« Les vagues sont peu de choses au regard de l'océan »

Milieu de l'hiver - 4 mois 3 semaines 4 jours après (voir la timeline)

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Petite noisette

Inventaire

"Tout doux", souffla-t-il doucement, la paume grande ouverte, la main pleine de grain. « Ne mange pas trop vite », ajouta ensuite l'Hylien, le regard embrassant tendrement la jument qui n'avait eu de cesse de l'accompagner ces dernier mois. Sans même réagir, ce qu'elle faisait parfois d'un hennissement, son amie ignora son conseil et continua à dévorer les flocons de foin. « Là… Il y en a bien assez, tu sais ? », fit alors le vagabond venu de l'Est, un demi-sourire presque amusé sur les lèvres. Ils feraient bientôt escale à Uusl Khasu, l'unique colonie Rito dont il connaissait la localisation. Le village était tout proche désormais : avant de trouver refuge près de la chute d'eau où il avait monté bivouac, il avait pu en apercevoir certains des reliefs. Avec un peu de chance, ils pourraient obtenir des habitants les vivres nécessaires à la poursuite de leur périple. Peut-être même un peu de ce tissu si particulier que seuls savaient filer les enfants du Grand-Duc à plumes brunes.

En silence, laissant son amie à son repas sans pour autant lui retirer sa main, le vagabond jeta un œil autour de lui. Ils avaient fini par quitter les Hauts-Plateaux d'Hebra mais avaient emporté leur lourd manteau d'hiver en partant. Une fourrure d'albe habillait en effet les sols, effaçant leurs imperfections et recouvrant leurs arêtes tandis qu'une gaine de givre emprisonnait encore l'essentiel des ravines comme des ruisseaux. Ici-bas, aux confins septentrionaux de l'Occident, le monde s’était paré du blanc tabard de l'innocence.  « Tu as fini ? », s'enquit-il alors, le givre de ses pupilles revenant sur la robe rousse de la jument. Un instant, il voulut lui flatter l'échine, mais finit par retenir son geste. Une douleur pourpre lui rongeait le bras. Ses dents grincèrent sans un bruit. « Repose-toi un peu », finit-il par souffler, tandis que son front épousait délicatement celui de l'haquenée. Et de conclure, dans un murmure qui lui coûtait plus cher qu'il n'y paraissait : « On ne tardera pas. » 

Son visage était fermé. Sur le verglas de ses pupilles reposaient deux discrètes feuilles de vélin. 

Libérant le bras qu'il avait engoncé sous des lanières de cuir et d'épaisses pelisses, le voyageur se défit rapidement de l'étoffe qui, peu à peu, étouffaient son poignet ; ceinturait ses phalanges. La plaie marquant sa chair grimpait désormais presque jusqu'à ses doigts. Sous sa peau, elle dévorait jusqu'à son os. Bientôt, elle l'engloutirait tout entier. Tâchant d'ignorer les flammes qui léchaient avidement son épiderme, il abandonna ses effets sur la couche de fourrure, près du feu de camp allumé auparavant. L'air froid qu'exhalait le Seigneur-Frimas lui mordait la peau tandis que de ses lèvres gercées s'échappait une fumée arrogante — désinvolte.

Un soupir glacé passa entre ses dents, alors que l'Hylien retirait la lourde pèlerine qui jour et nuit le protégeait du froid. Après avoir défait sa première ceinture de chanvre, il avait méticuleusement répudié la chaleur de l'étole, mais s'était tout de même assuré de garder à la hanche son scramasaxe. La petite lame de chasse, qu'il n'avait plus tiré depuis des semaines sinon des mois, alourdissait encore son flanc quand il s'avança vers la modeste cascade près de laquelle il avait dressé le camp. Sur son torse nu et meurtri par les batailles courraient les stigmates d'une vie qu'il avait essayé d'oublier. Qu'il espérait encore – peut-être ? – perdre de vue.

Surprise, sans doute, Epona tourna la tête vers son maître. Sans un mot, les mâchoires crispées par la peine, le cavalier s'agenouilla devant devant la rigole que l'hiver n'avait su avaler. Puis, pour apaiser la souffrance qu'il savait désormais inévitable, il glissa son bras sous les aigres-flots ; aussi frigides que la poigne d'un géant de glace. « Hmpf — », grimaça-t-il, alors qu'il sentait mille et un pics de givre percer sa peau impudique, s'insinuer jusque dans ses muscles vermoulu par le mal. Il était frigorifié. La douleur ne se calmait pas — rien ne la calmait jamais.

Pourtant, il resta ainsi jusqu'à ne plus sentir la pulpe de ses doigts.

La bride entre les doigts, il ramena la main droite au dessus de ses yeux pour mieux contempler l'immense Bec-de-Pierre qui se dressait devant lui. Au sommet de la structure trônait un imposant oiseau de fer, de roche ou d'acier — il n'aurait su dire avec quoi les Sheikahs d'autrefois avait construit leurs automates. La Créature Divine, d'apparence assoupie, semblait désormais veiller le domaine Rito comme l'aurait fait un esprit protecteur. Autrefois, quelques mois auparavant, sa seule silhouette se détachant dans les cieux avait suffi à terroriser les plus braves des guerriers ailés. « Tk-k-k », fit-il à l'attention de la jument claquant sa langue contre son palais pour attirer l'attention de la jument qui, comme lui, avait fini par s'arrêter. « On y va », lança encore Sans-Visage, ramenant sur son nez l'étoffe qui camouflait près de la moitié de sa gueule brisée par les conflits qu'on lui avait imposé. Devant lui se dessinait le premier des ponts suspendus au dessus du grand Lac Pipiaf. Sans doute doute ne tarderait-il guère à apercevoir l'une des sentinelles qui, depuis des jours, observaient son approche. 

L'enfant perdu s'avança finalement, sa lame, les restes endommagées de sa paravoile et son grappin accrochés à la selle de l'amie qui le suivait de près. Le son de ses sabots creusant la neige qui alourdissait le pont résonnait sans bruit, rendu muet par le froid vent des hauteurs qui balayait jusqu'aux montagnes.


Reed


Inventaire

« Epargne-moi tes supplications, je ne suis pas ce genre d’homme » lança-t-il au voyageur.

« Mais … cela m’appartient, je ne vous donnerai rien » cria l’homme d’une voix mal assurée.

« Je n’ai pas envie d’en arriver là, mais si tu refuses d’obtempérer tu ne me laisses pas d’autres choix … », répliqua Reed, posant la main sur le manche de son sabre.

Et déjà il dégainait, s’avançant vers le voyageur, qui malgré la peur tira au clair la lame qu’il portait à la ceinture.

« N’approchez pas ! » cria le voyageur.

Reed, à hauteur de frappe, feinta l’attaque. L’homme en posture défensive leva haut sa lame pour parer un coup qui ne vint pas. Et tandis que l’épée du voyageur brillait dans les airs, Reed agrippa de sa paume gauche l’avant-bras du malheureux, poussa encore un peu plus l’amplitude du mouvement de son adversaire jusqu’à ce que le coude de ce dernier lui arrive à hauteur d’épaule. Simultanément, d’un coup sec de pommeau sur le poignet, il désarma l’homme.

L’épée tomba au sol, suivit rapidement de son propriétaire qu’un coup de coude bien placé dans les naseaux avait fait basculer en arrière.

L’ex-capitaine envoya valser du bout du pied la lame, puis brandit son sabre dans la direction du pauvre individu qui palpait son nez rougi par l’impact.

« La prochaine fois c’est mon sabre que je t’enfonce dans le pif ! Donne, maintenant ! » s’exclama le vagabond, comme exaspéré par ce refus légitime.

Le voyageur se déchaussa avec hâte, lui lança son long manteau de fourrure, se pressa ensuite jusqu’à son épée qu’il ramassa, puis détala dans une course folle.

« Qu’est-ce qu’on se les pèle ici » marmonna Reed, avant de s’équiper.
*****
Les bottes étaient légèrement trop petites, peu importe il s’y habituerait puisqu’elles avaient l’énorme avantage de lui octroyer une protection conséquente contre le froid. Le manteau quant à lui l’enveloppait complètement, si bien que la température extérieure lui était devenue plus supportable.

Progressant vers le nord depuis quelques jours, Reed avait constaté que la fraicheur n’avait fait que croitre au fil de la distance parcourue. Le froid s’était fait de plus en plus présent et l’homme n’aurait pu continuer son périple sans s’habiller en conséquence. Ce voyageur, chaudement habillé, était une aubaine pour lui qu’il se devait de saisir pour ne pas perdre de temps. Il était d’ailleurs peut-être déjà trop tard car Reed était à pied, et l’homme qu’il pourchassait était à cheval.

Dire que la piste était maigre était un doux euphémisme. Il n’avait aucune autre information que la direction où était parti l’individu qu’il semblait avoir reconnu, monté sur un cheval lancé au triple galop. Le seul élément qui lui avait permis d’identifier l’homme était le tatouage que le cavalier arborait sur l’avant-bras, et qu’il avait aperçu une fraction de seconde lorsque les deux hommes s’étaient croisés sur la route. Mais avait-il d’autres choix que de suivre la même direction ? Hors de question de laisser filer la moindre chance de retrouver l’un des parjures responsables de la destitution du capitaine.

Au fil du voyage et du temps qui passait sans réelle avancée dans sa traque, il avait commencé à douter, à perdre peu à peu espoir, ne trouvant sur sa route rien de remarquable. Arriverait-il seulement à trouver d’autres indices pour continuer ? Rien n’était moins sûr. Il n’allait tout de même pas monter indéfiniment vers le nord en suivant le sillon laissé par le passage des voyageurs. Devait-il renoncer ? Un homme raisonnable l’aurait sans doute fait, mais le désir de vengeance de Reed le rendait aveugle, même face à l’évidence.
*****
D’abord semblable à une énorme masse noire amorphe dans le paysage, les contours de l’immense créature divine lui apparurent de plus en plus nets au fur et à mesure de sa lente avancée. Quand enfin il fut possible à ses yeux de discerner la forme de l’oiseau, il fut pris d’un effroi soudain. Il était stupéfait, comment un animal de cette taille pouvait exister ? L’image d’un tel colosse lui glaçait le sang. Quand il aperçut finalement les rouages et les pièces de métal qui composaient la bête, il se sentit bien stupide d’avoir pu croire une seule seconde que la créature était faite de chair et de sang – et il en fut même soulagé. Cependant, bien qu’artificiel, la présence du volatile mécanique lui inspirait toujours une subtile angoisse qu’il ne pouvait réfréner.

Sur le pic dominé par l’oiseau, il apercevait également des structures de bois, semblables à des habitations. Elles paraissaient accrochées à même la roche. Peut-être trouverait-il des informations sur celui qu’il recherchait chez ces autochtones – ou bien mieux encore, sur la personne en question. C’est donc d’un pas décidé qu’il se remit en route, avançant toujours plus près de l’immense rocher et du géant perché.

A proximité de l’édifice, il s’arrêta net. La silhouette d’un voyageur, avait attiré son attention. Son cœur s’emballa soudain quand il aperçut la monture qui l’accompagnait. S’agissait-il du cavalier qu’il recherchait ? Il s’approcha discrètement, tentant d’étouffer autant que possible ses déplacements. L’homme semblait ne pas avoir remarqué sa présence. Finalement assez proche, la déception l’envahit quand il s’aperçut qu’il s’était fourvoyé. Il jaugea la situation. L’homme ne semblait pas être une menace, peut-être pourrait-il l’aider ?

