Lorsque le soleil éclaire leur visage ; ils s'en vont
Puisqu'il a été décidé de leur prochain départ en compagnie du Gérudo, Haya organise une brève journée en compagnie de ses deux futurs compagnons de route. Après une randonnée qui les mènera au delà des montagnes qui encerclent le village caché, le groupe y revient en fin de journée pour une audience auprès de la Gardienne des Secrets, Impa. Chacun des membres est cependant reçu séparément par la doyenne, dont les mots ne seront pas aussi tendres et affectueux envers tous...
Milieu de l'automne - 3 mois 6 jours après (voir la timeline)
Toutefois, Cheveux-de-Sang se garda de réprimander son fidèle ami car elle avait autre chose à penser. En l'occurrence, elle se tenait à la sortie ouest de Cocorico dans l'attente de Zelda, sa jeune souveraine, et le gérudo (ou le sheikah ?) dénommé Arkaï. Quelques jours avaient passé depuis l'entrevue qui s'était déroulée au monastère et déjà une bonne part des préparatifs, en vue du voyage qui les attendait, étaient terminés. Comme chaque jour depuis qu'elle était entrée au service de sa majesté, Haya avait prévu quelques exercices et une ballade dans les alentours afin d'aider à la remise en forme de Princesse-de-rien-du-tout. L'idée n'était pas de l'épuiser mais davantage de réhabituer son corps à enchaîner les efforts conséquents puisque la route allait être ardue jusqu'au Domaine Zora. Et puis, lorsqu'elles en venaient à croiser le fer, ou plutôt le bois, cela permettait également à la sheikah de reprendre l'entrainement en douceur. En dehors de ces moments-là, il était rare que Haya traîne dans les pattes de Zelda. Elle avait bien compris que sa présence pouvait être perçue comme un peu trop envahissante et pas forcément nécessaire au fil des jours. Bien qu'elle était sensée la suivre comme son ombre, Haya estimait qu'une fois entre les murs du village, la Princesse d'Hyrule était suffisamment en sécurité. Il était préférable de lâcher un peu de lest et de ne pas lui imposer trop souvent sa compagnie, tout du moins tant qu'elles n'étaient pas encore sur la route. Ceci étant, les deux femmes s'entendaient bien et les discussions allaient bon train ; Haya n'hésitait pas à chercher à en découvrir davantage sur le passé d'Hyrule à travers les récits de l'hylienne et celle-ci demandait bon nombre d'informations sur l'état actuel de la Lande. Parfois, les sujets pouvaient même être d'un ordre plus léger.
Le premier à la rejoindre fut, contre toute attente, le gérudo. Bien qu'elle le savait entraîné et en partie élevé par Maître Shingen, elle s'était attendue à ce qu'il les rejoigne plus tardivement. Après tout, la descente depuis le monastère était relativement longue et la journée n'en était qu'à ses balbutiements. Dans un respectueux silence, elle l'accueillit en se penchant légèrement vers l'avant, les yeux fermés, à la manière des siens. Après quoi elle le laissa prendre place à ses côtés, en attendant que l'hylienne ne les rejoigne. Le premier qui rompit le silence fut cependant Alkan, dont le hennissement manqua une nouvelle fois de surprendre la guerrière. « Ne fais pas attention à lui », glissa-t-elle non sans malice. « Il fait son intéressant », se moqua-t-elle gentiment. En réalité, la présence du gérudo en cette journée était une bonne chose puisqu'il n'était pas réapparu depuis leur conversation au monastère. Peut-être parviendrait-elle à en apprendre davantage sur leur compagnon de route au cours de la journée ; c'était aussi l'occasion pour son cheval de s'habituer à la présence du jeune homme. Alkan n'était pas bien méchant mais restait de nature assez craintive envers les inconnus. « As-tu eu le temps de régler tous les détails avant ton départ ? » Demanda-t-elle ensuite d'un ton plus sérieux, son regard s'élevant dans les airs alors qu'il la toisait largement de par sa grande taille. Il avait beau n'être qu'un gamin, la réputation des gérudos était particulièrement respectée avec ce spécimen-ci. Elle en restait assez impressionnée car bien qu'elle avait entendu beaucoup de récits le peuple du Grand Désert, Arkaï était le premier qu'elle pouvait observer de près. Il faut dire que la Mer de Sable s'étendait bien plus loin dans les contrées occidentales du vieux royaume.
En parlant d'Hyrule, sa reine ne tarda pas à les rejoindre. Lorsqu'elle arriva à leur hauteur, Haya la salua de la même manière que précédemment. « Majesté », laissa-t-elle échapper par ailleurs à travers ses lèvres sèches. Une fois sur la route, il lui faudrait cependant se faire violence et éviter de se montrer trop révérencieuse au risque de révéler l'identité de la jeune femme. Zelda s'était montrée claire à ce sujet, au monastère, et elle partageait sa vision des choses. Elle chassa néanmoins bien vite ces idées, se rappelant avoir quelque chose à lui remettre. « Au fait, j'ai quelque chose pour vous », commença-t-elle alors qu'elle farfouillait dans une poche, dont elle sortit après-coup un étrange outil. A peine plus grand qu'un couteau, les proportions étaient très inhabituelles puisque la lame était particulièrement petite compte tenu du manche qui pouvait s'attraper à pleine main. « Ran est passée ce matin et m'a demandé de vous le remettre », ajouta-t-elle en tendant l'objet à la jeune femme. Entre autre exercices et ballades, la sheikah n'avait pas manqué de présenter Zelda à son amie sculptrice lorsqu'elle en avait eu l'occasion. Elle savait que Ran avait commencé à lui enseigner les rudiments de son art mais elle n'était pas certaine de savoir dans quelle mesure Zelda avait commencé à pratiquer l'exercice. Avec cet outil dont l'utilité s'arrêtait à cette activité, elle aurait néanmoins toute les cartes en main pour s'y mettre sérieusement si elle le souhaitait.
« Bien, mettons-nous en route », finit-elle par déclarer ensuite. La sheikah ramassa deux bâtons de bois posés contre un petit muret et les harnacha à son cheval, dont elle vérifia les sangles une à une. Après quoi elle prit la tête de la petite troupe, en direction des falaises qui les séparaient des vastes plaines hyliennes. Comme d'habitude, elle ne savait pas jusqu'où ils seraient capables d'aller avant de devoir rentrer au village mais Alkan était là au cas où Zelda rencontrerait quelques difficultés. Doucement, ils s'éloignèrent du village jusqu'à ce qu'il disparaisse dans leur dos, derrière les hautes falaises qui l'encerclaient. Seulement ensuite, ils fouleraient les étendues vertes et traverseraient les premières forêts qui s'étendaient au pied de la montagne.
Elle avait encore besoin d'un peu plus de repos que les autres mais globalement l'entraînement que lui avait proposé Haya avant leur départ portait plutôt bien ses fruits. Au fur et à mesure elle retrouvait un rythme plus naturel et se fatiguait moins vite.
Elle se laissa retomber mollement sur la paillasse où elle avait dormi pour essayer de se remémorer les dernières images qu'elle avait vues. Link marchait le long d'une forêt, accompagné de son cheval. Il le tenait par la bride. En fermant les yeux elle arrivait à revoir le sentier, les feuilles qui bruissaient sous l'effet du vent. Elle pouvait entendre le bruit d'une rivière non loin. Mais elle avait beau se concentrer, elle n'arrivait pas à savoir quelle forêt. Pourquoi fallait-il que le Royaume compte autant de forêts ? Et pourquoi avait-elle le sentiment qu'il ne s'agissait pas seulement d'un simple rêve ?
Elle finit par abandonner et se lever pour se préparer à rejoindre Haya. S'occuper lui permettrait sans doute de se changer les idées. Elle laissa glisser au sol la tunique du prodige avec laquelle elle avait dormi et la remplaça par celle que lui avait offert Impa. Il s'agissait d'un vêtement hylien classique dont les Sheikahs avaient gardé le savoir-faire. Elle ne mit pas longtemps à l'enfiler puisqu'elle l'avait préféré sans haubert afin d'alléger le poids sur ses épaules. Elle n'avait pas besoin de telles protections pour l'instant et le tissu épais suffisait à la protéger du froid.
Zelda se hâta de rejoindre l'ouest du Village où elle avait rendez-vous. Quand elle aperçut Haya et son cheval elle remarqua également que le Gerudo était arrivé avant elle. La jeune femme l'avait prévenue qu'il les accompagnerait cette fois mais ne lui avait pas encore précisé pourquoi. À son arrivée ses deux compagnons la saluèrent avec respect et sans doute un peu plus d'égards qu'ils ne pourraient le faire lors de leur voyage. Elle avait beau y être habituée, ils marquaient une distance qui la chagrinait quelque peu. Elle y avait sans doute contribué en revendiquant son autorité pour faire entendre sa voix lors de leur visite au monastère. Pourtant, elle avait hâte que soient abandonnés les révérences et le vouvoiement associé. En ce moment, et encore plus après le rêve qu'elle venait de faire, la jeune princesse avait l'impression de se sentir cruellement seule.
Avant qu'ils ne se mettent en route, la jeune Sheikah avait à nouveau un cadeau pour elle et ce dernier tombait à point. La veille au soir elle avait commencé à essayer d'appliquer les conseils de son amie sculptrice avec un succès tout relatif. Elle avait surtout réussi à se griffer les mains, heureusement de façon superficielle, mais elle pouvait espérer que cet outil un peu plus précis que le couteau classique qu'elle avait pu trouver chez Impa l'aiderait à être plus adroite à cet exercice.
"Décidément tu me couvres de cadeaux depuis mon arrivée. Merci !"
