Un fléau apaisé

Le vent emporte tout.

Fin de l'automne - 4 mois 1 jour après (voir la timeline)

Arkaï

Apprenti stagiaire

Inventaire

Sa main tremblait.

Malgré ses poings serrés à s'en faire mal, malgré le fil de ses ongles s'enfonçant dans la peau, il ne parvenait pas à s'en empêcher. Masquant au mieux son trouble sous le pli ample de son vêtement, Arkaï écoutait, avidement, comme s'il eut été un assoiffé égaré à qui l'on aurait tendu une coupe en plein désert. Son esprit était suspendu aux paroles de Ludrick. Ludrick qu'il avait récemment cru coupable, qui l'impressionnait de par la dignité de sa posture, malgré sa blessure de la veille. Ludrick, qui disait au revoir à son amie, et peut être plus encore, dans une autre vie, dans un monde moins cruel. 

Il ne nous appartient pas de reproduire ses mots, qui ne sont s'inscrivent pas dans notre histoire. Peut être même ne furent ils pas prononcé pour que d'autres ne les entendent, mais le jeune Sheikah ne pouvait pas forcer ses oreilles à s'en couper. La gorge serrée, le poing trahissant son émotion, il s'efforçait de ne pas abimer l'instant, comme si le moindre son de sa voix eut suffit pour rompre le charme et ruiner la beauté de la scène. S'en tenant à la règle du village caché, il se tenait en retrait, observateur, acteur au mieux involontaire. Il laissait Elimith vivre l'évènement, déterminé à se faire oublier, comme il l'avait lu dans un des plus vieux rouleau du monastère, si ancien qu'on avait dû lui traduire la devise en Sheikah moderne : « A jamais dans les ombres, jamais loin de la lumière. ». Cela lui allait très bien, ce jour là. La dernière chose qu'il voulait fut qu'on remarqua son état.

Aussi patient qu'un Sheikah se doit de l'être, il se laissa oublier au milieu du champ où les cendres de Maryl venaient d'être dispersées par Ludrick, donnant à chacun des Elimithois en deuil le temps du recueillement, de quelques mots éloquents, du silence qui en disait plus encore. De tout cela, il se nourrit. Il les engloutit en son sein, comme pour combler un gouffre intérieur, que rien ne semblait pouvoir remplir. Pas une larme ne perla sur ses joues. Bien qu'il fut profondément touché par ces sentiments jaillissant d'années de secrets mortifères, ce drame n'était pas le sien. Pas le sien.

Lorsqu'il fut seul, tout les autres étant certainement partis assister à la destruction du puits maudit grâce à l'aide de Pru'ha, il se leva. Sa main tremblait alors qu'il s'avançait au milieu du champ. Le vent s'engouffrait dans son vêtement, un vent d'hiver, froid, mortel, ou revigorant, ou les deux à la fois. Au milieu du champ déjà vide de sa récolte, le regard perdu au delà de la dentelle de collines et de ravins qui parsemait la toile du paysage jusqu'à cet horizon barré des deux gardiens jumeaux dressés vers le ciel, Arkaï se sentit soudain bien seul, complètement perdu. Ces dernières années, son costume de Sheikah, jusqu'à son nom lui parurent parfaitement étrangers. Le vent, lui, était resté le même. Un vent de mort, et de ressentiment. La vengeance des morts, pourchassant les vivants sur son char terrible, tirés par les chevaux du ressentiment. Alors qu'une bourrasque faisait s'envoler ses cheveux dans son visage et comme enserrait sa nuque, il se raidit.

« Pardon, maman. Pardon pour tout. »

Son murmure se perdit dans le vent.

« Enfin ! J'ai failli t'attendre ! »

C'était un autre Arkaï qui bondit sur ses pieds en voyant arriver Zelda, sur le chemin qui menait au laboratoire, à la sortie d'Elimith. Ils s'étaient séparés plus tôt dans la journée, le Sheikah faisant désormais suffisamment confiance aux élimitois pour ne pas se sentir obligé de la suivre au pas. Néanmoins, il se connaissait assez pour savoir que rentrer sans elle ne serait qu'une source d'inquiétude, surtout en cas de nuit hivernale précoce qui ferait travailler son imagination. Il l'avait donc attendu, pour tout cela, et pour laisser derrière lui le Arkaï du champ.