Positionné derrière le voyageur à une quinzaine de mètres, il ne voulait pas l’effrayer ni le surprendre. Ainsi il s’avança lentement, sans chercher à étouffer ses pas afin d’annoncer son arrivée.

« Salutations voyageur ! » lança Reed, effectuant un léger signe de tête. Il s’avança un peu plus, les paumes visibles, ouvertes et dirigées vers l’homme, comme pour attester de ses intentions pacifiques.

« Peut-être pourriez-vous m’aider ? »

Il marqua une pause, scruta le visage de l’étranger à la recherche d’une approbation, puis enchaina.

« Je recherche un vieil ami … Est-ce que vous avez croisé récemment un cavalier ? Armoire à glace, cheveux châtains, tatoué sur l’avant-bras ? … »

Sans attendre de réponse immédiate, l’ex-capitaine secoua la tête, se tapa la main sur le front et continua.

« J’en oublie mes bonnes manières, mes excuses … ».

« Mon nom est Reed », et il lui tendit la main, un sourire des plus sympathique et aimable sur le facies.


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Petite noisette

Inventaire

Du pont suspendu coulait encore le givre ; arrêté en pleine course par le souffle du Seigneur-Frimas. Une fine couche de poudreuse tapissait le bois, masquant armoiries et savoir-faire du clan dont provenait le barde. Ce serait assez pour étouffer le bruit de ses pas, mais cela ne signifiait pas que les Rito n’avaient pas remarqué son arrivée. Son premier passage, il y a de cela plusieurs mois, lui avait appris combien les hommes-oiseaux pouvaient se montrer vigilants... Et discrets. Il avait alors été accueilli d’une volée de flèches, toutes tirées à ses pieds. Longtemps, par la suite, il s'était tenu à l'écart du Nid. Pourtant, ce retrait n'avait que peu à voir avec le talent des archers de la tribu de Revali. 

A l’approche du flanc de falaise duquel pendait le chemin, la jument s’arrêta net. Elle renâclait, inquiète. « Pas de panique », souffla-t-il seulement, la voix étouffée par le cache-nez qui camouflait aussi certains des stigmates d’une guerre ancienne de cent ans. Sa paume grimpa doucement jusqu'à l'encolure de sa partenaire, avant de rejoindre tendrement sa joue. « Tu ne crains rien », fit-il encore, d'un ton aussi rassurant que possible. C'était la première fois qu'il la poussait à suivre pareil sentier. Labile, presque instable, la voie surplombait le ravin et dominait le chenal enkysté dans la glace. « Là... Tu vois ? », s'enquit-il ensuite, joignant le geste à la parole. Comme pour lui montrer que le pont de singe dressé par les Rito n'était pas moins sur que la terre d'albe qu'elle se refusait à quitter, l'Hylien avança d'un pas.

La neige crissa sous la fourrure et le cuir de ses mocassins.

Anxieuse, l'équidé manqua de se regimber. De ses nasaux pulsants s'échappait une fumée blanche quand le vagabond lui tendit de nouveau la main

"Viens —", demanda-t-il alors, après s'être retourné vers l'animal resté dans son dos. Il lâcha ensuite les rênes qui, longuement, avaient ceinturés sa paume droite. Il fallait qu'elle sache qu'il ne la forcerait à rien. « N'ai pas peur, d'accord ? », l'encouragea néanmoins Sans-Nom, un petit sourire caché dans l'intonation. Lentement mais sûrement, son amie avança le sabot vers lui. Bientôt, la neige que revêtait le passage de chanvre et de pin arborait aussi la marque de sa bravoure. « Bien », lança seulement l’étranger, les lèvres encore rompues de bienveillance et de contentement. 

Le pont était trop exigu pour qu’ils avancent tous deux de front, aussi s’engagea-t-il en tête. Pourtant, ils n’avaient que peu progressé quand une voix inconnue s’éleva derrière eux. L’Hylien s’arrêta net, sans nécessairement tourner talons aussi vite ; poussant Epona à en faire de même.  L’homme qui l’interpellait avait eu le temps de le saluer avant qu’il ne se retourne finalement et n’émerge de son côté après avoir brièvement longé sa camarade. Sentant son angoisse, il avait laissé sa main courir le long de son travers et la gardait d’ailleurs tout contre elle. 

Du regard, il jaugea longuement le maraud qui mandait après son aide. Il portait un manteau long, doublé d’une fourrure épaisse, sous laquelle se camouflait visiblement l’attirail d’un voyageur. Peut-être une arme, également. C’était difficile à dire, mais l’homme n’avait de toute façon pas choisi de la tirer : il approchait les mains ouvertes, vides — les paumes offertes au ciel. L'inconnu, qui exhibait aussi un casque de flammes faites crinière, marqua une brève pause, le temps de dévisager le peu de la gueule cassée que laissait voir ses propres pelisses. Sous l'étoffe recouvrant ses lèvres gercées, les mâchoires de l'innommé demeuraient invariablement scellées. Le givre de ses yeux perçait le charbon de ceux de son vis-à-vis.

Une âpre bourrasque souleva l'hermine qui parsemait les collines aux portes de l'Hebra quand le maraud reprit la parole. Il disait chercher un autre homme, monté sur un cheval et à l'avant-bras décoré d'encre. L'individu, assurait-il, était grand. Des cheveux châtains complétaient le vague portrait brossé par le couche-dehors. La description n'avait finalement que peu de sens : elle pouvait correspondre à tant de monde qu'il aurait été impossible d'identifier précisément quelqu'un avec ces seuls mots. Pour autant, à défaut de savoir s'il avait un jour croisé la route d'une personne susceptible d'être celle que cherchait l'étranger, l'ancien homme-lige savait qui il n'avait pas rencontré. Laissant le vent porter le silence de sa réponse, il resta sans mot dire, un instant. Entre eux, quelques flocons dansaient un bien étrange ballet.

Puis, sous le tissu de la coiffe recouvrant le bas de son visage, ses lèvres finirent par se desceller. 

"Je viens d'une région que personne n'habite", déclara-t-il seulement, la voix assez forte pour couvrir les quelques pieds qui le séparaient encore de l'étranger. Sa main quittant finalement la croupe de l'haquenée qui l'accompagnait depuis des mois. Après un second arrêt, il rompit de nouveau le mutisme qui le prenait. La douleur dans son bras ne s'était pas calmée. « Je n'y ai pas croisé l'homme que tu cherches », fit-il seulement, sans pour autant parler aussi puissamment. Le bandit avait continué à s'approché et il discernait désormais la fusée du sabre qui alourdissait son flanc. Son propre acier était toujours attaché à la selle que portait la jument.

Il restait moins de cinq pieds entre eux deux quand Cheveux-de-Feu se décida à frapper son front du dos de sa main. Austère, l'Hylien demeurait immobile ; planté en travers du pont qui menait à la colonie Rito. Un étrange sourire, qu'il était difficile de trouver tout à fait honnête en dépit de la sympathie qu'il cherchait à attirer, vint déchirer la barbe de quelques jours qui rongeait doucement le menton du survivant. Les doigts ouverts, le bras avancé, il acheva de se présenter.

L'hiver qui brillait dans les pupilles du Garçon-Sans-Nom glissa du regard de Reed à la main qu'il lui tendait. 

Il garda le silence, immuable, tandis que remontaient ses yeux vers ceux du réchappé. Puis - après un court moment qui, en proie à la cruauté du Maître Hyperboréen, semblait indéfiniment s'étirer -, il lui tourna finalement le dos.

Il n'avait pas de nom à lui donner.

Plus alerte qu'il n'en avait sûrement l'air, l'Hylien reprit sa route vers le Domaine de Medoh, qu'il n'avait plus revu depuis son combat contre la Créature Divine. Après quelques mètres, suivi d'Epona devant laquelle il était repassé, il s'arrêta une nouvelle fois. Le gel qui habillait ses prunelles revint à Reed. « Ici demeurent les Rito, de la tribu de Revali », lança-t-il, laissant ses yeux escalader le Pic-de-Pierre jusqu' à rencontrer l'Antique Colosse de Fer. « Peut-être sauront-ils t'aider », ajouta-t-il enfin, laissant la borée étouffer sa voix tandis que reprenait l'ascension.


Reed


Inventaire

Il discernait difficilement le visage du voyageur. Une étoffe recouvrait la moitié du facies de l’individu, et les flocons tombants rendaient la visibilité plus embrouillée encore. Seuls les yeux bleus, limpides, se distinguaient clairement sur ce qu’il était possible d’entrevoir. Les iris bleus le dévisageaient. Ce regard pénétrant le déstabilisa quelques secondes. Devinait-il ses intentions ? Non, sans doute pas, il n’avait jamais rencontré de personne avec un tel don.

Il s’apprêtait à rompre le silence quand l’homme ouvrit enfin la bouche.

« Je viens d'une région que personne n'habite »

Il attendit la suite. De nouveaux les iris l’observaient, sans bruit. Le silence pesait.

« Je n'y ai pas croisé l'homme que tu cherches »

L’espoir en prenait un coup. Il ne retrouverait peut-être jamais la trace de l’homme …

Reed observa sa propre main, tendue dans le vide, puis chercha le regard du voyageur. Les pupilles du pèlerin vagabondaient. L’instant semblait durer une éternité. La poignée de main ne vint jamais et l’homme tourna finalement les talons.

Le sourire de Reed s’effaça pour laisser place d’abord à la surprise, puis à une pointe de colère. Il n’avait assurément pas anticipé ce scénario et ce refus.

Il laissa repartir l’homme auprès de sa monture, et resta perplexes quelques longues secondes. Les yeux bleus revinrent sur lui.

« Ici demeurent les Rito, de la tribu de Revali »
« Peut-être sauront-ils t'aider »


Peu importe ce qui venait de se passer, il n’était pas du genre à perdre la face.

« Merci … » - il chercha machinalement un nom, qu’il n’avait pu obtenir - « … étranger » continua-t-il sur un ton qu’il se força à paraitre neutre.

Il ignorait si son interlocuteur l’avait entendu. Peu importe, sans doute l’homme n’aurait pas daigné lui en dire plus sur son identité.

Il emboita le pas au voyageur, marchant rapidement pour le rattraper.

Finalement assez près pour être certain que l’homme l’entende, il continua.

« Pour être franc je ne m’attendais pas à ce genre de réaction … mais … tu ne me connais pas après tout, ta méfiance est sage. Si tu ne veux pas me dire qui tu es, qu’il en soit ainsi, je finirais peut-être par le découvrir »

Il marqua une brève pause. Seuls les pas des voyageurs et du canasson brisaient le silence, tandis qu’ils continuaient leur ascension vers le village Rito. Reed restait à quelques pas derrière le duo. Il reprit finalement.

« Accepte au moins ma compagnie quelques temps, tu sembles en connaitre plus que moi sur les personnes qui habitent ici, ton aide pourrait m’être précieuse pour ma recherche … »

Du peu qu’il avait vu, il n’attendait aucune réponse de sa part – de vive voix du moins. Le voyageur ne protesta pas, et Reed interpréta ce silence comme une approbation.

« Je ne connais pas ton nom, en revanche ce que je sais déjà c’est que tu n’es pas bavard. Pas de problème, je peux parler pour deux »  lança-t-il amusé de sa propre boutade.