Spontanément, la princesse ne put retenir un élan de reconnaissance en prenant la jeune femme dans ses bras. Sans doute n'était-ce pas seulement dû au présent ou au fait de lui avoir présenté l'artisane mais aussi à sa volonté d'avoir une amie et donc de réduire la distance entre elles. Elle avait apprécié la présence de la jeune femme ces derniers jours, elle avait aimé lui raconter de vieilles histoires et écouter les siennes, leurs entraînements et la liberté qu'elle prenait soin de lui laisser le reste du temps. Mais après tout, rien ne lui permettait d'affirmer que la jeune femme avait la même volonté qu'elle. Elle était là à la demande d'Impa, et principalement par attachement envers la vieille femme. Une part de Zelda ne pouvait s'empêcher de se rappeler que Link avait préféré partir une fois son devoir terminé et elle regretta aussitôt son geste un peu présomptueux. Elle mit donc fin à l'étreinte plutôt rapidement, un peu gênée, et fut ravie qu'Arkaï vienne la trouver pour lui présenter l'ouvrage qu'elle lui avait demandé de tenir.
Il semblait plutôt enthousiaste vis-à-vis de la requête qu'elle avait formulée, suffisamment pour commencer bien avant leur départ, ce qui semblait plutôt encourageant. Elle prit donc le temps d'observer attentivement le parchemin. Les textes étaient soigneux mais elle avait un peu de mal à tout comprendre correctement. Le maître du jeune homme n'était sans doute pas fautif et elle se rendit compte qu'elle allait devoir faire quelques efforts pour s'adapter au monde qui avait évolué sans elle. L'essentiel était toutefois que le jeune homme soit en mesure de lui raconter ce qu'il estimait intéressant, aussi s'attarda-t-elle principalement sur le dessin qu'il lui lui pointait du doigt.
La forme était un peu floue, et elle ne pouvait en être certaine, mais si c'était bien ce qu'elle pensait, elle savait où elle avait vu ce symbole pour la dernière fois. Elle sentit un frisson la traverser et dut retenir les larmes qui pointaient à ses yeux. Elle replia le parchemin précautionneusement avant de le rendre au jeune homme. Même s'il n'avait pas posé ouvertement la question, elle sentait bien qu'il l'interrogeait du regard et elle fit un effort pour maîtriser sa voix quand bien même elle sentait une boule dans sa gorge.
"C'est un vieil emblème Gerudo. Il ne serait pas étonnant que tu l'aies vu si tu as passé une partie de ton enfance dans le désert. On peut le voir sur certains édifices, des vieilles poteries, ou sur des tissus..."
Elle prit une inspiration avant de continuer.
"Une femme que j'aie connue portait ce symbole à sa ceinture."
Plus qu'une femme, elle avait été presque une mère pour elle, et comme tant d'autres elle était morte par sa faute. Elle s’abstint toutefois de le préciser. Non pas qu'il s'agisse d'un secret ou qu'elle n'ait pas envie de parler d'Urbosa, mais elle préférait éviter de s'épancher s'il n'avait pas de questions sur ce sujet précis. Les événements s'étaient enchaînés tellement vite à l'époque qu'elle n'avait jamais vraiment eu le temps de faire son deuil.
Plongée dans ses pensées, la jeune femme fut plus silencieuse que d'habitude en avançant aux côtés de ses compagnons. Elle eut toutefois la bonne surprise de constater que même après que le village ait commencé à disparaître derrière eux, elle n'avait toujours pas eu besoin de réclamer une pause. Lorsque le jeune Gerudo les interrogea sur leurs activités, elle se rappela qu'il ne savait pas forcément quel était son état de santé.
"Je suis un peu... rouillée. Il s'agit surtout de me remettre en forme autant que possible avant notre voyage. Et puisque je n'ai pas eu de formation très poussée au combat, Haya m'enseigne aussi quelques techniques."
Elle ignorait toutefois ce qu'elles allaient faire exactement et pourquoi le jeune homme les accompagnait cette fois, aussi termina-t-elle ses précisions avec un regard interrogateur vers la Sheikah.
« — Simplement de quoi vous défendre au cas où je ne serai pas en mesure de le faire moi-même », compléta-t-elle à la suite des paroles de sa suzeraine lorsqu'elle sentit son regard se poser sur elle. Son ton était sec, voir cassant. Bien plus qu'elle ne l'aurait souhaité en tout cas. Elle n'aurait su dire si c'était la présence du gérudo qui l'incitait à garder ses distances aussi franchement. L'étreinte de la reine, plus tôt, l'avait possiblement ébranlé quelque peu également. Durant les autres journées, elle n'avait pas eu pour habitude de répondre de manière aussi factuelle. « Cela n'arrivera pas », ajouta-t-elle avec certitude avant de replonger dans ses propres pensées. Si elle espérait réconforter ainsi l'hylienne, dont il ne lui avait pas échappé que l'humeur s'était teintée de tristesse et de mélancolie, il n'en restait pas moins que le long voyage qu'ils allaient effectuer était semé d’embûches. Si Haya savait les terres jouxtant son village comme à peu près sûres, elle ne pouvait pas en dire autant du reste d'Hyrule, qu'elle connaissait finalement peu ou pas du tout. Doucement, elle sonda leur environnement, sachant que derrière chaque pierre, chaque brin d'herbe, chaque buisson pouvait se cacher une menace mortelle. Puis dans un soupire, elle continua d'avancer, conservant la tête de leur petit groupe.
Elle indiqua aux deux autres de s'arrêter lorsque, après avoir quitté la route principale, il gagnèrent le sommet d'une colline qui surplombait l'ensemble de la région. Ici, Haya pouvait surveiller qu'aucune menace ne puisse les atteindre tout en proposant à ses compagnons une halte probablement bienvenue, notamment pour Zelda. La sheikah s'occupa en premier lieu de sa monture, dont elle donna plus de moue aux sangles de son harnachement ; elle récupéra ensuite les deux sabres en bois puis claqua doucement l'arrière-train du canasson pour lui indiquer de s'éloigner et prendre ses aises. Ceci fait, elle rejoignit ses deux compagnons. « Nous avons à parler », leur indiqua-t-elle sans ménagement, qu'ils fussent eux-mêmes au milieu d'une discussion ou non. De toute évidence, il n'était rien qui puisse être plus prioritaire que le sujet qu'elle voulait elle-même aborder. La sheikah gagna un de ces gros rochers encastrés à-même le sol et bondit dessus agilement avant de s'asseoir en tailleur. « J'ignore si l'information était écrite dans le message que nous avons envoyé au monastère, Arkaï, mais nous partons dès demain matin », annonça-t-elle. Doucement, elle croisa ses doigts et souffla doucement dessus pour les réchauffer. « Aussi, nous avons fait part à Impa de ta demande. Nous irons la voir tout à l'heure, lorsque nous rentrerons au village », dit-elle. Sans en attendre quelconque réponse, elle réfléchit aussitôt à la façon dont elle allait devoir aborder la suite. Ses yeux rouges glissèrent sur les deux autres avant de se perdre dans le vide l'espace de quelques instants.
« Cocorico n'a pas les ressources pour nous assurer un voyage tranquille de plusieurs semaines, c'est pourquoi nous allons d'abord nous rendre à Elimith, reprit-elle à l'attention de ses camarades. Il s'agit du plus grand carrefour de commerce de la région. Nous y trouverons de l'équipement et de la nourriture. Nous ne devrions y rester que quelques jours, mais cela devrait vous laisser suffisamment de temps pour y faire ce que vous voulez, Majesté, ajouta-t-elle. Ceci étant, lorsque nous reprendrons la route, il est probable que nous bravions les premières difficultés de l'Hiver. »
C'était bien là le premier problème de taille que le petit groupe n'allait pas tarder à devoir affronter. A son grand dam, Zelda n'avait pas choisi la meilleure période de l'année pour entreprendre un voyage d'une telle ampleur. Mais avait-elle vraiment le choix ? C'était aussi la raison pour laquelle leur départ s'était avancé de quelques jours, l'idée étant de ne pas perdre davantage de temps et de parcourir le plus de route possible avant les premières neiges. Lorsqu'il frappait, le Grand Froid était implacable et tenace, mettant à genoux les plus courageux des aventuriers comme on souffle sur une fourmi. Haya avait encore un peu de mal à se faire à cette idée mais elle espérait que les quelques avant-postes qui jonchaient leur parcours les soulageraient dans leur périple. Cependant, elle se garda de trop en dire. Loin d'elle la volonté d'effrayer ses deux compagnons alors qu'ils n'étaient même pas encore partis. « Ce n'est pas tout », reprit Cheveux-de-Sang avant que ses comparses ne s'engagent dans la conversation. « A la demande de la Princesse Zelda, lorsque nous aurons franchis les portes du village demain matin, nous oublierons aussitôt les règles hiérarchiques habituelles », déclara-t-elle davantage pour Arkaï, bien qu'ils aient déjà évoqué brièvement ce point lors de l'entrevue au monastère. Bien que cela lui laissait une impression étrange, Haya elle-même allait devoir s'adresser à sa reine comme si elle n'était rien d'autre qu'une simple voyageuse ayant pris place à ses côtés. « Il n'y aura plus de Majesté, tout comme il n'y aura plus de Dame Haya. Nous serons Zelda et Haya, tes compagnons de route, si on te le demande. Rien de plus », insista-t-elle lourdement. Après quoi elle ramena les deux sabres sur ses genoux, avant de toiser Zelda et Arkaï de son profond regard vermeil.
Elle détourna la tête d'un air plus boudeur qu'elle ne l'aurait souhaité. Tôt ou tard elle se retrouverait seule. Ils s'engageaient tous à veiller sur elle, mais ils savaient que ça ne durerait pas indéfiniment. Raison de plus pour s'appliquer aux entraînements et ne pas être un poids. À choisir, elle préférait encore les voir partir avant que la vie ne les lui enlève.
Un regard en direction du Gerudo lui donna l'impression que ce dernier avait également mal vécu les remarques de la Sheikah. Elle ignorait pourquoi, et ses raisons étaient sans doute différentes des siennes, mais il lui semblait contenir une certaine frustration.
Elle repensa à la demande qu'il lui avait formulée. Elle ignorait s'il était curieux ou s'il avait juste senti son besoin d'exorciser tous ces souvenirs qui la hantaient. Sur le coup, ils s'étaient mis en route et elle n'avait pas immédiatement saisi l'occasion de lui répondre, mais puisqu'elle n'était pas encore épuisée par la marche elle pouvait échanger quelques mots sur le sujet. Ça lui ferait sans doute du bien, et peut-être que ça lui changerait les idées à lui aussi.
