« Les vagues sont peu de choses au regard de l'océan »

Milieu de l'hiver - 4 mois 3 semaines 4 jours après (voir la timeline)

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Petite noisette

Inventaire

"Tout doux", souffla-t-il doucement, la paume grande ouverte, la main pleine de grain. « Ne mange pas trop vite », ajouta ensuite l'Hylien, le regard embrassant tendrement la jument qui n'avait eu de cesse de l'accompagner ces dernier mois. Sans même réagir, ce qu'elle faisait parfois d'un hennissement, son amie ignora son conseil et continua à dévorer les flocons de foin. « Là… Il y en a bien assez, tu sais ? », fit alors le vagabond venu de l'Est, un demi-sourire presque amusé sur les lèvres. Ils feraient bientôt escale à Uusl Khasu, l'unique colonie Rito dont il connaissait la localisation. Le village était tout proche désormais : avant de trouver refuge près de la chute d'eau où il avait monté bivouac, il avait pu en apercevoir certains des reliefs. Avec un peu de chance, ils pourraient obtenir des habitants les vivres nécessaires à la poursuite de leur périple. Peut-être même un peu de ce tissu si particulier que seuls savaient filer les enfants du Grand-Duc à plumes brunes.

En silence, laissant son amie à son repas sans pour autant lui retirer sa main, le vagabond jeta un œil autour de lui. Ils avaient fini par quitter les Hauts-Plateaux d'Hebra mais avaient emporté leur lourd manteau d'hiver en partant. Une fourrure d'albe habillait en effet les sols, effaçant leurs imperfections et recouvrant leurs arêtes tandis qu'une gaine de givre emprisonnait encore l'essentiel des ravines comme des ruisseaux. Ici-bas, aux confins septentrionaux de l'Occident, le monde s’était paré du blanc tabard de l'innocence.  « Tu as fini ? », s'enquit-il alors, le givre de ses pupilles revenant sur la robe rousse de la jument. Un instant, il voulut lui flatter l'échine, mais finit par retenir son geste. Une douleur pourpre lui rongeait le bras. Ses dents grincèrent sans un bruit. « Repose-toi un peu », finit-il par souffler, tandis que son front épousait délicatement celui de l'haquenée. Et de conclure, dans un murmure qui lui coûtait plus cher qu'il n'y paraissait : « On ne tardera pas. » 

Son visage était fermé. Sur le verglas de ses pupilles reposaient deux discrètes feuilles de vélin. 

Libérant le bras qu'il avait engoncé sous des lanières de cuir et d'épaisses pelisses, le voyageur se défit rapidement de l'étoffe qui, peu à peu, étouffaient son poignet ; ceinturait ses phalanges. La plaie marquant sa chair grimpait désormais presque jusqu'à ses doigts. Sous sa peau, elle dévorait jusqu'à son os. Bientôt, elle l'engloutirait tout entier. Tâchant d'ignorer les flammes qui léchaient avidement son épiderme, il abandonna ses effets sur la couche de fourrure, près du feu de camp allumé auparavant. L'air froid qu'exhalait le Seigneur-Frimas lui mordait la peau tandis que de ses lèvres gercées s'échappait une fumée arrogante — désinvolte.

Un soupir glacé passa entre ses dents, alors que l'Hylien retirait la lourde pèlerine qui jour et nuit le protégeait du froid. Après avoir défait sa première ceinture de chanvre, il avait méticuleusement répudié la chaleur de l'étole, mais s'était tout de même assuré de garder à la hanche son scramasaxe. La petite lame de chasse, qu'il n'avait plus tiré depuis des semaines sinon des mois, alourdissait encore son flanc quand il s'avança vers la modeste cascade près de laquelle il avait dressé le camp. Sur son torse nu et meurtri par les batailles courraient les stigmates d'une vie qu'il avait essayé d'oublier. Qu'il espérait encore – peut-être ? – perdre de vue.

Surprise, sans doute, Epona tourna la tête vers son maître. Sans un mot, les mâchoires crispées par la peine, le cavalier s'agenouilla devant devant la rigole que l'hiver n'avait su avaler. Puis, pour apaiser la souffrance qu'il savait désormais inévitable, il glissa son bras sous les aigres-flots ; aussi frigides que la poigne d'un géant de glace. « Hmpf — », grimaça-t-il, alors qu'il sentait mille et un pics de givre percer sa peau impudique, s'insinuer jusque dans ses muscles vermoulu par le mal. Il était frigorifié. La douleur ne se calmait pas — rien ne la calmait jamais.