Ils continuèrent ensuite leur ascension ensemble, Reed quelques pas derrière le voyageur, en silence ou presque. Si l’homme ne s’était pas montré loquace, il semblait l’être bien plus envers son cheval. Il avait eu pour l’animal de nombreux mots rassurants au cours de leur progression. En revanche, Reed malgré ses efforts n’avait pas pu décrocher plus de mots de la bouche de l’homme.
***
Ils arrivèrent bien vite face à deux sentinelles Ritos qui montaient la garde. L’une d’elle avait déjà dans sa ligne de mire les voyageurs. La corde de l’arc était tendue, la flèche semblait pouvoir partir à n’importe quel moment. Reed de son côté enserrait le manche de son sabre, dissimulé en partie sous son manteau. Le voyageur quant à lui ne sourcillait pas. Reed remarqua que l’autre garde avait l’aile pointée vers le ciel. D’autres Ritos embusqués devaient probablement attendre son signal pour décocher. L’ex-capitaine n’avait remarqué aucun tireur durant leur montée, ils étaient assurément discrets et ignorait tout de leurs positions.

Loin d’être en position de force, le moindre faux pas aurait pu être fatal. Reed ignorait presque tout de ces hommes oiseaux. Evidemment il avait entendu quelques histoires à leur propos, mais pouvait-il vraiment s’y fier ? La réalité est si facilement déformée, intentionnellement ou non d’ailleurs. Allaient-ils tirer à vue ?  Sans doute que non, sinon les tireurs embusqués auraient déjà décoché. S’ils en avaient eu l’intention, les flèches auraient déjà fusés.

« Ne tirez-pas »  cria-t-il simplement.


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Petite noisette

Inventaire

Nécessiteux, sans doute plus que vexé, le malandrin s’engagea à sa suite ; à quelques pas seulement de la petite troupe qu’ils composaient à deux avec Epona. Comme auparavant, l'étranger se montrer particulièrement prolixe, tantôt pour lui dire qu'il découvrirait bientôt qui il était, tantôt pour réclamer son aide afin de mieux traverser le domaine du Magnat-Grenas, que la poigne du Seigneur-Frimas rendait méconnaissable. Sans raison d’en prendre ombrage, le jeune Hylien poursuivit son ascension vers le Nid qui avait vu naître l’un de ces fantômes n'ayant jamais véritablement su le hanter, faute d’avoir réellement eu l'occasion de le connaître de son vivant. Il ne gardait de Revali que quelques vagues souvenirs, aux contours aussi troubles que l’eau noircie des marais de la rancœur. Tous, à l’exception d’un seul, appartenaient d’ailleurs à un homme mort depuis plus d’un siècle. Celui-là même qui l'accompagnait où qu'il aille ; dont il sentait toujours le regard - à la fois aigre et vide - peser sur sa nuque. 

Un invisible frisson secoua son dos, tandis que se dressaient les poils de son échine.

Sans un mot, l'air peut-être un peu hagard, il se retourna soudainement. Le givre de ses yeux balaya brusquement le pont suspendu, ignorant sans ménagement la silhouette de Reed, à la recherche de celle de l'Autre qu'il savait là, quelque part derrière lui. Les doigts de sa main gauche épousaient encore l'encolure de la jument quand ceux de la droite se refermèrent en un poing animé par une rancune empreinte de tristesse, sinon de peine. Le cache-nez qui couvrait tout ou partie de son visage devenu si pâle dissimulait aussi ses mâchoires crispées et ses lèvres brisées. Après un bref instant, incapable de retrouver le spectre l'homme qui le poursuivait, l'Hylien tourna finalement les talons. La marche reprit alors, sans qu'un mot de plus ne vienne briser la quiétude de l'Hiver, portée par les vents froids de Tabanta.

Bientôt, Reed s'autorisa une boutade — dans l'espoir de meubler la conversation, sans doute. Le bandit avait au moins le mérite de se montrer transparent depuis les débuts de leur échange. Pour autant, l'ancien homme-lige ne releva pas la plaisanterie et continua son ascension. Ses poumons le brûlaient davantage à chaque nouvelle inspiration tandis qu'une lourde charge venait, à chacun de ses pas, ceinturer un peu plus son torse. La gorge sèche et la langue gelée, il étouffait. A l'inverse de son camarade d'infortune, sans doute, il n'entendait pas s'attarder à Uusl Khassu plus que de raison : Sans-Nom n'y retournait que pour refaire le plein de provisions, tant en matière de vivres que de matériels, et, si les cieux se montraient cléments, il trouverait peut-être de quoi repriser la paravoile qu'il avait malencontreusement déchirée en escaladant les sommets d'Hebra. Dans l'idéal, il ne passerait pas plus d'une nuit sur place et n'y reviendrait probablement plus ensuite. 

La colonie Rito n'était pas le lieu qu'il souhaitait le plus éviter, mais il le renvoyait de tout de même à des réalités qu'il préférait ignorer.

Plus ils montaient et plus l'Hiver semblait vorace : petit à petit, la neige laissa la place à la glace et le verglas qui habillait les planches du pont-de-singe vint rapidement ralentir leur progression. Vah Medoh, désormais endormie, n'empêchait plus les hommes-oiseaux de quitter le village par la voie des airs. Les guerriers rémiges n'avaient donc plus de raison d'emprunter un chemin aussi rudimentaire. Compte-tenu de leur peu d'affection pour les voyageurs non-ailés et de ce qu'il savait de la façon dont les forts prenaient soin des faibles, il était assez peu surprenant que la Tribu n'ait guère pris le temps de l'entretenir plus que de raison. Il était difficile de dire si le sentier de bois et de chanvre survivrait à la saison. Ceci étant, c'était loin d'être le seul soucis sur lequel se concentrait l'ancien garde du corps de la princesse.

L'œil aux aguets, Gueule-Cassée guettait après les archers du vieux Kaï, le Grand-Duc qui dirigeait la Tribu et à qui il avait ramené l'arc de l'Aigle, que Revali avait abandonné dans les entrailles du rapace mécanique — sans doute l'arme lui était-elle tombée des mains durant son combat contre l'Affliction. L'Hylien savait combien leurs traits étaient précis et à quel point ils pouvaient se faire discrets. Il ignorait simplement combien de pointes de silex étaient armées et braquées sur leurs visages. Trop, sans doute.

De pesants nuages lestaient désormais les nues et camouflait d'autant mieux les combattants du Clan que les rayons du soleil peinaient déjà à les rejoindre. La nuit était loin, mais au pied du Bec-de-Pierre l'air s'était autant refroidi que si la lune était déjà de sorti. D'épais volute de fumée perçaient désormais à travers son masque, à chacune de ses expirations. Fermant un peu plus la main sur les rennes de son amie, il l'invita à continuer encore un peu, au prix d'un effort qu'il ne souhaitait pas exposer à son regard ; de crainte de ne plus parvenir à se pousser lui-même jusqu'au domaine. Derrière les grands pins qui obscurcissaient l'horizon se tenait en effet le dernier pic rocheux. Tout autour de la pierre, les Rito avaient bâti leur Nid, enguirlandant la cime minérale comme un forgeron enroule de cuir la fusée d'une épée.

Deux sentinelles montaient ouvertement la garde devant l'entrée principale du village. L'une d'elle les tenait en joue de son arc, coincé entre ses serres à la manière des Rito maîtrisant le vol stationnaire, tandis que la seconde restait à pied. Elle pointait sur eux une lance décorée de plume et gardait dans son dos un long atlatl ainsi qu'un carquois à sagaies. La voix de son camarade d'alpinisme, soudainement devenu moins loquace, s'éleva alors qu'il discernait neuf autres tireurs, placés en embuscade sous les hauts ramages des vieux épicéas et des sapins. Certains s'en détachèrent justement, quittant les cimes sans jamais cesser de les menacer. 

Sans un mot, d'abord, le vagabond leva la main gauche de sorte à signifier à Reed de ne pas faire un pas de plus et de se taire. Lui même s'était arrêté et força Epona à en faire de même. Les veilleurs braquaient encore sur eux leurs flèches et leurs lances quand il découvrit le bas de sa gueule, malmenée par les lames archéoniques du Fléau Ganon. 

"K-ía au'la —", fit d'abord l'Hylien, tâchant de paraître aussi respectueux que possible. Il parlait un Rito sommaire, haché, fort seulement des quelques mots que l'archer et le barde avaient eu l'occasion de lui enseigner. Soit bien peu. « I-ah'u meta... meta'n-gera Rohe o Tabanta », tenta-t-il de nouveau, dans l'espoir de convaincre les vigies de leur accorder un peu plus de temps. Il lui faudrait bientôt repasser à l'Hylien, faute de pouvoir en dire davantage, mais au moins avait-il pu incorporer Reed à son récit. Il espérait, si possible, lui épargner un carreau en travers de la gorge. Instinctivement, il avança d'un pas. Le chanvre de l'un des archers claqua contre le ventre de bois de son arme et le trait s'arrêta à quelques coudées de son pied droit.

Sentant la jument s'affoler, Sans-Visage accéléra soudainement. Ses doigts s'enfoncèrent tendrement dans la crinière de l'animal, tâchant de la calmer. Elle n'avait guère l'habitude de rester statique lorsqu'ils se faisait tirer dessus, mais elle n'avait nulle part ou battre en retraite et il ne voulait surtout pas qu'elle s'avance. « I-ah'u k-ah'ore — k-ah'ore... Hoa'riri », acheva-t-il, ramenant alors son autre poing sur son cœur, comme le lui avait dit Teba. « Hoa — », souffla-t-il enfin avant d'en revenir à l'Hylien, espérant qu'au moins l'un d'entre eux le comprendrait. « Je viens voir Teba, l'archer qui a abattu l'aigle de Pierre. Se tient-il parmi vous ? », s'enquit alors, le jeune homme dont la voix s'était fait plus forte et plus assurée alors qu'il retrouvait sa propre langue. Puis, s'assurant de couvrir le bruit sourd du vent qui soufflait entre les aiguilles des pins, il reprit, bien conscient que son ancien compagnon d'arme passait beaucoup de temps en dehors des murs (ouverts) de la colonie : « S'il est absent, pourriez-vous me guider jusqu'à Asarim ? »


Prévenu par un veilleur de l'arrivée d'inconnus à proximité du village, Teba avait dû écourter son entretien avec le sage Kaï pour aller surveiller leurs défenses. Quand il arriva finalement à l'entrée du domaine Rito, le vent porta à ses oreilles l'ombre d'une voix chargée de souvenirs. Voilà plusieurs mois qu'il n'avait plus eu de nouvelles de son compagnon de lutte mais sa vue acérée acheva de le convaincre qu'il était bel et bien de retour parmi eux. "Ka-ak'ti !" L'ordre retentit bien avant que Teba ne devienne visible aux yeux des voyageurs et qu'il n'atterrisse avec aisance sur le sol gelé. Se tournant vers les vigies, il ajouta "E we-te:we-te ta-aktu tohu i tete k'aore."

Son attention se reporta vers Link et il avança la tête alors qu'il inspectait le visage marqué que le jeune homme avait révélé. "Ko'oika-Re ! J'ai manqué de ne pas te reconnaître." Lors de leur précédente rencontre, l'Hylien n'avait pas de jument avec lui, ni de compagnon de voyage. "As-tu trouvé ce que tu cherchais ? Mes pensées n'ont pas cessé de t'accompagner par delà les vents."