"Elle s'appelait Urbosa, la Gerudo que j'ai connue."
Elle jeta un coup d’œil en direction du jeune homme. Ayant l'impression d'avoir capté son attention elle reprit. Elle ignorait si comme les jours précédents la Sheikah l'écoutait aussi.
"Pour beaucoup c'est sans doute avant tout une guerrière de légende, choisie pour faire partie des Prodiges qui devaient contenir le Fléau, pour moi c'était presque une mère. J'étais jeune quand j'ai perdu la mienne, je n'en garde que des souvenirs flous, mais elle m'a en quelque sorte prise sous son aile."
Elle aurait pu parler de la fin qui restait gravée dans son esprit, mais elle savait qu'une boule lui aurait rapidement serré la gorge, et elle essaya de se rappeler des souvenirs d'une période plus heureuse.
"J'aurais sans doute dû être plus attentive quand elle a voulu m'apprendre le maniement du sabre... En fait, maintenant que j'y pense, j'aurais dû profiter beaucoup plus de tous ces moments avec elle..."
Elle avait été sans cesse préoccupée par le Fléau et l'apparition, ou plutôt l'absence inquiétante, de ses pouvoirs. Tout ça pour voir tout son monde s'écrouler en à peine quelques heures. Toute sa vie, pas une journée n'était passée sans que l'inquiétude ne l'empêche de complètement se détendre, et pourtant, tout ça n'avait servi à rien. Elle n'avait pu que rattraper la situation in extremis, beaucoup trop tard. Et la dernière parcelle de son petit univers à avoir survécu l'avait abandonnée.
Elle n'en dit néanmoins pas plus parce qu'Haya choisit un endroit où ils s'arrêtèrent. Elle en fut reconnaissante parce qu'elle sentait doucement son souffle se raccourcir et ses jambes commencer à tirer. Elle ne savait pas si cette pause lui était destinée, mais elle se sentait toujours plus fière d'avoir tenu jusqu'à une halte décidée par la Sheikah que lorsqu'elle était obligée de la réclamer.
La jeune femme leur énonça plusieurs informations sur leur voyage imminent. La princesse était au courant de leur départ le lendemain, et elle acquiesça doucement à la mention de leur étape à Elimith. Elle souhaitait seulement s'entretenir avec Pru'Ha et elle n'aurait effectivement pas besoin de tant de temps. Ou en tout cas pas à moins que la vieille scientifique n'ait fait une découverte toute particulière qui nécessite plus d'approfondissements.
La Sheikah rappela aussi que lors de leur périple elle ne serait plus la princesse mais une anonyme. Au fond, elle l'était déjà, mais il restait à gommer les traces de son passé. Elle aurait été ingrate de ne pas considérer avec gratitude les égards que son titre lui valait encore, mais une part d'elle était pressée de le voir disparaître, comme si sans lui son cœur pouvait être plus léger.
Le jeune Gerudo semblait pouvoir s'habituer sans trop de mal à oublier l'étiquette mais avant de lui en faire la démonstration il rappela son dévouement pour elle au delà des apparences. Elle eut un sourire un peu amer.
"Arkaï, ne prends pas des engagements que tu ne pourras pas respecter. Tu es un homme libre et tu ne me dois rien. Mais je suis ravie si tu peux t'habituer aussi à vite à mon nouveau statut."
Elle se sentait tiraillée entre la volonté de croire qu'elle valait la peine qu'on reste à ses côtés et la crainte que ces vieux souvenirs avaient ravivée. Elle ne voulait plus voir les gens mourir pour elle.
L'enthousiasme débordant du jeune homme la surprit, il tranchait avec sa mine renfrognée un peu plus tôt, mais peut-être était heureux d'en revenir à un apprentissage plus familier pour lui. Elle sentit d'ailleurs qu'il la jaugeait du regard et elle ne sut pas exactement ce qu'il espérait. Haya l'avait entraînée les jours précédents mais sans la pousser dans ses retranchements, l'exercice consistait surtout à réveiller les muscles de son corps fatigué tout en lui apprenant les bases du combat. Elle ne doutait pas de décevoir le Gerudo s'il s'attendait à un niveau semblable à celui de ses pairs au monastère. Toutefois, elle avait placé sa confiance en sa protectrice au cours de ces derniers jours et se plierait de son mieux aux exercices qu'elle jugerait bon de leur proposer. Elle avait juste elle aussi un dernier point à aborder.
"Avant de commencer, j'ai quelque chose à vous montrer... J'attendais que vous soyez tous les deux présents, et comme nous partons dès demain, le moment me semble bien choisi... Ce ne sera pas long..."
Zelda fouilla dans son sac pour en sortir une petite ardoise d'aspect vieilli et couverte de motifs anciens. Lors de leur retour au village, Link avait accepté de lui parler sommairement des quelques mécanismes qu'il avait découverts lors de son utilisation de la tablette Sheikah. Si elle ne souhaitait pas rentrer immédiatement dans le détail de toutes les possibilités, elle voulait au moins leur montrer la carte. Elle pressa le mécanisme pour que l'image apparaisse sur le petit bloc de pierre taillé et la fit défiler devant ses compagnons.
"C'est une vieille relique Sheikah... Rentrer dans les détails serait un peu long, et c'est une des questions que je compte aborder avec Pru'Ha une fois arrivés à Elimith, mais cette tablette renferme pas mal de secrets, y compris cette carte... Li... Enfin le Héros l'a apparemment enrichie pendant son voyage, et j'ai de bonnes raisons de penser que sa topographie actuelle correspond à ce que nous allons trouver..."
C'était sans doute la fonction qui s'avérerait la plus essentielle pour leur trajet. Elle l'avait beaucoup utilisée par le passé et elle ignorait à quel point les cartes dessinées à cette époque étaient fiables ou précises. Malgré tout ce qui était arrivé, elle gardait une certaine admiration pour les anciennes technologies Sheikah et elle aurait pu parier beaucoup sur l'exactitude de cette carte. Après tout, Link lui-même l'avait sans doute utilisée. Il serait sûrement intéressant de la consulter régulièrement au cours de leur excursion.
Légèrement troublée, Haya s'autorisa quelques secondes de réflexions supplémentaires alors qu'elle se muait dans un profond silence. Inévitablement, ses pensées se tournèrent vers les siens et en particulier la doyenne, se demandant s'ils pourraient les aiguiller de quelque façon que ce soit. Mais la jeune monarque était au village depuis des semaines déjà et elle avait déjà dû leur poser la question. Peut-être qu'ils trouveraient d'autres réponses à Elimith. Cependant, l'observation des technologies antiques, toutes aussi intéressantes qu'elles puissent l'être, n'était pas de son ressort. Aussi préféra-t-elle se recentrer sur le programme de la journée. « Arkaï », l'interpella-t-elle vigoureusement. Lorsqu'elle fut certaine d'avoir son attention, elle farfouilla dans une sacoche et en sortit une simple pomme qu'elle lança en direction du jeune homme. Le laissant dans sa perplexité durant quelques instants avec un malin plaisir, elle ne tarda pas à expliquer la tâche qu'elle avait à lui confier. « Puisque tu as l'air de vouloir en découdre, je te laisse te mesurer à quelqu'un de ta taille », déclara-t-elle alors qu'elle désignait son cheval, Alkan, du doigt. Puis de préciser sa pensée : « Alkan nous accompagnera fidèlement lors de notre voyage, aussi je t'invite à te réconcilier avec lui. » La petite prise de bec entre les deux mâles, un peu plus tôt dans la mâtinée, ne lui avait évidement pas échappé, et elle ne s'en réjouissait pas. L'un et l'autre devait faire l'effort de s'apprivoiser, au moins pour se supporter et éviter de futurs problèmes. La sheikah, impatiente qu'il s'acquitte de la seule tâche qu'elle avait à lui confier, lui fit un signe de tête pour lui intimer de s’exécuter sans faire d'histoire. Lorsqu'il commença à s'éloigner, elle sauta de son rocher, espérant que tout irait pour le mieux.
Cette épreuve improvisée était tout autant une manière de l'occuper alors qu'elle s'apprêtait à entamer les exercices au sabre avec sa protégée. Malheureusement pour Arkaï, la sheikah n'était pas encore en état de lui proposer un entraînement décent dans l'immédiat, à cause de la blessure qu'elle traînait. Si ses muscles parvenaient à encaisser sans problème les coups de sabre de la jeune hylienne, elle doutait bien que ce grand gaillard avait de quoi lui réveiller de sacrés douleurs pour peu qu'ils y mettaient un peu d'intensité. « En piste, Maj... Zelda », se corrigea-t-elle tout en lui donnant l'un des deux sabres en bois. Le gérudo et son impétuosité avait eu au moins raison sur ce point ; quitte à devoir s'habituer à l'absence de hiérarchie au sein de leur groupe, autant le faire sans attendre de quitter Cocorico. Haya s'en retrouva malgré tout assez gênée bien qu'il ne lui fut rien reproché sur le moment. Au contraire, la jeune femme avait eu l'air d'apprécier l'initiative. Bien que peu rassurée, la sheikah se recentra sur l'exercice et empoigna le manche du sabre et se mit en garde. Quand Zelda l'imita, elle observa attentivement sa posture et vérifia d'un rapide coup d'œil que les précédentes leçons étaient bien appliquées. Alors qu'elle allait énoncer les consignes d'entraînements, les paroles qu'elle avait fait mine d'ignorer plus tôt sur la route lui revinrent en mémoire comme un écho, et aussitôt les yeux vermeils de Haya se perdirent nonchalamment dans le vide. Le parallèle entre ce qu'avait révélé Zelda et son propre cas était assez évident et pourtant il ne lui sautait aux yeux que maintenant. Comme elle, Cheveux-de-Sang n'avait pas connu sa mère et avait cherché un substitut, chez Impa en l’occurrence. Et aujourd'hui, comme Urbosa avant elle, elle se retrouvait à enseigner le maniement du sabre à la jeune reine — bien que dans un style résolument différent.
