une dernière fois », poursuivit-elle, peut-être plus alarmiste qu'elle ne l'aurait voulu. « Et pense à fermer la porte derrière toi. Ce que j'ai à dire ne concerne que toi », se reprit la Gardienne des secrets, la voix animée d'une facétie que le temps n'avait su lui arracher. 

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Arkaï


Inventaire

Un frisson parcouru l'échine d'Arkaï lorsque la main de la princesse vint se refermer sur la sienne. Le contact était doux, chaleureux, agréable. Au creux des racines de sa mémoire, le garçon sentit l'éclosion du bourgeon, et un souvenir s'éveiller comme un membre endolori dans lequel le sang revient brusquement. L'épiphanie ne dura qu'un battement de cils, mais dans l'espace infini de cet instant, lui revinrent en vagues déferlantes des bribes d'une époque perdue : l'effleurement d'une caresse, la légèreté d'une voix...

Et aussi vite que cela lui était venu, alors qu'il pouvait presque toucher du doigt le souvenir, les portes du passé se refermèrent brusquement. Il fut ramené au village, à la source, à la main de Zelda sur la sienne. Cette dernière chercha à le rassurer, avec des mots sages, évoquant ce qu'il savait néanmoins déjà. Entre ces collines, malgré tous les secrets et les non-dits, un fait restait indiscutable, gravé dans la roche tel un mantra posé sur les fondations d'une maison : la loyauté de Dame Impa envers la famille royale. Et à la princesse de la destiné, en particulier.

Un instant, le garçon laissa son imagination s'envoler ; Il tenta de se figurer dans le rôle d'Impa, de se situer à sa place dans l'histoire du royaume. Et aussitôt, il se retrouva assaillit de ses propres questions : Aurait il supporté le poids du commandement dans de telles circonstances ? La perte de tant de proches, l'effondrement de tout un monde, l'attente si longue enfin récompensée ? Arkaï se retourna vers Zelda, plongea dans l'azur de son regard, tandis que son dernier dilemme résonnait longuement dans l'abime de ses doutes ; « Pour elle, aurais tu accepté de prendre le moindre risque ? » Son coeur s'emballa brusquement, comme écrasé par cette simple idée. 

Alors, il réalisa à quel point ce qui lui paraissait insignifiant parce qu'évident ; le fait que dame Impa ait accepté la décision de sa protégée, devait en réalité s'apparenter à un supplice insoutenable. Que valait sa propre vie contre celle de l'héroïne qui avait mis fin au fléau ?

« Je n'ai pas le droit de lui en vouloir. » soupira-t-il, regrettant déjà d'abandonner une colère confortable pour une béquille bien d'avantage rugueuse et piquante ; celle de l'empathie et des vérités blessantes. « J'aurai simplement voulu qu'elle me concède un peu d'espoir. » Impa pouvait bien être inquiète, même un pesteux ressent parfois le besoin que l'on croit en sa guérison, pour garder la force de se battre. Cependant, la caresse de la main de la princesse lui révéla que ce que la vieille lui avait refusé, Zelda le lui offrait en cet instant même. Et ce d'autant plus lorsqu'elle lui évoqua ses propres tourments liés à son statut.

Arkaï tomba de haut lorsque Zelda insinua qu'elle n'avait pas toujours rempli son rôle avec autant d'aisance qu'alors. Elle semblait pourtant tout droit sortie d'un livre de contes sur l'ancien temps ! Mais le garçon se rappela aussitôt que les dits livres relevaient avant tout de la poésie, et les poètes ne s'étaient que trop peu exprimés sur les doutes, les échecs et le découragement. Ce que Zelda évoquait aida Arkaï à arracher la femme qu'il avait devant les yeux des pages où son maître lui avait lu son nom si souvent, à détacher son sourire humain de la figure solennelle des enluminures. Elle était devenue ce que les gens attendaient, mais pas juste cela. Il en tira un soulagement et même, un fil d'espoir, renforcé par ses derniers mots. Elle croyait en lui.

Inconsciemment, sa main serra la sienne, et il lui rendit son sourire sans arriver à masque son émotion.

Tout cela n'avait pas dissipé tous les nuages sombres accumulés dans son esprit, mais à présent le garçon parvenait à distinguer un horizon plus clair, une ligne lointaine baignée de lumière. Restait à trouver le moyen de s'y rendre... Mais la route l'impressionnait moins, maintenant qu'il se sentait moins seul. Il ne put cependant se résoudre à tomber dans la légèreté. Outre sa colère et ses malédictions, les mots de dame Impa le frappaient à présent comme un avertissement. A la manière d'une montagne brumeuse dévoilée par le beau temps, sa propre responsabilité se révéla soudainement immense pour ses frêles épaules. Il n'était pas juste le compagnon de voyage de la princesse d'Hyrule ; peut être abritait il en son sein son plus grand péril. Arkaï eut alors à peine la force de murmurer son aveux, les yeux plantés sur le reflet de l'onde,