"He'm-ke hoa ratou, E-ki:i ana." Ajouta-t-il ensuite en direction des gardes en poste pour les rassurer. Certes l'un était encore un étranger pour lui mais l'autre avait prouvé au peuple Rito sa bienveillance comme peu avaient su le faire. "Excuse-nous pour l'accueil, tu sais que la région peut être hostile." Il y avait beaucoup à dire à ce sujet, mais se tournant vers l'inconnu il prit la peine de se présenter avant. Une aile portée sur le coeur comme l'avait fait le Héros un peu plus tôt, il déclara "Teba, guerrier du peuple Rito. Les amis de Link sont mes amis." Ouvrant ensuite la marche à ses deux invités, il les incita à le suivre le long des larges ponts de corde.

Ses serres lui permettant une agilité étonnante sans nécessiter une grande attention aussi reprit-il ses explications tout en progressant. "Nous sommes pris en tenaille entre des Rouges qui s'agitent à l'Est et des bandits qui errent dans la région et seraient ravis de mettre la main sur les ressources de notre belle cité." Alors quand ils avaient eu vent d'inconnus s'approchant du village, les sentinelles n'en avaient été que plus réactives. "Nous sommes aux aguets. Mais ce n'est pas tout…"

La venue du jeune homme semblait presque providentielle. "Te souviens-tu d'Asarim ? Sa fille Quill s'est aventurée hors du village il y a plusieurs jours et n'est toujours pas rentrée." Malheureusement dans le contexte actuel il n'était pas simple de priver la tribu d'un de ses guerriers entraînés pour courir après une enfant. "Sa mère prétendait savoir où elle aimait jouer. Elle est partie y faire un tour mais elle non plus n'est pas rentrée." L'endroit qu'elle avait indiqué n'était pourtant pas si éloigné du village. Teba préféra ne pas s'appesantir sur ses craintes que l'enfant ou sa mère n'ait pu tomber sur des monstres ou sur les brigands repérés dans la région, le jeune homme pouvait sans doute faire le lien ou envisager les possibilités tout seul. "Je ne peux pas prendre le risque de laisser partir une paire d'ailes supplémentaire. Mais si ta route te permet de passer du côté des Sœurs de Pierre, pourrais-tu y faire quelques recherches ?"

À mesure de son récit, ils arrivèrent aux portes du village, et d'un grand geste il les invita à profiter de l'hospitalité des Ritos. "Repose-toi avant tout. Mais songes-y et préviens-moi si tu peux suivre la piste de Camailla et sa fille. Je t'en serais infiniment reconnaissant."

Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.



Reed


Inventaire

Le voyageur masqué lui fit comprendre de ne pas bouger et de se taire. Rester immobile, pas de problème, il en avait bien l’intention tant que la situation n’était pas désamorcée. Se taire en revanche était une chose plus compliquée. Non pas qu’il ait une furieuse envie de tailler une bavette dans ces circonstances, mais la parole était une arme, et davantage encore dans cette position. Tenu en respect, y renoncer pouvait le tuer. Cependant, pour une raison qu’il ignorait, il accepta de faire confiance à cet étranger.  Peut-être s’en mordrait-il les doigts ? … Qu’il en soit ainsi, il se tut et laissa son acolyte parler. 

Reed écouta attentivement le voyageur s’exprimer dans ce qui de toute évidence était le dialecte des Ritos. Malgré ses efforts il ne put comprendre le moindre mot prononcé, ni même déceler la moindre intention. Qu’avait-il pu bien dire ?

Soudainement, la corde claqua. Un frisson lui parcourut l’échine, l’intention n’était pas de toucher heureusement, le trait avait atterrit non loin du pied du voyageur. Le regard de Reed se détacha du projectile, passa sur le tireur, pour ensuite chercher celui de l’homme qui calmait sa jument.

Quel idiot ! pensa-t-il, agité par ce qui venait de se passer. Avait-il placé sa confiance dans un sot qui allait les tuer ?

L’homme reprit enfin, d’abords en Ritos, puis en Hylien.

"Je viens voir Teba, l'archer qui a abattu l'aigle de Pierre. Se tient-il parmi vous ?"
"S'il est absent, pourriez-vous me guider jusqu'à Asarim ?"

Les questions ne trouvèrent pas de réponse immédiate. Et tandis que le silence s'installait à peine, une nouvelle voix se fit entendre. L'oiseau qui avait parlé se montra, atterrissant avec agilité auprès des sentinelles. L'homme oiseau connaissait l'étranger et les mots qu'il adressa aux gardes distillèrent les dernières tensions. L'ambiance n'était plus vraiment à la méfiance désormais.

Reed, rassuré, desserra les doigts du manche de son arme. L'inconnu se présenta.

"Teba, guerrier du peuple Rito. Les amis de Link sont mes amis"

L'ex-capitaine mima Teba, posant également la main sur le cœur.

"Reed, simple voyageur" dit-il sans la moindre once d'hésitation, sourire aux lèvres.
 
***
 
Teba ouvrait la marche. Reed, à quelques pas derrière, laissait vagabonder ses pensées. Désormais il connaissait le nom de son acolyte ... Link ...

Soudain, parmi les mots de l'oiseau, certains attisèrent sa curiosité.

"... sur les ressources de notre belle cité."

Reed tendit l'oreille, se rapprochant de Teba pour mieux entendre. Quelle genre de ressources abritait le village ? La cité cachait-elle des choses de grande valeur ? Sans aucun doute. Il y avait forcément de grandes richesses au sein d'une telle fortification. Quelle aubaine pour lui d'y entrer sans heurt, sans qu'on ne puisse le soupçonner de mauvaises intentions.

Teba continua à parler d'une fille perdue et d'une mère partie à sa recherche. Ils étaient sans nouvelle du duo. L'homme oiseau semblait inquiet et demandait l'aide de Link. Et il y avait de quoi être soucieux, les terres d'Hyrule étaient dangereuses. S'il en avait eu l'occasion, sous le pavillon noir, l'ex-capitaine n'aurait pas hésité à prendre en otage la fille et la mère contre une belle rançon.

Bien que Teba ne s'adressait pas à lui, Reed ne manqua pas l'occasion. Il avait là une belle opportunité pour peut-être, avec chance, en tirer un quelconque avantage. Il n'était pas contre une récompense ou bien encore une aide précieuse du peuple aviaire dans sa traque à l'homme.

"Allons, je suis sûr qu'elles vont bien, aucune inquiétude, je partirai demain à l'aube à leur recherche ... c'est la moindre des choses que je puisse faire pour vous remercier de votre hospitalité."

Il s'arrêta quelques secondes, laissant planer un silence, puis continua.

"En revanche je ne suis pas contre l'aide d'un guide, je ne connais pas particulièrement la région ... Je ne sais même pas où se trouve les Sœurs de Pierre" dit-il, arborant un sourire en coin.

Il se tourna vers Link.

"Je suis certain que tu es partant, hein ?" lança-t-il amusé, avant d'entrer comme un prince dans le village.

Le loup était dans la bergerie ... ou plutôt le lion était dans le nichoir.


Link

Petite noisette

Inventaire

Ignorant le trait qui avait d’abord accueilli son récit, l’Hylien tâcha de rester imperturbable, tandis que se calmait enfin la jument. Sa main gauche, celle qui ne lui faisait pas mal, quitta finalement les naseaux de son amie pour mieux retomber contre son flanc. Un silence pesant – froid comme le vent qui fouettait amèrement la montagne – s’installa, le temps d’un bref instant. Le poing fermé et les phalanges blanchies sous ses mitaines, il était tendu. Infiniment plus que n'aurait pu le laisser paraître sa gueule, marquée de trois lames Sheikah durant un combat qui semblait désormais appartenir à une autre vie. Le poil dressé sur la nuque, l'étranger se força à détourner le regard des silex qui le tenait encore en joue.

Ils le renvoyaient à d'autres images. De celles qui, intenses, continuaient aujourd'hui encore à l'effrayer.

Il craignait ce feu mauvais qui brûlait au fond de sa carcasse.

Une voix connue, émanant des cimes gelées, vint soudainement apaiser son angoisse. Il ne pouvait pas encore apercevoir Teba, mais son seul timbre suffit à décrisper le vagabond ; à qui le Rito avait appris un peu de sa langue. Quand l'oiseau de proie toucha finalement terre, l'ancien homme-lige lui adressa un regard, suivi d'une série de gestes de la main : du doigt, il désigna son torse avant de dessiner deux cercles à l'aide de ses paumes — l'un au niveau de son coeur, l'autre sur son abdomen. Enfin, rejoignant index et majeurs, l'enfant-sans-nom signifia à l'archer qu'il était heureux de le revoir. Le guerrier rémige ne lui répondit pas immédiatement, s'adressant d'abord à ses vigies, dont la majorité était encore camouflée par la frondaison. Les deux veilleurs qui gardaient la seule voie de terre vers la colonie relevèrent lances et arcs, cessant finalement de les menacer.  Puis son ancien compagnon d'armes revint vers eux ; le bec chargé de remarques ainsi que de questions.

"Peut-être ai-je changé, en effet", confirma le voyageur, le regard absent, perdu entre la neige et la futaie, sans réellement réagir au titre flatteur qui lui était accordé. De ses lèvres gercées par l'hiver, perçaient de petits nuages de givre. Puis, sans en dire plus, Sans-Visage ramena sur son nez le tissu qui, des mois durant, avait couvert et masqué son être. La curiosité du Grand-Aigle loin d’être épanchée, Teba s’essaya à une nouvelle interrogation ; à laquelle il n’avait guère envie de répondre. Déjà à l’époque de leur rencontre – quoique pour d’autres raisons, alors – le voyageur s’était montré très évasif. Ses pas l’avaient menés jusqu’à Kohga et ses Yigas, lesquels l’avaient laissé méfiant ; incertain. Les épaules lestées d’un fardeau sans doute trop lourd, il avait préféré rester vague… de peur de porter préjudice à la jeune femme dont la voix l’avait guidé. « Oui, fit-il simplement, j’ai fait ce qu’il fallait. »

Le frimas de son regard retrouva brièvement l’ocre de celui de Teba, au penage d’albe, avant que celui-ci n’aille se présenter à Reed — laissant finalement Sans-Nom seul avec ses pensées. L’esprit dérivant vers les plateaux d’Hebra et le Magnat-Grenat qu’il avait rencontré entre les Dents-de-Pierre, il se sentit obligé de nuancer. Avait-il vraiment mené à bien la mission que la princesse lui avait confiée ? Son combat était-il enfin terminé ; où lui fallait-il déjà reprendre les armes ? « ... Je crois », souffla-t-il finalement, plus pour lui que pour qui que ce soit d’autre. Une fois de plus, ses pupilles s'étaient couvertes d’un suaire opalin tandis que se serrait sa poitrine. Il ne savait pas s’il aurait la force de se lancer à nouveau dans la bataille. Il n’en avait pas le désir. En vérité, il souhaitait plus que tout l’éviter.

Un frisson discret secoua son échine.

Sans doute était-ce seulement le froid.