Trop déstabilisée pour y prêter attention, la sheikah se retrouva avec la tranche du sabre de Zelda collée sous son menton alors que celle-ci avait profité de cet instant pour l'attaquer. D'abord décontenancée, Haya laissa ensuite s'échapper un large sourire amusé sur ses lèvres. Après tout, il fallait savoir profiter de chaque moment de faiblesse pour l'emporter et il s'agissait là d'une des premières leçons qu'elle lui avait donné. « Excuse-moi, je réfléchissais », admit-elle gentiment. Reprenant doucement son sérieux, elle s'autorisa de se rapprocher de Zelda puis de corriger la position de ses mains sur le manche du sabre en bougeant un par un ses doigts. « Tu auras une meilleure prise, ainsi », ajouta-t-elle avant de s'écarter et de se mettre en garde à son tour. « L'exercice aujourd'hui est assez simple », reprit-elle. Son regard se plongea dans les émeraudes de la princesse. « Nous allons échanger quelques passes, comme d'habitude, mais cette fois je vais te demander de ne pas me lâcher du regard une seule seconde », dicta-t-elle, intransigeante. Comme elle avait pu le remarquer chez l'hylienne, l'un des premiers réflexes propres aux guerriers inexpérimentés étaient que leurs yeux étaient attirés par les armes que leurs adversaires tenaient entre leurs mains. Or, afin avoir une meilleure vue d'ensemble et pouvoir anticiper les mouvements des ennemis, l'information pouvait être prise en observant plus attentivement le buste et les épaules des combattants. Ils donnaient à eux-seuls tous les indices suffisants pour parer n'importe quelle attaque. Ceci étant, ce n'était pas toujours évident de garder son regard accroché au buste en plein milieu de l'action et l'un des meilleurs compromis consistait à planter ses yeux dans ceux de son adversaire. « Si tu te dérobes à mon regard, je met un terme immédiat à notre échange, puis nous en commencerons un nouveau », conclut-elle d'un ton autoritaire. Sans rien ajouter, elle leva son sabre et se prépara à encaisser le premier assaut.
Elle rangea soigneusement la petite ardoise dans son sac avant de reporter son attention sur ses compagnons. La Sheikah venait d'offrir une pomme au Gerudo et elle finit par lui en expliquer la raison. La princesse eut un petit rire en entendant la consigne. Elle n'était pas vraiment au courant des tensions existant entre le jeune homme et leur monture, mais le simple fait d'imaginer la situation l'amusait. Elle-même n'avait pas toujours été à l'aise avec les chevaux.
Heureusement, Link... C'était lui qui l'avait aidée à doucement apprivoiser son cheval et lui avait donné quelques astuces lorsqu'elle avait eu quelques difficultés avec l'animal offert par son père. Elle avait eu l'impression qu'il lui aurait suffit de quelques minutes pour apaiser n'importe quelle créature. Du renard au chien en passant par les cerfs ou les ours, elle n'avait pas manqué de constater une connexion toute particulière avec les animaux qu'il croisait. Il n'avait d'ailleurs pas abandonné sa jument lors de son départ. Sans doute qu'Epona l'accompagnait encore, au moins il n'était pas seul, tout idiot qu'il soit.
Haya la ramena à la réalité en lui tendant le sabre de bois prévu pour leur entraînement, elle lui tira même un sourire en utilisant son prénom. Même si elle était curieuse elle n'eut pas le temps de vérifier comment se passait l'exercice du jeune Gerudo, souhaitant s'appliquer sur sa propre tâche. De toute évidence elle était la plus à la traîne en matière de combat. Elle se mit en garde comme sa professeure, tâchant d'appliquer au mieux les conseils qu'elle lui avait donnés les jours précédents. La Sheikah lui paru avoir l'air un peu ailleurs mais elle ne s'en inquiéta pas outre mesure, certaine que celle-ci n'avait simplement pas besoin de se concentrer autant que son élève.
Elle fut toutefois surprise en atteignant sans résistance le menton de la jeune femme. Elle avait heureusement eu le temps de freiner son geste pour éviter de la blesser, mais elle semblait l'avoir sortie de sa rêverie. La Sheikah ne parut pas lui en vouloir pour autant et elle s'excusa de son absence tout en corrigeant la posture de la princesse.
La consigne suivante étonna Zelda. Elle lui sembla simple au premier abord mais à peine songea-t-elle à commencer qu'elle sentit son regard glisser vers le sabre d'Haya. Elle se reprit en raffermissant sa prise sur sa propre arme comme si c'était suffisant pour discipliner son corps. Engageant l'échange à nouveau, elle s'aperçut rapidement qu'il était difficile de combattre les réflexes de sa vision qui cherchait la source du danger.
À plusieurs reprises elle se surprit à perdre son regard sur le sabre de bois adverse et dû reprendre l'exercice de zéro. Petit à petit, elle arriva finalement à fixer ses yeux à ceux de la Sheikah mais elle se rendit compte qu'elle avait tout de même plus de mal à anticiper les mouvements et les éviter, par manque d'expérience sans doute. Elle se consolait en considérant que désapprendre de mauvaises habitudes lui permettrait à terme de gagner en efficacité.
Maintenant qu'elle y réfléchissait, elle avait l'impression que Link réagissait plus par instinct que par simple stimulus visuel. Sans doute qu'avec un peu plus de pratique elle associerait mieux les mouvements de son adversaire à ses propres réactions. Pour l'heure, elle sentait le souffle lui manquer, et un peu haletante elle fit signe à Haya pour lui demander une pause.
"J'ai sûrement besoin de plus de pratique mais je crois que je comprends un peu mieux..."
Elle n'allait de toute façon pas devenir experte en à peine quelques jours, mais en examinant son manque de connaissances dans le domaine au départ et quand même c'était sans doute encore insuffisant pour ne plus avoir à compter sur personne, elle avait le sentiment de s'être plutôt bien débrouillée.
"Je me demande... ce que Link penserait de mes progrès..."
Elle n'avait que peu parlé de lui à Haya jusque là, et la plupart du temps elle l'avait fait sans le nommer directement. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais elle se sentait un peu plus à l'aise pour l'évoquer, peut-être parce qu'elle en avait besoin.
Prenant appui sur ses genoux, elle chercha du regard le cheval et le Gerudo dans le dos d'Haya. Elle sentit le sang battre à ses tempes en remarquant son absence, prise d'un élan de stress. Il avait semblé mal prendre les paroles de la jeune femme un peu plus tôt, aurait-il était capable pour autant de partir avec son cheval en les abandonnant là ? Elle n'était certes pas responsable de lui, mais elle avait initié la décision de lui faire confiance et de l'emmener avec elles et d'une certaine façon elle se sentait comme sa garante. Ne venait-il pourtant pas de presque lui prêter allégeance quelques minutes auparavant ?
"Arkaï... Alkan..."
Sans attendre la réaction de la Sheikah, elle se fit violence pour s'élancer à l'endroit où ils se trouvaient avant le début de leur entraînement. Lançant des regards frénétiques de tous les côtés, ce furent pourtant ses oreilles qui l'alertèrent les premières. Elle plissa les yeux en indiquant à sa compagne la direction d'où lui semblait provenir la mélodie.
"Un chant Gerudo..."
L'air lui était familier, mais sa gorge la brûlait et elle ne s'attarda pas sur le sujet, pas plus qu'elle ne fit part de sa surprise de l'entendre après tant d'années au jeune homme une fois qu'elles l'eurent rejoint. Trop occupée à reprendre son souffle, elle se permit d’agripper délicatement le vêtement d'Haya dès qu'elles purent s'arrêter.
Haya cessa les échanges lorsque finalement, après de longues minutes, l'hylienne lui demanda une pause. Là où son mentor l'aurait pousser à poursuivre l'exercice jusqu'à l'épuisement, elle préférait agir à sa façon et accorder le répit qui lui était demandé. Après tout, l'idée derrière toutes ces démarches n'était pas de la faire mourir de fatigue mais seulement de la remettre dans un état de forme décent. « Tu apprends vite », remarqua-t-elle sobrement pour lui répondre. Et pour cause, la plupart des élèves étaient rarement aussi patients et ne cherchaient pas à découvrir par eux-mêmes le but réel caché derrière la consigne ; et le maître de devoir tout expliquer. La relative jeunesse de la plupart des élèves, probablement, devait jouer énormément. Si les yeux de Haya ne trahissaient aucune émotion, il n'en restait pas moins qu'elle ressentait une certaine fierté à l'égard de la jeune femme. Après quelques instants, elle ramassa le sabre de bois laissé par terre, lorsque sa protégée évoqua le Héros. Aussitôt, son regard s'adoucit. « Il faudrait être idiot pour ne pas s'en féliciter », affirma-t-elle sans la moindre hésitation pour tenter de la rassurer un peu. Elle ne sut pas réellement déchiffrer le sentiment qui passa sur le visage de l'hylienne mais il lui était apparu, lors des derniers jours qu'elle avait passés avec elle, que Zelda nourrissait un agacement notable à l'égard de Link. Mais elle n'aurait trop su dire comment ni pourquoi ; Haya n'était, de fait, pas très intrusive et préférait laisser le temps faire son œuvre. Lorsque sa reine lui ferait davantage confiance, elle ne doutait pas qu'elle se confierait davantage s'il lui était nécessaire.