Pourtant, il resta ainsi jusqu'à ne plus sentir la pulpe de ses doigts.

La bride entre les doigts, il ramena la main droite au dessus de ses yeux pour mieux contempler l'immense Bec-de-Pierre qui se dressait devant lui. Au sommet de la structure trônait un imposant oiseau de fer, de roche ou d'acier — il n'aurait su dire avec quoi les Sheikahs d'autrefois avait construit leurs automates. La Créature Divine, d'apparence assoupie, semblait désormais veiller le domaine Rito comme l'aurait fait un esprit protecteur. Autrefois, quelques mois auparavant, sa seule silhouette se détachant dans les cieux avait suffi à terroriser les plus braves des guerriers ailés. « Tk-k-k », fit-il à l'attention de la jument claquant sa langue contre son palais pour attirer l'attention de la jument qui, comme lui, avait fini par s'arrêter. « On y va », lança encore Sans-Visage, ramenant sur son nez l'étoffe qui camouflait près de la moitié de sa gueule brisée par les conflits qu'on lui avait imposé. Devant lui se dessinait le premier des ponts suspendus au dessus du grand Lac Pipiaf. Sans doute doute ne tarderait-il guère à apercevoir l'une des sentinelles qui, depuis des jours, observaient son approche. 

L'enfant perdu s'avança finalement, sa lame, les restes endommagées de sa paravoile et son grappin accrochés à la selle de l'amie qui le suivait de près. Le son de ses sabots creusant la neige qui alourdissait le pont résonnait sans bruit, rendu muet par le froid vent des hauteurs qui balayait jusqu'aux montagnes.


Reed


Inventaire

« Epargne-moi tes supplications, je ne suis pas ce genre d’homme » lança-t-il au voyageur.

« Mais … cela m’appartient, je ne vous donnerai rien » cria l’homme d’une voix mal assurée.

« Je n’ai pas envie d’en arriver là, mais si tu refuses d’obtempérer tu ne me laisses pas d’autres choix … », répliqua Reed, posant la main sur le manche de son sabre.

Et déjà il dégainait, s’avançant vers le voyageur, qui malgré la peur tira au clair la lame qu’il portait à la ceinture.

« N’approchez pas ! » cria le voyageur.

Reed, à hauteur de frappe, feinta l’attaque. L’homme en posture défensive leva haut sa lame pour parer un coup qui ne vint pas. Et tandis que l’épée du voyageur brillait dans les airs, Reed agrippa de sa paume gauche l’avant-bras du malheureux, poussa encore un peu plus l’amplitude du mouvement de son adversaire jusqu’à ce que le coude de ce dernier lui arrive à hauteur d’épaule. Simultanément, d’un coup sec de pommeau sur le poignet, il désarma l’homme.

L’épée tomba au sol, suivit rapidement de son propriétaire qu’un coup de coude bien placé dans les naseaux avait fait basculer en arrière.

L’ex-capitaine envoya valser du bout du pied la lame, puis brandit son sabre dans la direction du pauvre individu qui palpait son nez rougi par l’impact.

« La prochaine fois c’est mon sabre que je t’enfonce dans le pif ! Donne, maintenant ! » s’exclama le vagabond, comme exaspéré par ce refus légitime.

Le voyageur se déchaussa avec hâte, lui lança son long manteau de fourrure, se pressa ensuite jusqu’à son épée qu’il ramassa, puis détala dans une course folle.

« Qu’est-ce qu’on se les pèle ici » marmonna Reed, avant de s’équiper.
*****
Les bottes étaient légèrement trop petites, peu importe il s’y habituerait puisqu’elles avaient l’énorme avantage de lui octroyer une protection conséquente contre le froid. Le manteau quant à lui l’enveloppait complètement, si bien que la température extérieure lui était devenue plus supportable.