Bientôt Teba se mit en route, les guidant vers Uusl Khassu. Reed lui emboitant pas, l’ancienne Épée de la Couronne se décida à fermer la marche ; tachant de chasser ces pensées de ce crâne qu’il lui arrivait si souvent de détester. Pourquoi avait-il fallu que ce soit celui-ci ? Heureusement pour lui, sans doute, la voix puissante de l’archer résonna à nouveau entre les pins. Il évoquait la situation complexe à laquelle faisait face la colonie. Une tribu de Bokoblins approchait par l’est tandis que d’autres survivants cherchaient après des ressources à l’ouest. Un instant, il envisagea de questionner la stratégie de celui qui l’avait porté jusqu’à Medoh, mais garda finalement le silence. Son avis n’intéressait sans doute que lui et il doutait de façon que le Rito n’accepte de prêter main-forte à d’autres rescapés. S’il n’avait pas déjà considéré la question.

Rapidement, le héros Rémige aborda un autre sujet : l’une des filles d’Asarim, qu’il lui avait été donné de rencontrer un an plus tôt, avait disparu. La situation était inquiétante, mais le manque d’ailes disponibles ne lui permettait pas de dépêcher l’une de ses sentinelles à sa recherche. Sous l’étoffe, les lèvres du jeune homme se descellèrent, un temps, mais trop lentement. Le forban qui l’accompagnait s’était déjà saisi de la parole. Étonné devant tant d’enthousiasme, le cavalier à pied le laissa s’exprimer. Peut-être avait-il meilleur fond qu’il ne l’avait d’abord cru, Reed offrant d’entrée de jeu son aide au Nid ; tout en réclamant la sienne pour le guider dans ces régions.

Les regards se tournèrent vers lui alors que les trois comparses longeaient les premières bicoques, réservées aux estropiés, aux orphelins et aux pauvres hères incapables de voler. A quelques coudées se dressaient les premières marches vers le cœur du Couvoir. « ... Entendu », lança-t-il alors, après avoir pris le temps de réfléchir sa décision, joignant à son propos un bref hochement de tête à destination de Reed. Puis, sans appel, il ajouta : « Mais nous partons avant la tombée de la nuit. » Cela leur laissait plusieurs heures, encore, s’il comptait prendre la route en début d’après-midi.

Son attention revenant à la jument qu’il avait conduite jusqu’au village, il tira un vieux linge rouge de sous la selle ; brodé du blanc des armoiries du clan de Revali. Le symbole semblait brûlé. « Une larme de gardien a endommagé le tissu. », déclara-t-il, le regard porté sur les restes de sa paravoile. Ce n’était qu’un demi-mensonge ; le trait n’ayant pas tout à fait été tiré par l’un des cerbères mécaniques de l’armée Sheikah. Pourtant, c’était bien la technologie des Anciens qui avait manqué de le tuer ce jour-là et dont le feu azur avait rongé tout ou partie de l'étoffe. « J’ai pensé que… », commença-t-il maladroitement, plus attaché à l’objet qu’il ne l’aurait montré. « C’est rattrapable, tu crois ? », questionna-t-il seulement.

"Peu importe", se reprit-il ensuite, en réalisant que la question n’avait pas grand sens tant il y avait plus pressant. Et lui d’ajouter, non sans ranger le tissu : « Je te confie ma jument. Nous partirons avec elle, elle pourrait nous aider à transporter d’éventuelles blessées. »

Sachant le fin-tireur très occupé, l’Hylien prit congé ; après avoir ramené sa main jusqu’à sa mâchoire et en avoir avancé le dos vers son interlocuteur. Puis, glissant son doigt plié comme un crochet sur son menton, il acheva de tendre sa paume vers le pygargue des neiges. Il saurait ce que cela voulait dire.

"N’ai pas peur", souffla-t-il à Epona, en l’abandonnant ensuite aux soins de l’un des guetteurs appelé par Teba. Son front épousa brièvement celui de l’haquenée. « Je serais de retour bientôt », acheva-t-il ensuite, laissant son scramasaxe harnaché à l’animal. Se tournant enfin vers Reed, il lui accorda davantage de son attention. « Tu as faim, j’imagine, fit-il sans le questionner, suis moi. »


Reed


Inventaire

Link avait répondu par l’affirmative. Reed était surpris de cette réaction, d’ailleurs longuement attendue. En effet, la réponse ne fut pas immédiate et l’homme avait laissé filer une poignée de secondes avant de bouger les lèvres. Ce temps de réflexion si long avait plutôt donner l’impression que l’homme ne voulait pas s’engager dans cette recherche. La détresse de son ami oiseau avait sans doute fait grandement pencher la balance en faveur du oui. Dans d’autres circonstances, probablement que la réponse aurait été toute différente.

« Mais nous partons avant la tombée de la nuit. »

Reed se crispa. Pour les plus avertis, un mélange d’agacement et d’étonnement pouvait se lire sur son visage. Il tâchait de sauver les apparences. L’ex-capitaine n’aurait pas craché sur un peu de repos. Le voyage l’avait éreinté. Les nuits à la belle étoile, les températures glaciales et la nourriture peu abondante avaient fatigué sa lourde carcasse. Voir s’envoler l’opportunité d’une vraie nuit de sommeil réparateur ne l’enchantait pas … mais avait-il le choix ? Ne pas aller dans le sens de son guide aurait pu condamner cette belle occasion qui se présentait à lui. Si la mission de sauvetage était couronnée de succès, Reed en tirerait forcément un avantage. Contraint par sa cupidité, Reed hocha alors simplement la tête.

« Tu as faim, j’imagine »

« Suis-moi. »

Le vagabond lui emboita le pas, non sans répondre à cette interrogation qui n’en était pas vraiment une.

« Je meurs de faim tu veux dire … »
***
Suivant Link par automatisme, sans avoir conscience de son environnement, il se remémorait son ancienne vie … la nourriture à profusion, les odeurs de viandes grillées, les boissons qui enivrent, … toutes ces victuailles que les activités de sa bande lui permettaient d’avaler. A cette époque, toutes les nuits il s’endormait la panse pleine. Ce temps-là paraissait tellement loin maintenant.

Perdu dans ses pensées, les premières senteurs de tambouille le sortirent de ses souvenirs. Il se mit aussitôt à saliver davantage. Ils s’approchaient assurément des cuisines et du garde-manger. Et effectivement, bien vite Reed, toujours à la suite de Link, aperçut derrière l’épaule de son acolyte des étagères bien fournies et un feu crépitant sous une énorme marmite. Un rito s’affairait autour du feu, tandis qu’un autre coupait en lamelle un saumon alléchant. Les rayonnages quant à eux contenaient plus de nourritures qu’il n’avait imaginé. Bien qu’au premier abords le tout semblait en désordre, il n’en était rien. Les aliments étaient triés et groupés. Reed ne pût identifier tout du premier coup d’œil, mais ils avaient l’embarras du choix. Son attention se porta alors sur un morceau de viande séchée qui pendait au bout de sa ficelle. Guidé par la faim, il approcha rapidement la main pour le saisir, mais s’arrêta net juste avant. Il n’était pas chez lui après tout. Il tourna les yeux vers l’homme oiseau qui s’emparait maintenant d’un bouquet d’herbes aromatiques.

« Je me permets, si vous n’y voyez pas d’inconvénient … je vous rendrai la pareille »

Le rito, trop absorbé par ce qu’il était en train de réaliser, hocha machinalement la tête et ne prêta ensuite pas plus d’attention à Reed. L’ex-capitaine décrocha alors le gibier, et s’empressa d’arracher un morceau qu’il mastiqua avec entrain.

« Mon ami, je m’installe ici, et je ne partirai pas avant d’avoir l’estomac rempli … »

Reed se mit aussitôt à table, avant de reprendre

« … et quelques provisions dans les poches … qui sait combien de temps prendront nos recherches … »

Le corsaire désigna ensuite la place vacante devant lui.

« Installe toi ! mangeons puis partons sans plus attendre ! »


Link

Petite noisette

Inventaire

Les ponts suspendus qui longeaient le Bec-de-Pierre et grimpaient jusqu’à son sommet étaient étroits. L’hiver ainsi que la glace les avaient rendus glissants, aussi. Par endroits, de longues gouttes de verglas se jetaient du bois vers le lac qui avait su creuser la roche autour du Nid. La main gauche de l’Hylien, celle qui ne lui faisait pas mal, longeait le Serpent-de-Feu, peint d’écarlate à même la paroi. La dernière fois qu’il avait fait escale ici, l’ancien homme-lige avait à peine remarqué la fresque — l’information qui se cachait entre les écailles carmins ne l’intéressait pas assez pour qu’il y prête réellement attention. Il avait une mission à remplir, à l’époque. Un objectif. Les choses étaient différentes désormais.

Sans doute lui faudrait-il s’entretenir avec Teba, à propos du Magnat-Grenat. L’archer pourrait vraisemblablement lui en dire plus à propos de cette mystérieuse entité qui l’envoyait de nouveau en direction du Sud et de l’Est ; vers ce qu’il avait un temps espéré laisser derrière lui. Sinon, il lui faudrait peut-être chercher après Asarim, mais Sans-Nom n’y tenait guère : le vagabond entretenait, avec le conteur, une relation étrange ; faite de silences entendus et de non-dits. Pourtant, ni l’un ni l’autre n’étaient dupes et l’étranger ignorait combien de temps ce petit jeu pourrait durer.

Il ne tenait pas à ce qu’il cesse. Il n’avait pas envie de discuter de ces sujets oubliés.

Bientôt, les deux Hyliens arrivèrent jusqu’à l’un des gardes-manger collectifs que comptait le nid. C’était le plus bas, à l’exception des quelques feux de camp allumés au pied-même du pic. Reed, visiblement affamé, n’avait guère besoin de plus. Quelques instants après être arrivé, seulement, il attrapait déjà une saucisse salée suspendue par deux des Rémiges visiblement en charge de la bonne préparation du souper.

"Teba-ka Ha’ere", lança l’Hylien, les lèvres percées d’une buée froide, tandis que l’un des deux hommes-oiseaux les dévisageait avec méchanceté. Le Rito soutint le regard du vagabond un court moment avant de reprendre son ouvrage : il dépeçait l’un de ces grands élans, qui ne quittaient généralement pas les plateaux d’Hebra. L’arc qui avait servi à abattre la bête avait été déposé contre l’un des murs ouverts de l’abri suspendu. Il s’agissait d’un bel objet, fait de bois sculpté et de corne, qui devait nécessiter une puissance phénoménale pour être bandé. Un instrument de précision, un instrument pour tuer.

Déjà assis, devant quelques victuailles qu’il estimait selon toute vraisemblance bien méritées, Reed l’invita à faire de même. L’étranger, se saisissant d’un pichet d’eau claire de la main droite, le déposa d’abord sur la petite table que son aîné leur avait indirectement réservée. Puis, faisant bien attention à ne pas changer de main, il récupéra deux verres. Toute la vaisselle était faite de terre cuite ; décorée de peintures aux motifs géométriques et colorés. De petites ailes avaient été sculptées sur le pichet et servaient d’ailleurs d’anse.

C’est dans un silence presque religieux que Sans-Visage se décida à rejoindre son compagnon d’infortune ; sans s'embarrasser de nourriture. Il n’avait pas plus faim qu’il n’avait envie de parler. Pour autant, le forban avait raison : il était pertinent de partir avec de quoi se sustenter, une fois en route. Teba n’avait pas dit précisément depuis combien de temps la compagne et la fille du Poète étaient parties ; ni vers où elles s’étaient initialement envolées. Les recherches pourraient s’avérer longues, même avec l’aide d’une jument comme Epona. Laissant le col-bleu manger et boire son saoul, il profita du calme pour rassembler ses pensées.