Cheveux-de-Sang vérifiait encore l'état des deux sabres en bois lorsque Zelda lui indiqua qu'Arkaï et Alkan avaient disparu. Haya n'avait rien dit mais elle avait effectivement remarqué qu'ils s'étaient éloignés à l'abri des regards. Toutefois, elle n'eut pas le temps d'en prévenir la princesse, qui s'élança vivement malgré son souffle court. « Attends, Zelda ! » Tonna une Haya peut-être un peu trop inquiète — de toute évidence, il ne risquait pas de lui arriver grand-chose sinon de tomber de fatigue. A dire vrai, elle s'inquiétait davantage de cette soudaine panique qui gagnait la Princesse Nohansen Hyrule plutôt que de savoir où les deux autres énergumènes s'étaient planqués. Elle avait confiance en la fidélité de son cheval tout comme elle doutait que le gérudo puisse se permettre de leur jouer un mauvais tour. Elle rattrapa donc sa suzeraine alors que résonnait un chant mélodieux et apaisant dans ses grandes oreilles pointus. « Calme-toi », souffla-t-elle doucement à Zelda. Elle ignorait ce qui avait valu une telle détresse chez la jeune femme mais elle sembla regagner son calme petit à petit, probablement parce que la fatigue commençait à se faire sentir davantage. Après tout, elle venait d'enchaîner une longue marche ainsi qu'un entraînement au sabre sans aucune interruption (ou presque) ; ce qui en soit était déjà une victoire. Les deux femmes se dirigèrent en direction du chant, où elles découvrirent un Arkaï serein en pleine conversation avec Alkan. Si la sheikah n'était pas aussi tracassée par l'état de sa reine, la scène lui aurait certainement arracher un sourire. Lorsque Zelda l'agrippa discrètement à l'épaule, sa main se déposa doucement sur la sienne pour l'apaiser de nouveau.
« Pourquoi faut-il que vous soyez tous aussi vantards, vous, les hommes ? » Questionna-t-elle d'un ton faussement las. Alkan poussa aussitôt ce qu'on aurait pu croire un hennissement de désapprobation à son encontre. « Bien sûr que je parle de toi aussi », assura-t-elle avec humour. Son visage se fendit d'un discret sourire qu'elle adressait autant à son compagnon équestre qu'à Arkaï. Elle était ravie de savoir que ces deux-là avaient fais la paix et que leur voyage n'en serait que facilité. Dans la Lande, les tensions ne viendraient certainement pas à manquer sur le long trajet qui les séparait du Domaine Zora, aussi était-il préférable de s'en prémunir lorsque cela était possible. Plutôt satisfaite, la sheikah claqua deux fois la langue contre son palet. Dans la foulée, Alkan la rejoignait au trot avant de s'arrêter et de présenter son flanc. « Aller, encore un petit effort », encouragea-t-elle Zelda alors qu'elle l'aidait à grimper sur le dos de l'étalon blanc. Comme toujours, Alkan était dépourvu de selle mais la princesse pouvait apprécier le confort de l'épais tapis aux motifs sheikahs qui lui couvrait l'échine. Une fois assurée que sa reine était bien installée, Haya saisit les reines qui pendaient dans le vide et fit signe au grand rouquin de les rejoindre.
« Allons-y, Arkaï. Impa doit déjà t'attendre, argua-t-elle avant de se mettre en route vers le village. »
Le moment de vérité.

Impa est la doyenne du Clan Sheikah. C'est un titre honorifique autant qu'un nom que les appelées sont invitées à revêtir comme une seconde peau. Une fois devenue Impa, la femme qui existait auparavant cesse d'être et l'éternelle protectrice du Clan émerge des cendres de son passé. Chaque Impa, dit-on, était autre auparavant. Celle-ci, paraît-il, a épaulé la princesse Zelda Nohansen Hyrule et les Prodiges dans leur combat contre le Fléau Ganon. Elle a survécu au cataclysme qui a ravagé les Landes, il y a plus d'un siècle sans jamais abandonner sa mission.
Les lèvres pincées et les yeux cernés, Impa observait l’encre prendre racine sur le papier. C’était peut-être la dernière trace qu’elle imprimerait sur le monde et elle n’en ignorait rien. C’est précisément ce qu’elle souhaitait coucher sur le parchemin. Un au revoir, sinon un adieu, pour prévenir celle qui, sans doute, avait pris la plus grande part de sa vie et de son affection.
Sa petite-fille continuait à allumer une à une les bougies déposées de parts et d’autres de la pièce, quand ses longs doigts osseux se saisirent une nouvelle fois de la brosse. Elle trempa le crin de cheval dans le jais une fois de plus, retenant à grand peine le soupir de douleur qui naissait dans sa gorge sèche. Puis elle se remit à écrire. Elle avait encore beaucoup à dire. Tant à faire aussi. Mais le temps lui manquait.
Lentement mais sûrement, la lueur des cierges commença à rompre avec la lourde obscurité qui tapissait jadis la pièce. De la main, elle fit signe à l'enfant de s'arrêter, puis d'installer les coussins qui accueilleraient leurs invités — la souveraine et le démon. Elle se réjouissait chaque fois qu'elle apercevait la première. Le second, en revanche, n'avait droit qu'à une morgue froide, chargée d'une colère non-dissimulée et d'une inquiétude plus discrète. Mais aujourd'hui, la vieille femme n'avait plus peur pour elle : elle craignait pour Zelda.
A travers les trous à fumée, creusés de part et d'autre de l'habitation, la brise automnale charriait de fines pellicules de poussière. De celles que l’œil ne parvient à discerner qu'à la lumière d'un bougeoir où sous le regard du grand astre. Elles virevoltaient doucement, dans un ballet feutré et pudique, avant de finalement s'effondrer. A l'Ancienne, ces quelques flocons qu'elle n'aurait sans doute pas remarqué autrefois, évoquaient dorénavant la mortalité de toute chose.
Elle s'accorda un bref instant pour contempler la halle dans laquelle elle passait désormais le plus clair de son temps. Sans les murs de bois sombre, aux bas-reliefs gravés de mythes et de contes, il lui semblait qu'elle serait aujourd'hui mangée de mousse, à l'image des carcasses mécaniques que son peuple avait abandonné partout dans les Landes. Ses prunelles de sang, noircies par l'âge, accrochèrent une scène en particulier. Une femme, grande et longiligne, affrontait un Yōkai, dont la griffe noire perçait un pavois bleuté. Derrière elle, une jeune femme, drapée d'un blanc immaculé. Un mince sourire brisa ses lèvres usées, tandis que la pulpe de ses ergots serrait intensément le bois coiffé de fanons.
Elle avait fini de rouler le petit manuscrit avant qu'ils n'arrivent, puis Pahya avait aidé ses paumes moites et tremblantes à y apposer un sceau de cire. La future doyenne avait alors pris congé, débarrassant son aînée de la modeste console qui l'avait tant aidée, ainsi que de tout le matériel à calligraphie. Quand le Gerudo et l'héritière de la Déesse passèrent l'embrasure de la porte, elle leur apparût ainsi qu'elle le faisait toujours : juchée au sommet de sa chaire, les genoux enfoncés dans l’étoffe rouge de son coussin. Sur son front pesait son sugegasa, lui même lesté de quatre lignes de fer noir. Son échine était ceinturée d'un long collier de billes de bois rouge, qui retombait sobrement sur un torse fourbu. Pour cette rencontre, comme pour toutes les autres, elle avait opté pour un habit simple, traditionnel, marqué aux manches de l'emblème du Clan. A sa droite demeurait un simple sabre à lame d'acier, une figurine de terre cuite, le papier roulé et un étrange gantelet.
La Sheikah n'accorda qu'une œillade austère au marcassin, dont elle sentait déjà le malaise. A la princesse, elle voulu offrir un sourire mais le devoir et le protocole exigeait une formalité qu'elle sut toutefois maintenir. Tandis qu'Arkaï se dérobait à sa vue pour aller s'ouvrir le poing et faire gage de son respect, elle fit montre du sien à la dernière des Nohansen. Ignorant les cuisants reproches de son dos souffreteux, elle salua son amie avec la plus grande des révérences. Elle se pencha, ainsi que l'exigeait préséance et mœurs anciennes, jusqu'à ce que la tranche de son couvre-chef n'épouse le bois vieilli de l'auditoire. Elle garda cependant le silence, attendant patiemment que le jeune disciple dise les raisons de sa venue. Après tout, c'était lui qui avait sollicité cette entrevue, qu'elle n'avait accepté que sur demande explicite de la femme dont, depuis des temps anciens, elle était l'obligée.
Quand le prodige de Shingen prit enfin place aux côtés de la Suzeraine, il l'honora, plus grave et solennel qu'elle ne l'avait connu. A la formule rituelle, elle ne répondit que par un mutisme froid et dédaigneux. De ses soupiraux à demi-clos, elle le dardait avec une superbe assumée. Elle ne doutait pas de son savoir sur leurs mode de vie : il avait eu droit à quatre printemps pour s'éduquer et s'adapter. Et tout ce qu'elle pouvait penser de son ancien pupille ne changerait rien à sa qualité de professeur. Le jeune Sanglier avait appris auprès du meilleur. Elle pouvait presque percevoir son fantôme flotter dans la pièce. S'il était possible que la demande émane véritablement Gerudo, elle demeurait sûre qu'ils s'y étaient préparés conjointement. Après tout, elle n'ignorait rien de leur proximité. Il en faudrait donc bien plus pour la duper.
Sa langue se fit moins sûre quand l'enfant revint à ses propres mots. Elle l'intimidait, de toute évidence, et elle dut retenir un sourire de contentement. Son visage demeura impassible mais cette réalité l'amusa. Un temps. Jusqu'à ce que le nom du Moine perce la mâchoire du gamin. Impavide, elle fixa l'Etranger de son regard dur, un masque d'indifférence cousu sur le visage. Pourtant, à l'intérieur, elle bouillonnait. Ô combien devait rire le vieux bretteur, retranché derrière les murs de son temple ! Elle savait pertinemment qu'il s'était joué d'elle, et qu'il avait su retourner contre elle sa tendre amie. Cela, elle ne le lui pardonnerait jamais. Plus muette que le dernier des hivers, elle préféra laisser glisser l'insulte. Plus tard viendrait le temps de la réplique.