« Ce dont j'ai le plus peur, c'est qu'elle ait raison. » Il cessa d'agiter l'eau, tenta de tenir tête à son propre visage avant de renoncer, « Si je suis ce qu'elle dit, tu seras en première ligne. Et au delà, ce village... » Il ouvrit les bras, en embrassant de son geste tout ce qu'il l'entourait, « ... Tout ce que j'aime risque la destruction. » Ses bras retombèrent, las. Pendant un instant, seul le bruit de la petite cascade brisa le silence qui l'entourait, avant qu'il ne reprenne, une main sur la corde de son arc, « Je comprends mieux le geste de mon maître à présent. Ceci... » Il désigna l'arme, invita la princesse à en toucher le bois finement taillé et traité, « ... doit nous protéger des autres. Quand à ceci... » Il sortit son tantö de son kimono, présenta l'arme à la jeune femme, « ...C'est pour moi. Si jamais... » Il laissa ses derniers mots flotter dans le vide, infiniment plus éloquents ainsi. Cette lame serait peut être son ultime geste, le dernier qui lui appartienne avant que le démon ne voit la lumière du jour... Si tant est que le choses marchaient réellement ainsi, comme dans les contes.

« Est-ce que cela sera vraiment une affaire de choix ? Est-ce qu'on peut vraiment échapper à ce qu'on est ? »

Le questionnement était sincère, mais il ne s'imaginait pas que Zelda avait une réponse toute prête, propre à le convaincre et le rassurer. Sans doute en avait elle une intuition, une idée forgée au fil du temps et des épreuves. Il était curieux de l'entendre, tant la réponse de dame Impa semblait le condamner, sans nuance, à un destin tragique pour tous. Celle de Shingen pouvait se résumer à un haussement d'épaules, suivit d'un appel à la clémence des déesses. Le vieux maître semblait avoir abandonné l'idée même de se faire une idée. Aux doutes du jeune homme, il se contentait systématiquement de répondre que nul ne sait où ses pas le mènent avant d'y être, et que deux compagnons lancés sur la même route au même pas ne finissent jamais au même endroit. Dans son cas, au moins une de ses compagnes était passée là où il s'apprêtait à se lancer. Sa curiosité l'emportant sur sa prudence, il lui demanda alors, sans parvenir à masquer la fascination dans sa voix,

« Comment était-ce, de se découvrir Princesse de la destiné ? »

Il savait que la question soulèverait des souvenirs pénibles, aussi adressa-t-il à Zelda un signe d'excuse avec ses mains, pour lui signifier qu'il ne la posait pas à la légère. Dans son état, Arkaï ressentait un immense besoin de pouvoir se raccrocher à quelque chose de tangible. Il ne sentait que trop bien que toutes les histoires qu'il avait pu lire ne lui seraient d'aucun secours. Si tant est que Impa avait raison, alors il ne pourrait s'économiser un nouvel apprentissage, sous un nouveau maître. Son regard plongea dans celui de Zelda, à la recherche des réponses à ses doutes. Ils lui rappelèrent ceux d'un certain maître, habitant au sommet d'une montagne.


Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

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Zelda

Team booty

Inventaire

La princesse fut soulagée de constater que ses paroles semblaient procurer au jeune homme un certain réconfort. Elle déchanta toutefois quand il lui évoqua à nouveau ses doutes, allant jusqu'à sous entendre qu'il aurait peut-être à prendre sa propre vie si les événements tournaient mal. Elle ne put s'empêcher de froncer les sourcils à cette idée. Était-ce vraiment ce qui était passé par la tête de son Maître ? La vie lui semblait trop précieuse pour être traitée de la sorte, et accompagnant le geste de sa main, elle l'encouragea à abaisser la dague qu'il brandissait comme une porte de sortie.

"S'il y a des difficultés, nous y feront face. Il n'y aura pas besoin d'en venir à de telles extrémités."

À la question du Gerudo, ses yeux glissèrent à leur tour à la surface de l'eau. Ce visage, elle l'avait si souvent contemplé dans l'eau des sources où elle avait médité de longues heures. Il n'avait pas toujours été serein, loin de là.

"Ce serait si rassurant de penser que tout est écrit... Que j'étais prédestinée à passer à deux doigts de l'échec pour réussir in-extremis, que toutes les pertes que j'ai eu à endurer ne sont pas de ma faute puisque que je n'aurais pas pu découvrir mes pouvoirs par moi-même plus tôt..."

Son poing se serra alors que son regard revint vers celui d'Arkaï. Il aurait été beaucoup plus facile d'imputer à un prétendu destin ses propres manquements. Et pourtant, elle ne pourrait jamais effacer cette culpabilité.

"Mais c'est faux... J'ai fait des erreurs... Malgré tout, je fais de mon mieux. J'ai dû me battre de toutes mes forces pour en arriver là... Et même si ça m'effraye d'admettre que j'aurais pu ne pas me tenir là... Que le royaume d'Hyrule aurait pu sombrer plus encore... J'ai besoin d'avoir l'impression que j'ai un contrôle sur tout ça... Sinon à quoi bon ?"