"Finis vite", fit-il après un moment, à l’attention de Reed. Ses mots, sitôt prononcés, se transformaient en une fumée glacée que même le feu allumé par les Rito au cœur du petit écrin qui servait de cuisine ne saurait réchauffer. L’hiver était vif, la poigne du Seigneur-Frimas sans merci. « Nous partons d’abord vers l’Ouest », ajouta ensuite l’Hylien, désignant du doigt les anciennes collines de Verride, dont le nom avait sombré dans l’oubli depuis longtemps. Lui-même ne le connaissait pas, mais il savait que le peuple Rito y avait jadis dressé un monuments ; que les filles d’Asarim aimaient à arraisonner. Caché par les neiges, il était désormais invisible. « Quill connaît ces hauteurs. Elle s’y rend souvent », affirma-t-il simplement, sans plus détailler son sentiment. Reed avait demandé un guide, pas un précepteur.

Laissant son regard se perdre entre les flocons qui, soulevés par le vent, entamaient une inquiétante danse, il se prit à questionner la pertinence d’un départ si impromptu. Sans craindre outre-mesure - à tort, sans nul doute - le blizzard qui menaçait de se lever, Gueule-Cassée ne souhaitait pas jeter son compère vers une mort probable. C’était une chose que de ne pas faire attention à soi ; c’en était une autre que d’exposer autrui au danger.

De mauvaise compagnie, à l’évidence, l’Hylien finit par se lever sans prévenir. Devant le regard surpris de son camarade, dont l’écuelle n’était pas tout à fait vide, il s’expliqua de quelques mots. « Je vais m’assurer que la jument est prête », dit-il seulement comme si cela suffisait à éclairer l’inconnu — comme s’il ne s’agissait pas en vérité de s’isoler de nouveau. D’un bref coup d'œil derrière lui, en cuisine, il repéra un bouillon froid dont les deux Rémiges ne s’occupaient plus. Des restes, sans doute. D’un ton entendu, il reprit : « Je te laisse te charger des provisions. Prends ce que l’on pourra réchauffer simplement ».

Après un rapide signe aux deux chefs, il quitta la pièce sans plus se retourner.


Reed


Inventaire

Link ne semblait pas avoir faim. Assi aux côtés du boucanier, il ne toucha pas à la nourriture pourtant abondante autour d’eux. Reed, quant à lui, ne se faisait pas prier pour engloutir vivres en tous genre.

Fidèle à son attitude taiseuse depuis le début de leur rencontre, l’homme qui ne mangeait pas ne décocha mot, comme absorbé dans ses pensées. S’écoula alors un instant silencieux, seulement rythmé par les coups de couverts et les bruits de mastication de Reed.

« Finis vite »

L’ex-capitaine marqua une pause, hochant la tête, avant de reprendre son repas.

« Nous partons d’abord vers l’Ouest » « Quill connaît ces hauteurs. Elle s’y rend souvent »

Reed regarda au loin ce que son compagnon lui désignait.  Ces régions semblaient tellement hostiles, si glaciales et sans vie. Ne devraient-ils pas parler de cette Rito et sa mère au passé ? Rien ne pressait peut être …

Bien que l’attitude de Link indiquait qu’il ne souhaitait pas s’éterniser ici, Reed fut tout de même surpris lorsque l’Hylien se leva soudainement, prétextant rendre visite à sa jument. Contrairement à lui, Link n’avait rien avalé. Trop soucieux sans doute. Soucieux à propos de quoi ? Cela il l’ignorait, et il ne pouvait que supposer.

Reed termina à la hâte son repas et se leva lui aussi prestement. Il chercha du regard l’un des Rito présent, lui balbutia quelques mots, et lui mima maladroitement ses intentions.

L’oiseau d’abord surpris, observa l’homme avec attention, avant de comprendre où voulait en venir le forban. Le volatile interpella alors son compère, échangea avec lui quelques propos obscurs dans leur dialecte local. Finalement, l’un d’eux attrapa un sac qu’il remplit de provisions en tous genre avant de le tendre à Reed. Le principal intéressé attrapa le baluchon, remercia d’une courbette exagérée les deux Ritos et s’en alla sourire aux lèvres.

Les rapaces continuaient leur tambouille, quand les mouvements de balancier d’une ficelle attirèrent le regard de l’un d’eux. Surprenant … il était persuadé qu’il y a moins d’une poignée de seconde encore, au bout de cette cordelette se trouvait un morceau de viande séchée.

***

Deux jours s’étaient écoulés depuis leur départ du village Rito. Guidé par Link, ils avaient filé en direction de l’ouest, accompagnés d’une météo éprouvante qui avait grandement ralenti leur progression. Le froid, le vent, et la neige comptait parmi leur nouveau compagnon de route dont Reed se serait bien passé. La fraicheur des régions semblait s’ancrer au plus profond de sa chair, et malgré les couches de tissu, il peinait à lutter contre l’impitoyable hiver. Un breuvage qu’il sirotait – gracieusement offert par les Ritos - lui permettait de rendre les températures plus supportables pour sa personne. Le liquide réchauffait par on ne sait quel miracle le chemin qu’il empruntait, irradiant de sa chaleur l’intérieur de la carcasse congelée du pirate.

Link, quant à lui, à quelques pas devant lui, avançait sans sourciller – où du moins sans le montrer. L’ex-capitaine stoppa sa progression et l’interpella.

« Hé, oh ! L’ami ! Tu n’es pas fatigué ? Arrêtons-nous quelques instants … je … je meurs de froid … »

Reed marqua une pause pour avaler une nouvelle gorgée, avant de reprendre.

 « Abritons-nous du blizzard et allumons un feu, j’ai l’impression que le vent se lève … » lança-t-il, fixant le ciel blanc opaque, d’où tombait les flocons par à-coup.

« Je n’ai pas envie de finir en glaçon, qu’en penses-tu ? Cette structure rocheuse là- bas devrait faire l’affaire »

Reed n’avançait plus, attendant une réponse - ou du moins une réaction de son acolyte.


Link

Petite noisette

Inventaire

La voix du boucanier déchira l'air froid comme un couteau fend le papier. Portés par le vent, d'épais flocons, annonciateurs d'une tempête prochaine, tombaient doucement des cieux et l'Hylien aux cheveux de feu fatiguait. Il craignait la fureur de l'Hiver, dont la poigne semblait immanquablement se refermer sur eux. Tôt ou tard, il ne serait plus possible d'avancer, c'était une certitude. Et pourtant... et pourtant, le vagabond ne souhaitait pas s'arrêter. Peut-être avait-il cessé de s'écouter – de tenir compte de ses besoins, à tout le moins – depuis trop longtemps. Certains, parmi les anciens compagnons du fantôme qui persistait à le suivre, y auraient sûrement lu la preuve de sa dévotion. D’aucuns, plus lucides sans doute, auraient éventuellement su percer à jour les emprises plus sombres qui le poussaient à agir de la sorte.

Sans un mot, d’abord, l’ancien homme-lige laissa la jument le porter le long de la route de poudreuse qu’il leur fallait gravir. Mais l’aigrefin, fort de sa lassitude, insista une fois encore. D’un bref et discret geste du talon, l’étranger invita Epona à s’arrêter. Il ne prit cependant pas la peine de se tourner vers Reed — pas immédiatement. Laissant le marin détailler un peu plus le fruit de son inquiétude, Sans-Nom laissa le givre sceller les lèvres qu’il gardait cachées derrière le même masque de tissu qu’il portait au moment de leur rencontre avec la garde du village Rito. De tièdes volutes filtraient à travers l’étoffe tandis qu’il pesait le pour et le contre en silence.

Puis, la voix du forban s’éleva une troisième fois.

Cela ressemblait désormais plus à une plainte qu’à une véritable requête. Le pirate disait avoir repéré une cavité dans laquelle ils pourraient s’abriter du blizzard que leur préparaient les nues et le fait est qu’il n’avait pas tort. Résigné, agacé aussi, l’autrefois chevalier se décida finalement à mettre pied-à-terre. « Entendu », fit-il seulement, alors que ses doigts rompus par le froid ne se refermaient sur le cuir cassant de la sangle de son amie. Et lui d’ajouter, se tournant enfin vers son compagnon de route : « Je te suis. » Une certaine indolence portait sa langue et trahissait l’harassement qui l'accablait. Pourtant, fidèle à son propos, il s’engagea à l’arrière de son camarade d’infortune, le laissant ouvrir le chemin vers l’abri qu’il avait identifié.

Le vent chargé de glace lui brûlait les poumons avec insistance et son bras le démangeait plus qu’à l’accoutumée. La confrontation avec le Magnat-Grenat l’avait sans doute bouleversé davantage qu’il n’était prêt à le reconnaître.

Suivant la piste de Reed, ils arrivèrent bientôt à destination. Le flibustier avait découvert une vieille caverne, protégée des neiges par un surplomb de pierre. Sa bouche vorace semblait avoir avalé et digéré  toute la blanche hermine que la borée projetait à proximité de ses dents. L’endroit manquait d’évidence en profondeur, mais il demeurait assez large pour que les deux hommes et l’animal puissent y faire escale. « Par ici », souffla-t-il simplement à son amie, contrainte de baisser la tête pour pouvoir s’insinuer dans ce qui ressemblait étrangement à une vieille tanière de loups. Sa main droite, gantée et ceinturée du bracelet de perles boisées que lui avait offert Pahya le soir de son départ, flattait la ganache de sa camarade, comme pour mieux la guider. « Tu vas voir, ce n’est pas si mal ici », ajouta-t-il avec tendresse en reculant vers le fond du gîte improvisé, la voix étouffée par la guimpe qui camouflait sa gueule cassée.

Tandis que son partenaire commençait déjà à s’installer, l’Hylien récupéra le deuxième drap de selle que transportait son ami. Balayant brièvement le sol qu’ils foulaient désormais tous du pied, il allongea le tissu ouvragé, sobrement brodé çà et là de symboles associés au Village Caché. Puis, en silence, il déchargea l’haquenée de l’un des fagots qu’ils avaient emporté avant leur départ. Le voyageur récupéra aussi l’une des poches de provisions restées harnachées.

Nous avons encore un peu de riz, lança l’errant, le regard perdu au fond de la besace de jute. Il n’avait pas pris la peine de relever la tête vers le pauvre matelot sans navire. « Il y a aussi de la viande séchée dans l’autre sac », déclara-t-il avec nonchalance, en s’extirpant enfin de leurs réserves. En vérité, il n’avait guère besoin de vérifier : c’était lui qui gardait leurs vivres et sa mémoire était assez solide pour ne pas lui faire faux-bond. Mais c’était aussi l’occasion d’éviter une potentielle interaction qu’il ne souhaitait pas avoir. « Peux-tu t’occuper du feu ? Je préparerai quelque chose à manger en revenant », demanda-t-il tout de même, en s’approchant de son amie pour récupérer un peu du foin qui lui était destiné. S’adressant désormais à elle, il étala son repas sur le sol de leur retraite : « Là… Ne mange pas trop vite, d’accord ? — »

Il réajusta les pelisses qui serraient son échine en gagnant l’entrée de la cache, avant de se retourner vers le pirate. Le givre de ses yeux plongés dans les siens, il décida finalement de détailler son intention. « Je vais chercher après des traces de Quill ou de sa mère. Je ne serais pas long. »

Ils procédaient ainsi depuis deux nuits désormais.