L'air, chargé d'encens, roulait lentement sur la maisonnée et un filet de fumerolles compactes dansaient parfois entre eux. Ses dents grincèrent sans un bruit tandis qu'elle époussetait paisiblement le tissu qui couvrait ses cuisses, écoutant l'Intrus. Shingen savourait sans doute sa vengeance en la privant de ce combat qu'elle avait pourtant mené toute une vie. Peut-être se trompait-elle, c'est vrai. C'est d'ailleurs pour ça qu'elle n'avait pas fait exécuter le malin quand il n'était encore qu'un enfançon. Mais elle aurait voulu à jamais le garder confiné, surveillé, à porter de bras, de sorte à pouvoir agir quand il le faudrait. Le Maître savait pertinemment qu'elle n'irait pas à l'encontre de la volonté de Zelda et il avait abattu ses cartes aussi intelligemment qu'il le pourrait. Voilà maintenant qu'elle devait mettre en péril la vie de celle qu'elle avait juré de défendre. Pour ne pas la trahir, elle devait se faire parjure. La rage qui animait Kashi-Oko Impa avait de quoi faire trembler sa main et, quelques instants, elle regretta ne plus avoir la fougue de sa jeunesse et son naginata. Mais elle resta immobile, aussi stoïque que les statues dressées en offrandes aux Kodamas.
"Il n'en sera rien", siffla-t-elle d'une voix aussi acérée que le tranchant d'une dague, quand le Marcassin lui demanda sa bénédiction. La fille d'Hylia savait déjà pourquoi elle se refusait à ce voyage. La doyenne n'y ferait pas obstacle, c'était certain, mais elle ne pouvait pas l'approuver pour autant. « Tu quittera ce village en compagnie de ma fille, Haya, et de son altesse Zelda Nohansen Hyrule. C'est un fait », asséna-t-elle ensuite. Sur ses lèvres gercées pesait ce désaccord qu'elle n'aurait caché pour rien au monde. A l'image d'un oiseau de proie, elle se pencha en avant, comme pour scruter l'âme du petit. « Je réprouve cette décision. Elle n'est pas la mienne et ne le sera jamais. Pour autant, c'est là le choix de la Monarque », poursuivit la vieille femme. Son amie et elle avaient déjà eu l'occasion d'en discuter. Le carmin éraillé de ses yeux jaugeait l'Homme-qui-n'aurait-pas-dû-naître, gonflé par la hargne et l’irascibilité — dont une partie échouait sans doute plus à son précepteur qu'à lui même, en vérité. Mais c'est l'élève qui avait choisi de se présenter devant elle, et non le professeur. Son courroux le concernait lui aussi. « Ne crois pas pouvoir me tromper, garçon. J'ai beau être vieille, je ne suis pas aveugle », railla-t-elle ensuite. Peut-être n'était-il qu'un pion, lui aussi, et cela l'agaçait davantage. L'ancien savait pourquoi le Conseil l'avait jugé dangereux et pourquoi elle les avait tous appelés à la prudence, quatre ans auparavant. Il n'était pas seulement cet animal apeuré qu'ils avaient vu arriver chez eux. Car, en dépit de ce qu'elle pouvait penser ou non, elle savait l'impact des croyances ou des superstitions. Parfois, la vérité n'avait que peu de valeur, tant que subsistait le doute.
Puis, elle se tourna vers la prêtresse royale, qui a plus d'une reprise déjà avait attiré les regards du jeune homme. D'un geste de la main, elle l'incita au silence avant qu'il ne puisse se saisir de nouveau de la parole. « Votre majesté », souffla-t-elle alors, la voix douce et sereine après un second salut rituel, « ce que j'ai à dire au Gerudo ne concerne que lui », poursuivit-elle, avant de marquer un bref temps d'arrêt. « Peut-être devriez-vous nous laisser seuls, un instant », suggéra-t-elle alors, sans rien ordonner. Elle savait que sa souveraine n'en prendrait pas ombrage. « Pourriez-vous, s'il vous plait, faire chercher Haya ? J'ai aussi à lui parler », acheva l'Ancienne, consciente qu'elle demandait beaucoup. Ces quelques mots suffirent à convaincre la Reine, qui accéda bien volontiers à sa requête, après un dernier regard lancé à Arkaï. Le poing de la Doyenne se serra.
Quand Zelda quitta la salle, elle reporta le sang noir de ses pupilles sur l'Interdit. Sa voix tonna, peut-être plus forte qu'auparavant, mais dorénavant il était le seul à l'entendre.
Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.
Elle aurait bien entamé la discussion mais l'ambiance semblait s'être un peu obscurcie à l'annonce de leur retour au village. Elle ignorait si c'était dû aux remontrances d'Haya ou à l'évocation de l'entretien avec Impa. Elle ne s'inquiétait pas que l'issue change leurs projets puisqu'elle avait déjà discuté avec sa vieille amie de sa décision, mais elle savait aussi que cette dernière ne l'approuvait pas complètement. Elle connaissait aussi l'avis de la Sheikah à l'égard Arkaï, et elle n'aurait peut-être pas recommandé cette entrevue si elle n'avait pas été souhaitée par le Gerudo et son maître. Mais peut-être se trompait-elle, après tout il pouvait être constructif de mettre à plat leurs ressentiments à chacun.
Tournant la tête vers lui pour vérifier s'il avait l'air préoccupé il lui fit un sourire auquel elle répondit spontanément. Elle fut soulagée de voir qu'il n'était pas tracassé au point de ne pas pouvoir plaisanter et laissa échapper un petit rire devant ses mimiques avant de répondre plus sérieusement à ses propositions.
"Entraînement ou pas, je m'en voudrais de te frapper, mais le tir à l'arc m'intéresse. En vérité, j'aimerais devenir aussi débrouillarde que vous deux avec les armes."
Elle s'en voulait de ne pas s'être passionnée plus tôt pour l'art du combat mais elle se consolait en se disant qu'il était toujours temps de rattraper ce retard, surtout lorsqu'elle sentait ses compagnons motivés à lui transmettre leur savoir. Le compliment d'Haya un peu plus tôt, accompagné du sous-entendu que Link aurait pu être fier de ses progrès, n'était sans doute pas étranger à cet état d'esprit optimiste. Peut-être ne l'avait-il pas emmenée parce qu'il craignait pour sa sécurité ? Ca n'expliquait pas qu'il soit parti sans un au revoir, mais elle aimait caresser l'idée qu'il soit plus disposé à sa présence si elle lui prouvait qu'elle était capable de se débrouiller.
Mais alors qu'elle commençait à penser que le jeune Gerudo n'était pas si anxieux qu'elle ne l'avait d'abord cru, il laissa s'échapper ses craintes en un murmure. Elle ne savait malheureusement pas si elle pouvait légitimement le rassurer.
"J'ignore si les choses ont changé, mais dis-toi que bientôt tu vas commencer une nouvelle vie."
Elle hésita un instant à lui reparler de l'air qu'il fredonnait un peu plus tôt avant de conclure que ce n'était sans doute pas le meilleur moment. De toute façon, elle en aurait largement le loisir plus tard.
Haya ne semblait pas souhaiter participer à l'audience accordée par Impa et elle les abandonna pour vaquer à ses occupations. De son côté la princesse était curieuse de savoir ce qui allait s'y dire, et sans doute était-elle aussi désireuse de profiter de la présence de la doyenne autant qu'elle le pouvait avant de reprendre la route. Elle ne souhaitait pas non plus abandonner le jeune homme qui semblait de plus en plus inquiet à mesure qu'ils approchaient de la demeure où Zelda avait séjourné ces derniers jours.
Elle le suivit en silence jusqu'en haut des marches, mais une fois arrivé devant la porte il s'arrêta soudainement. Surprise, elle lui jeta un regard interrogatif avant qu'il ne glisse la main sur son poignet, le regard suppliant. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire qui se voulait rassurant et elle guida sa main jusqu'à la porte avant de lui souffler : "Il n'y a pas de dragon là-dedans Arkaï."
Son murmure se voulait être une plaisanterie pour le détendre plus qu'une moquerie. En tout cas cela sembla suffire à le décider à pousser les portes de l'édifice.
En entrant, son sourire s'élargit à la vue de sa vieille amie et elle s'inclina respectueusement, suivant un protocole auquel elle n'était plus tellement habituée mais que la doyenne souhaitait de toute évidence instaurer pour cette entrevue. Elle n'était présente qu'en tant que spectatrice et elle se tint silencieuse pour écouter les respects présentés par le jeune Gerudo.
Elle serra les dents lorsqu'il alla jusqu'à demander la bénédiction de la Sheikah. Déjà plus jeune, la princesse l'avait toujours connue directe et d'une honnêteté à toute épreuve. De leurs longues discussions elle savait déjà que si elle n'interdisait pas ce voyage, elle ne l'approuvait pas non plus, et qu'elle ne ferait pas semblant du contraire. Devinant la déception du jeune homme elle chercha à avoir une expression aussi rassurante que possible quand il regarda dans sa direction.
Elle fut plus étonnée quand Impa lui suggéra de les laisser seuls. Une part d'elle sentait que le jeune Gerudo préfèrerait sans doute qu'elle reste auprès de lui.
Et pourtant, elle devinait aussi que son amie se sentait peut-être moins à l'aise pour évoquer le passé devant la souveraine alors qu'elle avait tout juste débarqué récemment et ne connaissait finalement de l'histoire de l'arrivée de l'étranger que les grandes lignes. Même si la doyenne n'allait pas jusqu'à lui en donner l'ordre la princesse se sentait son obligée et choisit de s'en remettre à sa décision.
Elle pouvait également aisément comprendre la volonté de la Sheikah de s'entretenir avec sa fille adoptive avant leur départ.
"Oh, bien sûr, je peux aller la chercher."
Elle offrit toutefois un dernier sourire bienveillant à Arkaï, espérant lui donner du courage, avant de les saluer tous deux et de quitter la pièce.
"Je vous rejoins plus tard."