Progressant vers le nord depuis quelques jours, Reed avait constaté que la fraicheur n’avait fait que croitre au fil de la distance parcourue. Le froid s’était fait de plus en plus présent et l’homme n’aurait pu continuer son périple sans s’habiller en conséquence. Ce voyageur, chaudement habillé, était une aubaine pour lui qu’il se devait de saisir pour ne pas perdre de temps. Il était d’ailleurs peut-être déjà trop tard car Reed était à pied, et l’homme qu’il pourchassait était à cheval.

Dire que la piste était maigre était un doux euphémisme. Il n’avait aucune autre information que la direction où était parti l’individu qu’il semblait avoir reconnu, monté sur un cheval lancé au triple galop. Le seul élément qui lui avait permis d’identifier l’homme était le tatouage que le cavalier arborait sur l’avant-bras, et qu’il avait aperçu une fraction de seconde lorsque les deux hommes s’étaient croisés sur la route. Mais avait-il d’autres choix que de suivre la même direction ? Hors de question de laisser filer la moindre chance de retrouver l’un des parjures responsables de la destitution du capitaine.

Au fil du voyage et du temps qui passait sans réelle avancée dans sa traque, il avait commencé à douter, à perdre peu à peu espoir, ne trouvant sur sa route rien de remarquable. Arriverait-il seulement à trouver d’autres indices pour continuer ? Rien n’était moins sûr. Il n’allait tout de même pas monter indéfiniment vers le nord en suivant le sillon laissé par le passage des voyageurs. Devait-il renoncer ? Un homme raisonnable l’aurait sans doute fait, mais le désir de vengeance de Reed le rendait aveugle, même face à l’évidence.
*****
D’abord semblable à une énorme masse noire amorphe dans le paysage, les contours de l’immense créature divine lui apparurent de plus en plus nets au fur et à mesure de sa lente avancée. Quand enfin il fut possible à ses yeux de discerner la forme de l’oiseau, il fut pris d’un effroi soudain. Il était stupéfait, comment un animal de cette taille pouvait exister ? L’image d’un tel colosse lui glaçait le sang. Quand il aperçut finalement les rouages et les pièces de métal qui composaient la bête, il se sentit bien stupide d’avoir pu croire une seule seconde que la créature était faite de chair et de sang – et il en fut même soulagé. Cependant, bien qu’artificiel, la présence du volatile mécanique lui inspirait toujours une subtile angoisse qu’il ne pouvait réfréner.

Sur le pic dominé par l’oiseau, il apercevait également des structures de bois, semblables à des habitations. Elles paraissaient accrochées à même la roche. Peut-être trouverait-il des informations sur celui qu’il recherchait chez ces autochtones – ou bien mieux encore, sur la personne en question. C’est donc d’un pas décidé qu’il se remit en route, avançant toujours plus près de l’immense rocher et du géant perché.

A proximité de l’édifice, il s’arrêta net. La silhouette d’un voyageur, avait attiré son attention. Son cœur s’emballa soudain quand il aperçut la monture qui l’accompagnait. S’agissait-il du cavalier qu’il recherchait ? Il s’approcha discrètement, tentant d’étouffer autant que possible ses déplacements. L’homme semblait ne pas avoir remarqué sa présence. Finalement assez proche, la déception l’envahit quand il s’aperçut qu’il s’était fourvoyé. Il jaugea la situation. L’homme ne semblait pas être une menace, peut-être pourrait-il l’aider ?

Positionné derrière le voyageur à une quinzaine de mètres, il ne voulait pas l’effrayer ni le surprendre. Ainsi il s’avança lentement, sans chercher à étouffer ses pas afin d’annoncer son arrivée.

« Salutations voyageur ! » lança Reed, effectuant un léger signe de tête. Il s’avança un peu plus, les paumes visibles, ouvertes et dirigées vers l’homme, comme pour attester de ses intentions pacifiques.

« Peut-être pourriez-vous m’aider ? »

Il marqua une pause, scruta le visage de l’étranger à la recherche d’une approbation, puis enchaina.

« Je recherche un vieil ami … Est-ce que vous avez croisé récemment un cavalier ? Armoire à glace, cheveux châtains, tatoué sur l’avant-bras ? … »

Sans attendre de réponse immédiate, l’ex-capitaine secoua la tête, se tapa la main sur le front et continua.

« J’en oublie mes bonnes manières, mes excuses … ».

« Mon nom est Reed », et il lui tendit la main, un sourire des plus sympathique et aimable sur le facies.