Gravissant la petite colline dans laquelle le temps avait fini par creuser l'alcôve qui leur servirait d’étape, le garçon-sans-nom leva la main au-dessus de ses yeux et s’accorda une seconde pour contempler l’albe des plaines. Le manteau d’opale du Seigneur-Frimas était piqué d’arbres secs, au ramage alourdi de neige. Il scrutait avec attention mais ne discernait rien, à la lumière ocre du coucher de soleil, qui aurait pu lui rappeler le plumage de l’une des deux Rito au moins. Camailla, la mère, affichait un pennage vert clair — à l’image de la sauge que brûlaient parfois les Sheikah. La petite, elle, était plus aisée à remarquer : ses plumes violettes auraient dû faire d’elle une cible facile au milieu d’une mer de lait telle que celle-ci.

Sans plus attendre, Sans-Visage se laissa glisser jusqu’au pied du mont, tournant le dos à son acolyte et à sa camarade, cachés de l’autre côté de la butte. S’il ne pouvait pas trouver les deux Rito, peut-être pourrait-il identifier le sentier qu’elles avaient choisi d’emprunter… Si elles n’étaient pas parties en volant. Il espérait que l’enfant peinait encore trop à décoller pour parcourir une si longue distance à travers les nuages. Sans quoi, ils seraient bien en peine de les retrouver.

Avançant à travers les bois éparses, il repéra un arbre éclaté. Le conifère était étalé de tout son long comme s’il avait été jeté à bas par un géant. En plusieurs endroits, il avait été brisé en deux, presque aussi nettement que s’il avait été débité par une équipe de charpentiers. De telles fractures ne pouvaient relever que de la chute.  « Peste ! » se surprit-il à penser en approchant. Sa paume gauche reposait désormais sur la fusée de sa lame, quand bien même il savait pertinemment que l’animal qui avait fait ça était parti depuis longtemps déjà. Ses dents grincèrent en silence quand, chassant la neige de l’écorce, il remarqua les quatre griffes qui striaient le bois.

D’autres arbres avaient subi le même sort, traçant une longue ligne brisée à travers la sylve.


Nous sommes sur les traces d’un gardien, expliqua-t-il avec distance et froideur, en arrivant de nouveau au repaire érigé par le forban. L’homme avait fini de préparer le feu et en avait visiblement profité pour commencer à se réchauffer. Frappé de fatigue à son tour, l’Hylien décida cependant de ne pas s’asseoir. Il comptait repartir aussi vite que possible. « Il s’agit d’une machine de guerre, construite par les Anciens », reprit-il alors, conscient qu’il ne pouvait pas alerter son compagnon. L’affrontement qui les attendait peut-être relevait du suicide, ou presque, et il n’entendait pas envoyer un inconnu vers une mort certaine. « Elles ressemblent à d’énormes araignées de fer, plus hautes qu’un homme à cheval. Plus meurtrières, aussi », avoua-t-il, jetant sur ses yeux bleu de suaire de chair qu’il ne tarda pas à relever.

Sous ses paupières défilaient les rares souvenirs d’un autre comme s’il les avait vécus. Il se rappelait le goût du sang dans sa bouche, l’odeur de la chair brûlée et l’emprise de la tombe sur sa main.

Il se souvenait être mort.

Ces bêtes sont capables de traquer un homme sur des lieues et des lieues, sans relâche, fit-il, tâchant de chasser les mémoires de jadis par celles qu’il avait pu constituer à son tour. Pourtant, il sentait l’Autre, appuyé sur sa nuque. Sous les épaisses fourrures de sa tenue, son poil s’était dressé et un frisson secouait encore sa colonne. Sa voix n’était plus aussi assurée, quand il reprit la parole : « Leurs griffes déchirent les armures, mais c’est leur œil qui est le plus dangereux. Il crache le feu. »

Tâchant d’ignorer les braises qui dévoraient son bras, le vagabond commença à faire les cents-pas. Ses phalanges, blanchies sous ses moufles, s’étaient refermées un poing plus dur que la roche. Son regard, plus sévère, trahissait son angoisse. S’il était après Quill et Camailla, les deux oiseaux de proie étaient perdues. « Ne te sens pas obligé de m’accompagner », acheva-t-il, finalement, prêt à repartir immédiatement et à abandonner au pirate l’ensemble de leurs vivres.

Ses doigts se refermaient déjà sur les rennes d’Epona.


Reed


Inventaire

Le feu crépitait, résonnant bruyamment dans la cavité naturelle, à l’abri du vent glacial et des flocons de neige. Les fumées dégagées par la combustion s’élevaient lentement du bûcher. Reed, assis en tailleur à proximité des flammes se réchauffait et observait les volutes s’envoler avant de finalement disparaitre, comme aspirées, dans une large fissure déchirant le plafond de la paroi rocheuse. Son regard s’attarda ensuite sur le cœur du brasier. Les flammes dansaient et cette vision l’apaisait. La lumière flamboyante et la chaleur que lui procurait ce spectacle le réconfortait, et en même temps l’effrayait.

Ses pensées, comme les fumées dans la fissure, semblaient quant à elles être aspirées par le brasier. Reed ne pensa plus l’espace d’un instant. Seul le feu comptait, seules les flammes existaient, captant toute l’attention de l’homme.

Après quelques temps – il ne saurait dire combien exactement – les motifs aléatoires que Reed distinguait d’abord dans la danse des flammes, se mouvèrent en formes reconnaissables. Les actes atroces commis par le passé par le capitaine se déroulaient dans les flammèches, lui rappelant son passé de forban.

Ce n’était pas la première fois que ce genre d’hallucinations apparaissaient. Elles étaient sans doute la manifestation de ses remords, le revers de la médaille, le prix à payer pour ses crimes. Ces visions qui le hantaient montraient qu’au fond de lui une forme de culpabilité plus que légitime subsistait. L’homme n’était pas dénué de conscience, de morale, et ce qu’il avait commis ne pouvait pas ne pas avoir de conséquence sur lui … à moins de se laisser complètement dévorer par ses démons, de se laisser complètement dévorer par les flammes qui dansaient …

Fatigué du reflet de monstre qui lui était renvoyé, il détourna les yeux du brasero et se leva récupérer de quoi préparer leur repas de fortune.
 
***
 
Link revint au campement improvisé, le facies inquiet. C’était la première fois que Reed pouvait lire une émotion aussi marquée sur le visage de son acolyte.

« Nous sommes sur les traces d’un gardien », déclama-t-il simplement, comme si ces mots suffisaient au pirate pour prendre conscience de la menace.

Remarquant sans doute la mine interrogative du flibustier, il poursuivit, dressant un portrait destructeur et dangereux des arachnides d’acier.

La description des monstruosités lui rappela l’immense oiseau mécanique perché sur le village des Ritos. La même angoisse lui revint alors, décuplée au centuple par l’agitation non dissimulée de Link.

Comme assommé par les informations qu’on venait de lui livrer, Reed laissa échapper de sa bouche, quelques bribes inaudibles sous le ton de la question qui n’attendait en réalité pas de réponse.

« … Un œil … crachant le feu … ? »

Son regard était absent, et son esprit ailleurs, il tâchait d’imaginer la chose. Il n’avait souvenir d’aucune bête ou machine capable d’une telle prouesse. Il n’avait jamais croisé – physiquement ou par les mots – quelque chose de comparable. En réalité si, les paroles de Link lui rappelaient le type d’histoire qu’il avait pu entendre par le passé. Celles de monstres marins colossaux, de la taille de cité, capable d’engloutir n’importe quelle embarcation. Ce genre de légendes, il ne les avait jamais prises au sérieux, les considérant comme de simples histoires à faire peur, colporter par les plus naïfs ou les plus idiots. Cependant, Link ne faisant à priori pas partie de l’une de ces catégories d’homme, la menace paraissait terriblement réelle.

« Ne te sens pas obligé de m’accompagner »

La peur d’abord l’empêcha de répondre spontanément. Ensuite vint le questionnement. Qu’avait-il à y gagner s’il continuait sa route avec lui ? L’ennemi dépeint était dangereux, et les risques semblaient bien plus grands maintenant à la lueur de cette nouvelle information. D’ailleurs les recherchées étaient-elles encore en vie avec une aussi grande menace dans la région ?

Et puis, et si toute cette histoire était fausse ? Et si tout ceci n’était qu’une mise en scène dans le but de se débarrasser de Reed ? Et si Link avait en réalité retrouvé la fille et la mère et qu’il voulait s’allouer tout le mérite et les récompenses auprès des Ritos ? Ce scénario farfelu était peu probable, mais sait-on jamais. Devait-il renoncer ? A quoi bon risquer sa vie pour elles ou pour une potentielle maigre récompense ? Il ne connaissait pas les disparues après tout.

« Allons-y …  nous aurons plus de chance à deux j’imagine »

Reed ne savait pas exactement ce qui l’avait poussé à continuer les recherches avec Link. La curiosité peut-être, ou bien le goût du défi. Ou encore simplement l’envie égoïste d’aider son prochain pour alléger sa conscience, comme si de tels actes de bonté pouvaient effacer les crimes du passé. Quelle douce illusion … les flammes s’arrêtent de danser une fois le bois complètement consumé, lorsqu’il ne reste que des cendres.
 
***
 
Les dernières lueurs du soleil perçaient difficilement jusqu’à eux, se faufilant tant bien que mal au travers des branchages. Malgré cela la lumière parvenait tout de même à baigner le sol immaculé et les arbres dans des teintes orangées, presque irréelles. Il leur fallait se hâter, dans peu de temps la nuit allait tomber rendant leur traque encore plus difficile qu’elle ne l’était face au blizzard qui se levait.

Les deux hommes fonçaient à toute allure, tout deux sur le dos de la jument. L’animal guidé par Link, se frayait un chemin entre les arbres et autres obstacles végétaux avec une agilité que le pirate n’avait que rarement observée chez un cheval. Le pistage du gardien était plutôt aisé. En effet, le passage du monstre avait laissé de nombreux arbres couchés, de nombreux troncs coupés et même calcinés pour certains. Il leur suffisait alors – à peu de chose près – de suivre le sillon laissé par l’araignée mécanique, qui avait sans doute pourchassé quelque chose à travers cette forêt clairsemée …

Tout à coup, ils se retrouvèrent hors du bosquet. Devant eux, une large plaine blanche s’étendait, parsemée de pics rocheux couverts de neige. Ils restèrent quelques secondes sans bouger, dans le silence. Les traces s’arrêtaient.

Du moins en apparence, car en observant attentivement les rochers présents, certains n’étaient pas recouverts totalement de neige et présentaient de larges balafres. Sans doute les griffes de la bête avaient tailladé certaines de ces roches lors de son passage. Le regard attiré par ces anomalies dans le paysage, Reed scruta dans le lointain. Ses yeux tombèrent finalement sur un point sombre, une tâche grise au milieu de la blancheur omniprésente. Aussitôt, l’angoisse revint.

« Il est là … »


Link

Petite noisette

Inventaire

Ses doigts se refermèrent une dernière fois sur la fusée de sa lame, tandis que la terre boueuse en rongeait l’estoc. L’air acide, rendu acre par la fumée montant des cadavres calcinés et lourd par les larmes que mettaient à bas d’épais nuages noirs, lui brûlait les poumons. Il haletait. Le cliquetis mécanique des araignées de fer qui les traquaient depuis des lieux couvraient la voix de la jeune femme. Il l’avait entendue l’implorer, sans jamais comprendre ce qu’elle exigeait alors de lui. Une fatigue inexpugnable érodait les restes de son ardeur passée. Puisant, pourtant, dans ses dernières forces, l’homme-lige arracha l'Épée de Légende au limon et se dressa de tout son haut devant la Princesse-Orpheline dont il avait la charge.