La jeune femme contempla silencieusement l'unique pièce de la maisonnée, ses lèvres dissimulées derrière ses deux mains qui s'étaient joint devant elle. Le vermeil de ses yeux s'attarda sur les murs avant de s'élever à la rencontre de la charpente qu'elle devinait tout aussi poussiéreuse que le reste du logis. Elle eut une moue agacée. Depuis des lunes déjà, elle avait abandonné cet endroit avec l'intention de ne jamais y retourner. Alors qu'est-ce qui lui valait ce soudain élan de nostalgie ? Elle-même n'aurait su véritablement le dire. D'ici moins d'une journée, elle allait quitter Cocorico et les siens pour parcourir la Lande en compagnie de deux jeunes personnes dont elle ne savait encore que bien peu de chose finalement. Et surtout, elle était sur le point de consacrer une partie de sa vie à la défense d'une autre ; une mission autrement plus sacrée et essentielle aux yeux de son peuple que tout ce qu'elle avait pu accomplir jusqu'à présent. La fille de Io Nekt'Hyl, derrière son masque feignant l'indifférence, était terrifiée. De cette simple crainte qui s'était éveillée lors de l'entrevue au monastère, elle en nourrissait dorénavant une angoisse plus profonde et insidieuse qui avait commencée à hanter ses pensées et ses rêves. Plus que jamais, elle se rappelait les récits et les fables sur la tragique destinée de ses ancêtres qui lui avait été contés dans sa tendre enfance. Si la sheikah n'avait jamais accordé qu'une oreille divertie et amusée à toutes ces histoires, il n'en restait pas moins qu'elle ressentait le sang de ses aïeux qui coulait dans ses veines. Tout le poids de leur échec et de leur disgrâce sembla retomber sur ses jeunes épaules lorsqu'elle ferma lentement ses yeux et baissa sensiblement la tête vers le sol. Accablée par de profonds remords dont elle n'était pourtant pas responsable, elle expira profondément tout en tâchant d'évacuer la pression. Peu après, elle entendit quelques bruits provenant de l'extérieur.
« Haya ? » Retentit la voix de Ran, lorsque celle-ci passa la tête à travers l'ouverture de la porte. Lorsqu'elle discerna son amie dans le noir et remarqua l'état dans lequel elle était plongé, la sculptrice s'inquiéta légèrement. « Tout va bien ? » S'enquit-elle, soucieuse. Après un court instant, Cheveux-de-Sang releva la tête, tirée de ses sombres pensées. Son regard, autrement plus austère, rencontra celui de son amie. « Ne t'inquiètes pas », maugréa Haya d'une voix rocailleuse. Doucement, la sheikah se leva et se dirigea vers son amie, qu'elle remerciait intérieurement de la sortir de son isolement. Elle avait conscience qu'en se précipitant dans son ancien habitat, elle avait peut-être raviver trop abruptement ses veilles blessures. Ran observa longuement la guerrière des ombres, puis, bien que toujours préoccupée, déclara : « La reine te cherche. » Légèrement surprise, la Fille d'Impa n'en laissa rien paraître ; ni sur son visage, ni dans la voix qui s'éleva pour répondre brièvement à l'artiste du bois. « Très bien », souffla-t-elle en passant la porte, qu'elle referma aussitôt qu'elle fut sortie. Rapidement, ses pas l'éloignèrent de la vieille bâtisse.
L'air était encore chargé d'électricité lorsque les yeux ambrés d'Arkaï percutèrent les rubis de la sheikah. Le sourire fade qu'il afficha sur son faciès ne l'étonna pas plus que le silence dans lequel il se maintint avant de s'éloigner d'elle et de Zelda. En toute franchise, Haya savait très bien à quel mur le disciple de Shingen venait de se heurter méchamment, compte tenu des précédents échanges qu'elle avait eu avec Impa à propos de ce garçon. Pourtant, elle n'avait pas cherché à l'en prémunir ; elle était persuadée qu'il ne l'aurait pas écouté. Certes, elle pouvait se tromper sur son compte mais après une rapide entrevue et une matinée passée en sa compagnie, il lui apparaissait comme un jeune homme ayant une certaine fierté et, surtout, une certaine opinion de lui-même. D'expérience, elle savait qu'il lui faudrait un temps d'adaptation pour s'assagir et s'affirmer en tant qu'homme. D'un œil presque désolé, elle l'observa lorsque sa reine le rejoignit, visiblement soucieuse de s'enquérir de son état. La sollicitude dont faisait preuve la dernière des Nohansen était aussi touchante qu'inquiétante pour Haya. Si elle était intimement convaincue qu'Arkaï ne présentait aucun danger, les paroles de la doyenne du village lui restait en tête et elle ne pouvait pas se résoudre à y faire totalement abstraction. Et s'il s'avérait que le gérudo était bien ce que les légendes voulaient en raconter, Zelda en tomberait forcément de haut. Puisse Narisha et la Déesse Mère la préserver d'une aussi cruelle désillusion, pensa-t-elle lorsqu'elle entama la montée des marches.
Une fois au sommet, elle salua respectueusement les deux hommes qui gardaient la demeure d'Impa, accordant même un sourire amical à Vocah. Du plus loin qu'elle se souvienne, le guerrier sheikah avait toujours veillé sur la cheffe de Cocorico. Le second, Momotaro, plus jeune de quelques années, n'était là que depuis la récente découverte des origines de Durann, qu'il avait remplacé au pied levé. « L'un de vous sait-il ce qu'elle me veut ? » Questionna la rouquine tout en décrochant les kunaïs qui pendaient à sa ceinture. « Qui sait ? » Souffla le premier, taquin. « Tu connais Dame Impa mieux que nous, je crois, donc c'est à toi que l'on devrait poser la question », répondit le second plus sérieusement alors qu'il s'emparait des armes de Haya. Celle-ci laissa un nouveau sourire lui échapper au coin des lèvres avant de pousser les portes de la demeure qui l'avait recueillie depuis deux décennies complètes. Elle s'engagea à l'intérieur avec toujours autant d'interrogations quant à cette surprenante convocation. Même l'hylienne, qu'elle savait très proche de la vieille sheikah, n'avait su lui répondre, ce qui la laissait d'autant plus perplexe.
Une fois les portes refermées derrière elle, Haya examina d'un rapide coup d'œil l'ensemble de la pièce qu'elle connaissait pourtant par cœur. En son centre, Impa siégeait, telle une statue immuable et indétrônable malgré le temps passé. Sans plus de cérémonie, elle lui adressa un timide sourire. « Tu souhaitais me voir ? » Demanda-t-elle, presque impatiente de savoir de quoi il retournait véritablement. Par déduction, elle savait que cela concernait son départ, déjà si proche, mais elle ne parvenait pas à expliquer pourquoi elle la faisait venir aussi précipitamment. Après tout, rien ne les empêchait de s'entretenir le lendemain si elle le souhaitait. Le côté très cérémoniel qui se dégageait n'allait pas pour la rassurer également, bien qu'il n'y avait pas de raison particulière de s'en faire. Peu habituée à ce genre de procédure, Haya en perdit son sourire, un brin mal à l'aise de devoir se résigner à adopter une attitude aussi révérencielle dans sa propre maison. Toutefois, elle ne fit pas d'histoire et se contenta de s'agenouiller sur l'un des coussins prévus à cet effet, en face de cette femme à qui elle devait tant. Elle ne put s'empêcher de remarquer les quelques objets déposés près des genoux de la vieille femme : un gantelet, un parchemin, une statuette et... un sabre qu'elle pouvait reconnaître entre mille autres. « Sabre Rouge », grinça-t-elle tout bas entre ses dents. Autrefois la propriété de son maître, Ohjiro, elle s'était toujours demandée ce qu'il en était advenu après sa mort. Son regard se décrocha finalement de l'arme pour sonder les iris de jais d'Impa. « Oserais-je te demander ce que tu comptes faire de cette vieillerie ? » Interrogea-t-elle son aînée d'un ton fielleux. L'arme était aussi modeste que son histoire était belle ; pourtant, elle rappelait à la sheikah un bien mauvais souvenir dont elle peinait de le voir resurgir. Emplie d'une profonde amertume, elle darda la doyenne en attendant l'explication qui lui valait cette méchante plaisanterie, si cela devait en être une.
Elle fut bien en mal de lui donner la raison exacte de l'entrevue demandée par Impa. Elle y voyait une occasion de passer un peu de temps en privé avec la jeune femme avant leur départ, et peut-être de lui faire quelques dernières recommandations pour laisser à leur dernière soirée à Cocorico une ambiance plus relaxée, mais elle n'aurait pu le jurer. De toute façon, elle ne s'inquiétait pas vraiment pour la jeune Sheikah.
Quand elles arrivèrent à la demeure d'Impa, Arkaï était déjà ressorti. Elle crut d'abord en le voyant descendre les escaliers tout sourire que les tensions s'étaient finalement apaisées, mais son regard racontait une toute autre histoire. Laissant Haya rejoindre seule la doyenne pour leur laisser un peu d'intimité, elle s'approcha du Gerudo pour savoir comment s'était passé le reste de l'audience après son départ.
Approchant en silence, elle n'eut toutefois pas besoin de lui poser la question quand elle arriva à ses côtés. Après avoir vu ses sourires en demi-teinte, elle avait craint qu'il ne se renferme sur lui-même, mais il semblait prêt à aborder le sujet par lui-même. Elle sentit que le jeune homme cherchait sa main et elle la referma sur la sienne avant de prendre la parole.
"Je suis désolée, je pensais que tu voulais juste la remercier, si j'avais su que tu espérais sa bénédiction…"
Elle soupira. Elle savait déjà que sur ce sujet, la doyenne n'approuvait pas son choix. Cela ne l'empêchait pas de porter une affection toute particulière à sa vieille amie, et elle la connaissait suffisamment pour se sentir indirectement un peu responsable de sa réaction. Leur désaccord n'avait pas tant porté sur la nature du Gerudo que sur le calcul des risques inhérents à sa décision.
"Une centaine d'années… C'est long… Tout ce temps, Impa l'a passé à attendre et préparer mon retour, un retour qui aurait pu ne jamais se faire… J'ai presque le sentiment d'avoir pris sa vie en otage le jour où je lui ai demandé ce service, et pourtant elle a dépassé mes attentes… Je crois qu'elle est forcément un peu méfiante de la tournure que vont prendre les événements à présent…"
Aurait-elle était plus rassurée si Link était resté à ses côtés ? Une part de la princesse aurait aussi été curieuse de demander au jeune homme son avis. Comme elle, il avait été présent lorsqu'elle avait épuisé le reste de ses pouvoirs pour sceller Ganon. Mais de toute façon cet idiot ne s'était que peu intéressé à la demande d'Impa de faire un tour au monastère, elle serra le poing de sa main libre en se demandant s'il avait déjà prévu à ce moment-là de l'abandonner. De toute façon, elle se débrouillerait sans lui et préféra changer de sujet.