« On en a fini pour aujourd'hui je crois. » déclara-t-il sur un ton badin, comme pour souligner leur réussite insolente. « Il se débrouilleront sans nous à partir de maintenant, au moins pour un moment. » Tout n'était pas rose à Elimith. Le jeune Sheikah ne pouvait s'empêcher de penser à cette pauvre femme battue et laissée pour morte en prison, dont il avait appris le sort plus tôt. Tant que des brutes comme les gros bras du maire sévissait, la tragédie ne serait pas loin. Mais au fond, qui sait ce qui pourrait tomber sur le village sans eux ? Arkaï prenait doucement conscience de la difficulté du rôle que s'imposaient les Sheikahs : Les ombres étaient confortables, mais y résider dressait une barrière entre soi et le reste du monde. Il y avait le monde des Sheikahs, et celui d'Elimith. L'un et l'autre pouvaient se croiser, et guère plus. C'étaient aux élimitois de faire leurs propres choix, pour le meilleur et pour le pire.

« J'ai croisé la vieille bi... Le vieux Nikolas. Il est optimiste pour les enfants. Apparemment, ils ont commencé à se remettre. »

Sa voix s'était faite plus douce, plus grave aussi. On pouvait lire le soulagement sur son visage fatigué, un sourire sur ses traits tirés. Brusquement, sans prévenir, il tira Zelda à lui et l'étreignit par les épaules.

« Merci. D'avoir su croire en eux, quand j'y arrivais plus. »

Au fond, sans elle, il serait rentré au laboratoire sans rien vouloir savoir de plus, se contentant d'adopter la posture confortable de Pru'ha. Dans les ombres, loin de la lumière. Pas son problème. Sauf qu'évidemment, ça ne pouvait pas être aussi simple. Ca ne devait pas l'être, ou bien le clan perdait sa raison d'être, et lui avec. Aussi soudainement qu'il l'avait attiré à lui, Arkaï prit conscience de la gêne de la situation et il relâcha son étreinte. Puis, l'air embêté, dansant sur un pied puis un autre, il demanda, 

« Et du coup, pour Haya... On lui dit quoi ? »

Son aînée dans le clan avait de bonnes raisons de ne pas être présente mais rien ne disait qu'elle serait ravie d'apprendre leur histoire à son retour. A vrai dire, tout indiquait qu'elle ne le serait pas.


Zelda

Princesse à la retraite

Inventaire

L'ancienne princesse ne s'attarda pas plus que de raison à la veillée en l'honneur de Maryl. Une fois les cendres dispersées, le puits détruit et les discours et hommages terminés elle s'accorda seulement un peu de temps pour discuter avec Naye. Elle tenait à lui raconter en personne ce qui était arrivé et à s'assurer que la jeune femme allait bien avant de reprendre sa route vers le laboratoire.
Elle se sentait un peu mélancolique, et pas seulement parce qu'elle sortait de ce qu'on aurait pu qualifier de veillée funèbre. Malgré son soulagement que l'affaire soit enfin résolue, et elle priait d'ailleurs pour que l'état des enfants finisse par suivre, elle ne pouvait s'enlever l'impression d'un terrible gâchis. Un goût amer lui restait en bouche, que cette cérémonie n'avait pas pu apaiser.

Elle sourit néanmoins en voyant Arkaï bondir devant elle alors qu'elle atteignait la sortie du village. Zelda n'avait pas surveillé ce qu'il faisait, ni même s'il avait assisté aux adieux pour Maryl ou à la destruction du puits mais que ce soit le cas ou non elle ne comptait pas lui faire de remarque à ce sujet. La façon dont chacun vivait ces événements était très personnelle. Celle qui avait perdu son titre de souveraine hocha la tête quand son ami affirma que les Elimithois pouvaient se débrouiller sans eux à présent. "Il le faudra bien." Tu ne peux pas être responsable de tout le malheur du monde. C'est ce qu'elle essayait de se répéter jusqu'à s'en convaincre. Elle avait beau savoir qu'elle devait cesser de tout voir au travers du prisme de ses échecs, elle ne pouvait faire taire la petite voix qui lui demandait si ce genre de chose aurait pu arriver, ou du moins être passée sous silence si longtemps, dans l'Elimith qu'elle avait connu. Si la ville avait encore été supervisée par sa famille, que la garde y était restée présente, que les ressources à disposition avaient été plus conséquentes... Peut-être que ça aurait abrégé le drame. Peut-être pas. Le monde aurait évolué tellement différemment, qui pouvait savoir ?