Si tout était écrit, il ne servait à rien de se démener. Et ça elle ne pouvait pas s'y résoudre. De toute façon, les prophéties ne leur avaient pas été d'un très grand secours, au contraire, le retournement imprévu des vieilles machines Sheikahs avait participé à leur ruine. Elle en venait presque parfois à penser que toutes ces légendes et ces prophéties avaient été un cadeau empoisonné plus qu'une aide à se préparer à ce qui les attendait.

"J'ai passé ma vie à prier les Déesses, alors que ce dont j'avais besoin était en moi, depuis le début. Je l'ai compris tard, heureusement pas trop pour réparer au mieux ce désastre."

Elle ignorait que certains détails évidents pour elle comme l'identité des divinités qu'elle évoquait ne signifiaient peut-être rien à ses yeux. Pour ça, et par peur de s'épancher un peu trop sur sa personne et son passé, elle ne détailla pas plus son récit. Après tout, le jeune homme se posait des questions sur lui, et tout ce qu'elle était en mesure de faire, c'était ressasser sa propre expérience. Pourtant, sa question suivante sembla prouver que le sujet l'intéressait bel et bien.

"Le moment où je l'ai découvert..."

Elle savait précisément quand le basculement s'était opéré en elle. Mais les événements s'étaient ensuite enchaînés, et elle n'avait jamais vraiment cherché à comprendre ce déclic, à ce qui avait exactement changé et débloqué ses pouvoirs. Elle ne s'aperçut qu'en reprenant la parole que sa voix tremblait plus qu'elle ne l'aurait souhaité.

"Je n'y ai pas vraiment réfléchi sur le coup... Il était sur le point de mourir et... Je ne pouvais pas le perdre lui aussi..."

D'une certaine façon, elle l'avait tout de même perdu. Mais au moins, il était en vie quelque part. Elle ne s'inquiétait pas, il avait toujours été débrouillard. Ses propos devaient toutefois sembler désordonnés et elle secoua légèrement la tête avant de passer la main sous ses yeux, espérant qu'il n'avait pas remarqué les larmes qui avaient commencé à couler sur ses joues et tâchant de remettre ses idées en place pour reprendre depuis le début.

"On m'avait toujours dit qu'il existait un pouvoir héréditaire dans ma famille. Que ma mère, ma grand-mère avant elle, mon arrière-grand-mère... Toutes, elles avaient une sensibilité particulière avec certaines forces..."

Sa petite pause et le fait de changer de sujet l'aidaient doucement à stabiliser sa voix et à éviter de fondre en larmes devant le jeune homme.

"Mais moi... Moi je ne ressentais rien de tout ça.... J'étais encore très jeune quand ma mère est morte, et elle n'a pas eu le temps de m'apprendre ce qu'elle savait..."

Elle n'avait qu'un souvenir très vague de cette période. Elle était très jeune après tout, et elle n'avait vraiment voulu essayer de se remémorer en détail le jour où elle avait perdu sa mère.

"J'ai suivi tous les conseils qu'on m'a donnés, j'ai visité les sources sacrées, j'y ai prié, médité... J'y ai passé des heures et des heures à attendre une révélation... Et tout autour de moi me criait que ça ne pouvait plus attendre, je finissais par perdre espoir..."

Les signes n'avaient pas arrêté de se multiplier, et sa propre anxiété n'avait cessé de grandir jusqu'à l'apparition du Fléau. Elle aurait pu dire que ses pires craintes s'étaient réalisées quand elle l'avait vu apparaître avant d'être prête à y faire face, mais les événements s'étaient avérés encore pire que dans ses pires cauchemars.

"Mais ce jour-là... Quand j'ai vu Link prêt à se battre jusqu'à son dernier souffle malgré mes supplications et que j'ai compris qu'il ne tiendrait plus très longtemps... Je ne sais pas, quelque chose en moi c'est réveillé... Je me suis précipitée devant lui pour le protéger et... J'ai utilisé cette magie, comme si elle avait toujours été là, si naturellement..."

Et même si son pouvoir s'était tari, elle était en paix avec sa disparition. Cet idiot en revanche, il lui manquait tellement. Son regard se perdit un instant vers l'horizon, incapable de savoir exactement où il était parti. Elle espérait comprendre un jour pourquoi.

"J'ai seulement senti que c'était l'instant ou jamais. Peut-être que pour la première fois de ma vie j'ai laissé mes doutes de côté, parce qu'il y avait quelque chose de plus fort..."

À présent, elle ignorait si elle le reverrait un jour, peut-être n'aurait-elle jamais l'occasion de le lui dire. Elle abandonna l'horizon pour revenir à un présent plus certain. Un sourire timide se dessina sur ses lèvres.

"Pardon... Je m'emporte un peu, et je ne sais même pas si je suis très claire..."


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