"Mais tu sais… On ne peut jamais plaire à tout le monde… J'ai longtemps été… Enfin, disons que là où ils craignent ce que tu pourrais devenir, on a longtemps craint de moi que je ne sois pas ce qu'on avait présumé que je serais…"
Et le bilan était en demi-teinte. Elle avait d'abord déçu tous les espoirs avant de se rattraper au dernier moment. Elle avait du mal à croire qu'il s'agisse là de la Destinée qu'on pensait tracée pour elle. Les Déesses auraient-elles été cruelles au point d'attendre qu'elle touche le fond avant de réveiller ses pouvoirs ? Elle avait du mal à y voir autre chose que sa propre incompétence, et frissonner en pensant à ce qui serait arrivé si elle ne s'était pas ressaisie à temps.
Elle n'était pas sûre qu'il soit judicieux de détailler ses errances. L'essentiel était que s'il n'y avait pas de destin, ce serait à lui de dicter une direction à sa vie. Et elle était persuadée que même s'il y avait eu un risque indépendant de sa volonté, ses propres actions l'en avaient libéré. Tout ça ne pouvait pas n'avoir servi à rien. Ses lèvres formèrent un sourire qui se voulait encourageant.
"Dis-toi que dès demain, le monde s'ouvre à toi. Je suis persuadée que tu trouveras ce que tu veux devenir, et que tu feras le bon choix."

Impa est la doyenne du Clan Sheikah. C'est un titre honorifique autant qu'un nom que les appelées sont invitées à revêtir comme une seconde peau. Une fois devenue Impa, la femme qui existait auparavant cesse d'être et l'éternelle protectrice du Clan émerge des cendres de son passé. Chaque Impa, dit-on, était autre auparavant. Celle-ci, paraît-il, a épaulé la princesse Zelda Nohansen Hyrule et les Prodiges dans leur combat contre le Fléau Ganon. Elle a survécu au cataclysme qui a ravagé les Landes, il y a plus d'un siècle sans jamais abandonner sa mission.
Forte d'un dernier espoir, celui du secret de son existence, Impa poussa un soupir en observant le sabre qui sommeillait à ses côtés. En silence, elle laissa l'ébène sanglante qui ouvrait la porte de son âme glisser sur les motifs habillant le bois de sa gaine, par endroit bardée de cuir. L'esprit occupé par tous les périls - parfois masqués et cachés derrière des lames courbes - que pourraient rencontrer les trois enfants, c'est à peine si elle entendit le dur grincement battant qui, chaque fois, rayait un peu plus le plancher. Les rides de son front se firent et se défirent tandis qu'un discret sourire illuminait son visage. L'ancienne avait toujours eu du mal à demeurer sérieuse en présence de l'une de ses filles. Aussi, quand elle devina la silhouette d'Haya qui passait le seuil, ce fut comme si Narisha l'avait débarrassée des inquiétudes qui alourdissaient son échine.
Un bref moment, au moins, son cœur n'était plus pollué par l'adolescent. Les soupiraux aussi pétillants que l'âge le lui permettait, elle oublia un temps les questions qui travaillaient son corps, poissaient ses tempes fatiguées. Ce que les Parjures pourraient croire et faire ne l'atteignait plus. « Entre, mon enfant », souffla simplement la vieille dame, qui sentait la toux gonfler dans ses poumons. « Laisse moi t'observer une dernière fois », poursuivit-elle, peut-être plus alarmiste qu'elle ne l'aurait voulu. « Et pense à fermer la porte derrière toi. Ce que j'ai à dire ne concerne que toi », se reprit la Gardienne des secrets, la voix animée d'une facétie que le temps n'avait su lui arracher.
Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.
"S'il y a des difficultés, nous y feront face. Il n'y aura pas besoin d'en venir à de telles extrémités."
À la question du Gerudo, ses yeux glissèrent à leur tour à la surface de l'eau. Ce visage, elle l'avait si souvent contemplé dans l'eau des sources où elle avait médité de longues heures. Il n'avait pas toujours été serein, loin de là.
"Ce serait si rassurant de penser que tout est écrit... Que j'étais prédestinée à passer à deux doigts de l'échec pour réussir in-extremis, que toutes les pertes que j'ai eu à endurer ne sont pas de ma faute puisque que je n'aurais pas pu découvrir mes pouvoirs par moi-même plus tôt..."
Son poing se serra alors que son regard revint vers celui d'Arkaï. Il aurait été beaucoup plus facile d'imputer à un prétendu destin ses propres manquements. Et pourtant, elle ne pourrait jamais effacer cette culpabilité.
"Mais c'est faux... J'ai fait des erreurs... Malgré tout, je fais de mon mieux. J'ai dû me battre de toutes mes forces pour en arriver là... Et même si ça m'effraye d'admettre que j'aurais pu ne pas me tenir là... Que le royaume d'Hyrule aurait pu sombrer plus encore... J'ai besoin d'avoir l'impression que j'ai un contrôle sur tout ça... Sinon à quoi bon ?"
Si tout était écrit, il ne servait à rien de se démener. Et ça elle ne pouvait pas s'y résoudre. De toute façon, les prophéties ne leur avaient pas été d'un très grand secours, au contraire, le retournement imprévu des vieilles machines Sheikahs avait participé à leur ruine. Elle en venait presque parfois à penser que toutes ces légendes et ces prophéties avaient été un cadeau empoisonné plus qu'une aide à se préparer à ce qui les attendait.
"J'ai passé ma vie à prier les Déesses, alors que ce dont j'avais besoin était en moi, depuis le début. Je l'ai compris tard, heureusement pas trop pour réparer au mieux ce désastre."
Elle ignorait que certains détails évidents pour elle comme l'identité des divinités qu'elle évoquait ne signifiaient peut-être rien à ses yeux. Pour ça, et par peur de s'épancher un peu trop sur sa personne et son passé, elle ne détailla pas plus son récit. Après tout, le jeune homme se posait des questions sur lui, et tout ce qu'elle était en mesure de faire, c'était ressasser sa propre expérience. Pourtant, sa question suivante sembla prouver que le sujet l'intéressait bel et bien.
"Le moment où je l'ai découvert..."
Elle savait précisément quand le basculement s'était opéré en elle. Mais les événements s'étaient ensuite enchaînés, et elle n'avait jamais vraiment cherché à comprendre ce déclic, à ce qui avait exactement changé et débloqué ses pouvoirs. Elle ne s'aperçut qu'en reprenant la parole que sa voix tremblait plus qu'elle ne l'aurait souhaité.
"Je n'y ai pas vraiment réfléchi sur le coup... Il était sur le point de mourir et... Je ne pouvais pas le perdre lui aussi..."
D'une certaine façon, elle l'avait tout de même perdu. Mais au moins, il était en vie quelque part. Elle ne s'inquiétait pas, il avait toujours été débrouillard. Ses propos devaient toutefois sembler désordonnés et elle secoua légèrement la tête avant de passer la main sous ses yeux, espérant qu'il n'avait pas remarqué les larmes qui avaient commencé à couler sur ses joues et tâchant de remettre ses idées en place pour reprendre depuis le début.
"On m'avait toujours dit qu'il existait un pouvoir héréditaire dans ma famille. Que ma mère, ma grand-mère avant elle, mon arrière-grand-mère... Toutes, elles avaient une sensibilité particulière avec certaines forces..."
Sa petite pause et le fait de changer de sujet l'aidaient doucement à stabiliser sa voix et à éviter de fondre en larmes devant le jeune homme.
"Mais moi... Moi je ne ressentais rien de tout ça.... J'étais encore très jeune quand ma mère est morte, et elle n'a pas eu le temps de m'apprendre ce qu'elle savait..."
Elle n'avait qu'un souvenir très vague de cette période. Elle était très jeune après tout, et elle n'avait vraiment voulu essayer de se remémorer en détail le jour où elle avait perdu sa mère.
"J'ai suivi tous les conseils qu'on m'a donnés, j'ai visité les sources sacrées, j'y ai prié, médité... J'y ai passé des heures et des heures à attendre une révélation... Et tout autour de moi me criait que ça ne pouvait plus attendre, je finissais par perdre espoir..."
Les signes n'avaient pas arrêté de se multiplier, et sa propre anxiété n'avait cessé de grandir jusqu'à l'apparition du Fléau. Elle aurait pu dire que ses pires craintes s'étaient réalisées quand elle l'avait vu apparaître avant d'être prête à y faire face, mais les événements s'étaient avérés encore pire que dans ses pires cauchemars.
"Mais ce jour-là... Quand j'ai vu Link prêt à se battre jusqu'à son dernier souffle malgré mes supplications et que j'ai compris qu'il ne tiendrait plus très longtemps... Je ne sais pas, quelque chose en moi c'est réveillé... Je me suis précipitée devant lui pour le protéger et... J'ai utilisé cette magie, comme si elle avait toujours été là, si naturellement..."
Et même si son pouvoir s'était tari, elle était en paix avec sa disparition. Cet idiot en revanche, il lui manquait tellement. Son regard se perdit un instant vers l'horizon, incapable de savoir exactement où il était parti. Elle espérait comprendre un jour pourquoi.
"J'ai seulement senti que c'était l'instant ou jamais. Peut-être que pour la première fois de ma vie j'ai laissé mes doutes de côté, parce qu'il y avait quelque chose de plus fort..."
À présent, elle ignorait si elle le reverrait un jour, peut-être n'aurait-elle jamais l'occasion de le lui dire. Elle abandonna l'horizon pour revenir à un présent plus certain. Un sourire timide se dessina sur ses lèvres.
"Pardon... Je m'emporte un peu, et je ne sais même pas si je suis très claire..."
Breath of the Wild
Ocarina of Time