La bonne nouvelle sur l'état des enfants annoncée par le jeune homme tira l'Hylienne de ses pensées. Son sourire s'élargit en pensant aux vies sauvées, et au repos que pourrait bientôt prendre le vieil homme. N'était-ce pas ce sur quoi il valait mieux se concentrer ? Elle murmura sur un ton vibrant "Alors on a vraiment pu faire une différence…" Sa crainte d'être devenue complètement impuissante sans sa magie avait de quoi s'apaiser légèrement. La Déesse soit louée : au moins n'avait-il pas été question d'affronter un fantôme.
L'antique prêtresse fut surprise quand Arkaï l'attira dans ses bras. Elle ne sut pas vraiment comment prendre ses remerciements. Certes, une fois lancée elle n'avait jamais vraiment voulu abandonner l'idée d'apporter l'aide qu'elle pourrait aux habitants, et ce quoi qu'il ait pu arriver par le passé. Pourtant, elle espérait trouver le temps de discuter avec Ludrick une fois que l'émotion serait retombée. Pour s'excuser, parce que même si elle ne regrettait pas d'avoir exploré toutes les possibilités, elle était heureuse de s'être trompée à son sujet et admettait bien volontiers son erreur. Elle glissa une main dans le dos de son ami en cherchant quoi lui répondre. "Je ne sais pas, j'essayais juste de faire ce qui était en mon pouvoir…" Et sans doute aurait-elle plus mal vécu un abandon ou un échec qu'elle ne voulait bien se l'avouer. Heureusement pour elle, les événements avaient tourné en leur faveur, si amère que soit la conclusion. Le Gerudo finit néanmoins par la lâcher, l'air un peu mal à l'aise en évoquant ce qu'ils pourraient bien en raconter à Haya.

"D'abord, on devrait peut-être éviter de dire que tu as assommé quelqu'un avec une pelle." La jeune femme avait parlé sur un ton un peu malicieux en fronçant les sourcils d'un air sévère que contredisait le sourire resté sur ses lèvres. Elle avait eu le temps de prendre du recul sur ce qui s'était passé mais sur le coup elle avait été réellement médusée. Elle avait beau manquer d'idées pour arriver à calmer et ramener leur suspect, elle n'aurait pas vraiment imaginé qu'ils en arriveraient à de telles extrémités. La stupeur et le choc avaient cependant eu l'occasion de retomber depuis, et avec eux les reproches qu'elle avait à faire sur ce genre de méthode et qui sur le coup avaient été passés sous silence à cause de l'urgence. L'effet avait finalement été celui recherché et elle préférait s'en satisfaire. Mais quel mal à le taquiner un peu là-dessus ?

Ceci dit, à part quelques menus détails elle n'avait pas les mêmes appréhensions qu'Arkaï, elle avait plutôt l'impression d'avoir fait du bon travail et que la Sheikah aurait de quoi être fière de ce qu'ils avaient aidé à accomplir. "Je peux éviter de dire que je me suis baladée toute seule si tu préfères." Était-ce ce qui l'inquiétait ? Au final il ne lui était rien arrivé, même si là encore il y avait une part de chance. Il y avait pourtant un détail qu'elle allait à présent devoir aborder auprès de ses deux compagnons de voyage. "En fait… Il y a aussi quelque chose que je ne t'ai pas encore dit." Zelda n'estimait pas que ce soit bien grave dans la mesure où cela ne changerait pas leurs plans initiaux mais ça restait malgré tout une décision qu'elle avait prise seule. "Lorsque j'ai interrogé Florène, elle n'était pas très disposée à parler… Et je n'avais rien sur moi pour marchander avec elle…" N'était-ce pas un peu ironique ? Fut un temps où elle aurait pu promettre monts et merveilles à n'importe qui, sa seule réputation aurait suffit en guise de gage. À présent elle se baladait avec quelques maigres souvenirs en guise de possessions, obligée de s'en remettre à d'autres pour son confort matériel. "J'avais peur de passer à côté de quelque chose d'essentiel, alors en échange de ses informations, je me suis engagée à travailler pendant quelques temps à l'auberge. De toute façon, on avait prévu de rester pour un moment…" Du coin de l'œil, elle guettait la réaction de son comparse, ne sachant pas trop ce qu'il allait en penser. Ce serait un bon premier test avant de l'annoncer à Haya.


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