Une lumière rouge dessinait une cible sur son front.

Ses doigts se refermèrent une fois de plus sur la lanière de cuir qui lui servait de rênes. Sous les pelisses de ses mitaines, ses phalanges s’étaient faites plus blanches que l’hermine qui recouvrait la montagne. Le forban, derrière lui, tenta de l’alerter mais les mots de son compagnon ne parvinrent pas jusqu’à ses oreilles. Toute son attention était concentrée sur le golem d’acier, au loin, figé devant ce qu’il devinait être l’une des nombreuses spélonques de la région. Le fer Sheikah de sa carapace déchirait la neige avec la subtilité d’une tribu Boko frappée de famine mais les cerbères mécaniques n’avaient pas été construits pour être discrets.

Les Anciens avaient érigé de telles machines pour semer la mort et brûler la terre.

Hennissante et paniquée, la jument se cabra à deux reprises. Ses sabots piétinaient un manteau de neige noirci par la course du démon de métal et l’espace d’un instant, elle sembla prête à partir au grand galop. Sa poigne se referma un peu plus sur la sangle tandis que grinçaient en silence ses dents, sous un épais masque de tissu. Il resta muet, le regard vissé sur le Gardien qu’il devinait avoir acculé la mère et la fille, alors qu’un feu mauvais lui rongeait le bras, attaquait ses poumons. La respiration rendue difficile par une angoisse qu’il tentait de réprimer l’Hylien baissa son cache-nez, puis la capuche rouge de la pèlerine offerte par le village caché. Malgré les froids ergots du Seigneur-Frimas, l’enfer polaire du Dieu Hiver semblait avoir laissé place à de fiévreuses limbes qu’il aurait préféré ne jamais retrouver.

Shhhh…, fit-il soudain, à l’attention d’Epona. Ignorant les avertissements de son compagnon et tâchant de refouler ses propres craintes, il porta la main gauche sur l’encolure de son amie. Le geste se voulait rassurant et la relation construite avec l’animal semblait assez solide pour qu’il parvienne encore à l'apaiser au devant d’une mort possible ; d’un échec presque-certain. Il portait les mâchoires crispées et le givre de ses yeux habillé des visages de ceux qu’il n’avait su sauver — de ces morts à qui il essayait inlassablement d’échapper.

Sans mot, le vagabond mena l’haquenée jusqu’à un conifère plus massif que les autres, derrière lequel Reed pourrait se cacher un moment. « Descends », fit-il ensuite, sans préciser tout de suite sa pensée. Conscient que son amie perdait patience, effrayée par la panique qui lui rongeait les sangs, il aida rapidement le corsaire à mettre pied-à-terre et lui tendit sa longue cape de chaume. Le vêtement Sheikah n’était pas aussi chaud que n’auraient pu l’être des fourrures, mais il aiderait le boucanier à ne pas grelotter et les deux Rito pourraient en avoir besoin. Lui-même étouffait déjà trop pour la garder. « Prends-ça aussi », ajouta-t-il en se séparant de la vieille pièce de fer gravée, marquée d’un portrait aujourd’hui oublié. « Si Quill refuse de te suivre, montre la lui et dis-lui que c’est moi qui te l’ai donnée », détailla-t-il simplement, sans être prêt à en dire davantage. L’enfant, alors qu’il séjournait à Uusl Khassu, l’avait vu jouer avec le morceau de métal et l’avait même questionné sur l’identité de la personne représentée.

Ses mains revinrent sur les rênes, alors qu’Epona renâclait de plus en plus fort. La jument était impatiente autant qu’elle n’était apeurée.

Je vais l’éloigner de la caverne, expliqua alors Sans-Visage, l’air plus sérieux que jamais. Et lui d’ajouter, presque autoritaire : « Profite de cette ouverture pour les sortir de là ». Les deux hommes n’avaient aucun moyen de savoir avec certitude si Camailla et sa petite était effectivement coincée dans la grotte, mais c’était à ses yeux une évidence : le regard de feu du Gardien menaçait toute tentative d’envol, bloquant les deux oiseaux au sol. S’ils avaient pu voler, ils seraient d’ores et déjà rentrés.

Piquant des talons les flancs de sa camarade, l’ancien chevalier lança la jument à pleine vitesse en direction du Cerbère de Fer. D’une main, l’autre restant fermement accrochée au licol, il fit tourner le chanvre de son grappin artisanal. La tête de métal, fouettée par le vent froid des collines, sifflait de façon stridente. Chacune des foulées d’Epona le rapprochait d’un destin qu’il n’était pas sûr d’être prêt à affronter.

Il n’avait pas le droit d’échouer. Pas à nouveau.

Bien vite – trop, peut-être –, ils arrivèrent à portée d’assaut. Il arma brusquement son bras et le fer de son grappin fila avec fureur, fendant l’air glacé de Tabanta.

Link lance le dé "Dé succès - pile ou face" !
Échec Échec
La tête de fer du grappin-griffe percute l'une des pattes du Gardien mais ne parvient pas à s'enrouler autour de celle-ci. Le Cerbère Mécanique repère Link mais ne le prend pas en chasse. 

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Le calme de la caverne lui devenait de plus en plus insupportable à mesure que le temps s'écoulait, charriant avec lui ce qui leur restait d'énergie et de moral. Sa mère avait beau faire bonne figure et la rassurer à chaque fois, Quill la connaissait assez pour sentir son appréhension grandissante. Si la caverne avait le mérite d'être humide et d'abriter de petites flaques, suffisamment pour les empêcher de mourir de soif, les insectes finissaient par se faire rares à cause de leur présence et devenaient à peine suffisants. Elles avaient bien tenté de s'enfoncer dans les ténèbres pour découvrir ce qui se cachait plus loin mais avaient seulement rencontré un cul-de-sac. C'était à partir de ce moment-là que le stress de sa mère était devenu de plus en plus palpable. La bête qui les chassait était infatigable et leur unique issue était bloquée. Rarement une bêtise avait autant pesé sur la conscience de la petite Rito. Elle se sentait responsable, mais au lieu de la calmer ce sentiment lui donnait de plus en plus l'impression que c'était son devoir de les sortir de là.

Quand elle clama à sa mère qu'elle allait vérifier si le démon de métal était toujours là, elle fut encore plus inquiète de l'entendre s'y résoudre calmement en la sommant seulement de faire attention. Dans son état normal, et pas affaiblie comme elle l'était à faire passer les besoins de sa fille avant les siens, elle aurait sans doute refusé avec force remontrances. La petite oisillonne s'avança prudemment vers l'entrée de ce qu'elle refusait de voir comme leur tombeau. Un pan de roche effondrée suite à un tir de la bête mécanique les cachait à ses yeux. Sa mère s'était longtemps inquiétée que le reste du plafond de pierre ne suive le même chemin quand sa fille lui avait raconté l'incident mais la voûte de la grotte avait tenu bon et il restait toujours une large ouverture. Heureusement les tirs s'étaient tus après sa disparition derrière la pierre et la bête ne semblait pas avoir pour plan de les enterrer vivantes. Pourtant elles avaient continué d'entendre le cliquetis des pattes de l'ancienne machine qui continuait inlassablement à patrouiller devant l'entrée de la caverne. Le gardien n'envisageait peut-être pas de les écraser sous la pierre, en revanche les pulvériser dès qu'elles mettraient le bout du bec dehors semblait rester d'actualité. Et le terrain était trop dégagé pour avoir même le temps de s'envoler sans risquer un tir.

Quill escalada prudemment le rocher, passant le bout de sa petite tête par le léger interstice entre le plafond et l'amas de pierre. Sa vue était limitée, mais ça lui paraissait plus sûr que de s'exposer complètement par le côté. Seuls ses yeux étaient visibles, et encore, pour un observateur affûté. Son cauchemar était toujours là, la situation n'avait pas vraiment changé. Elle poussa un soupir en redescendant. Pourtant alors qu'elle s'apprêtait à rejoindre sa mère, il lui sembla entendre un bruit. Des sabots ? C'était une chance inespérée qu'elle ne pouvait pas laisser passer. "Il faut attendre", lui avait répété sa mère. "Quelqu'un viendra nous chercher." Mais qui ? Que sa mère connaisse ses habitudes de jeu c'était attendu mais pour n'importe qui d'autre que son père, qui ne rentrerait sans doute pas au village de sitôt, la zone à ratisser était énorme. Sans compter qu'au bout de si longtemps on les considérait peut-être comme mortes. Des recherches avaient même peut-être déjà eu lieu sans succès ?

Alors si quelqu'un se trouvait là dehors, elle devait se signaler et implorer son aide. L'occasion ne se reproduirait pas deux fois. La petite Rito prit son courage à deux mains pour s'aventurer par l'ouverture. Son cœur fit un bon quand elle aperçut le cavalier qui n'avait rien d'un inconnu. C'est sans doute l'allégresse qui lui fit oublier le danger et lui enleva tout reste de prudence quand elle agita ses ailes en bondissant sur place. "Ici, Pé'pu-l'Ina, ici !" cria-t-elle. Même si elle savait qu'il l'aurait comprise dans sa langue natale, elle était fière de ce que son père avait pu lui apprendre de ses voyages. Rien ne lui permettait de savoir que le jeune homme était déjà sur leurs traces, mais ce dont elle était certaine c'était qu'il répondrait à son appel. Sa présence signalée, elle avait prévu de replonger sous la protection de la caverne en vitesse. C'est ce qu'elle aurait fait si son corps n'en avait pas décidé autrement. L'énorme araignée métallique l'avait également repérée, détournant son attention de Link, et venait de fixer son œil unique sur elle. Bouge. Bouge tout de suite. Son cerveau avait beau fonctionner à toute vitesse, ses pattes restaient plantées dans le sol et elle se sentait figée par l'effroi alors que le monstre ajustait son tir.

Ce furent les ailes de sa mère qui la ré-attirèrent sous la montagne avec elle tandis qu'un grondement sourd retentissait. Quill sentit tout trembler autour d'elle pendant que leur abri s'effondrait sur lui-même. Elle ferma les yeux en se serrant contre Camailla, la tête logée dans ses plumes comme elle ne l'avait plus fait depuis longtemps. Quand le calme revint il faisait noir. L'air était encore chargé de poussière et l'ambiance était oppressante mais elles étaient en vie. Seulement, elles ne pourraient plus se faufiler rapidement hors de la caverne à présent. Il faudrait déblayer une partie, sans compter le risque impliqué par le déplacement des rochers, elles devraient procéder méthodiquement. Avec les maigres forces qu'il leur restait, ce ne serait pas une mince affaire. Quill sentit le découragement et la culpabilité s'emparer d'elle. Et Pé'pu-l'Ina ne pourrait sans doute pas les aider à dégager le chemin s'il devait faire face aux tirs d'une de ces araignées mécaniques.

À l'extérieur, l'antique gardien ne s'était pas arrêté là. Si sa première cible était à présent hors de portée de tir, la machine n'en avait pas terminé pour autant. Loin d'éprouver de la fatigue, il lui fallait juste un peu de temps pour recharger son canon. Mais bien vite, sa tête tourna et le rayon rouge atterrit sur le buste du nouvel intrus. Cible verrouillée.

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