« Les vagues sont peu de choses au regard de l'océan »
Milieu de l'hiver - 4 mois 3 semaines 4 jours après (voir la timeline)
En silence, laissant son amie à son repas sans pour autant lui retirer sa main, le vagabond jeta un œil autour de lui. Ils avaient fini par quitter les Hauts-Plateaux d'Hebra mais avaient emporté leur lourd manteau d'hiver en partant. Une fourrure d'albe habillait en effet les sols, effaçant leurs imperfections et recouvrant leurs arêtes tandis qu'une gaine de givre emprisonnait encore l'essentiel des ravines comme des ruisseaux. Ici-bas, aux confins septentrionaux de l'Occident, le monde s’était paré du blanc tabard de l'innocence. « Tu as fini ? », s'enquit-il alors, le givre de ses pupilles revenant sur la robe rousse de la jument. Un instant, il voulut lui flatter l'échine, mais finit par retenir son geste. Une douleur pourpre lui rongeait le bras. Ses dents grincèrent sans un bruit. « Repose-toi un peu », finit-il par souffler, tandis que son front épousait délicatement celui de l'haquenée. Et de conclure, dans un murmure qui lui coûtait plus cher qu'il n'y paraissait : « On ne tardera pas. »
Son visage était fermé. Sur le verglas de ses pupilles reposaient deux discrètes feuilles de vélin.
Libérant le bras qu'il avait engoncé sous des lanières de cuir et d'épaisses pelisses, le voyageur se défit rapidement de l'étoffe qui, peu à peu, étouffaient son poignet ; ceinturait ses phalanges. La plaie marquant sa chair grimpait désormais presque jusqu'à ses doigts. Sous sa peau, elle dévorait jusqu'à son os. Bientôt, elle l'engloutirait tout entier. Tâchant d'ignorer les flammes qui léchaient avidement son épiderme, il abandonna ses effets sur la couche de fourrure, près du feu de camp allumé auparavant. L'air froid qu'exhalait le Seigneur-Frimas lui mordait la peau tandis que de ses lèvres gercées s'échappait une fumée arrogante — désinvolte.
Un soupir glacé passa entre ses dents, alors que l'Hylien retirait la lourde pèlerine qui jour et nuit le protégeait du froid. Après avoir défait sa première ceinture de chanvre, il avait méticuleusement répudié la chaleur de l'étole, mais s'était tout de même assuré de garder à la hanche son scramasaxe. La petite lame de chasse, qu'il n'avait plus tiré depuis des semaines sinon des mois, alourdissait encore son flanc quand il s'avança vers la modeste cascade près de laquelle il avait dressé le camp. Sur son torse nu et meurtri par les batailles courraient les stigmates d'une vie qu'il avait essayé d'oublier. Qu'il espérait encore – peut-être ? – perdre de vue.
Surprise, sans doute, Epona tourna la tête vers son maître. Sans un mot, les mâchoires crispées par la peine, le cavalier s'agenouilla devant devant la rigole que l'hiver n'avait su avaler. Puis, pour apaiser la souffrance qu'il savait désormais inévitable, il glissa son bras sous les aigres-flots ; aussi frigides que la poigne d'un géant de glace. « Hmpf — », grimaça-t-il, alors qu'il sentait mille et un pics de givre percer sa peau impudique, s'insinuer jusque dans ses muscles vermoulu par le mal. Il était frigorifié. La douleur ne se calmait pas — rien ne la calmait jamais.
Pourtant, il resta ainsi jusqu'à ne plus sentir la pulpe de ses doigts.
La bride entre les doigts, il ramena la main droite au dessus de ses yeux pour mieux contempler l'immense Bec-de-Pierre qui se dressait devant lui. Au sommet de la structure trônait un imposant oiseau de fer, de roche ou d'acier — il n'aurait su dire avec quoi les Sheikahs d'autrefois avait construit leurs automates. La Créature Divine, d'apparence assoupie, semblait désormais veiller le domaine Rito comme l'aurait fait un esprit protecteur. Autrefois, quelques mois auparavant, sa seule silhouette se détachant dans les cieux avait suffi à terroriser les plus braves des guerriers ailés. « Tk-k-k », fit-il à l'attention de la jument claquant sa langue contre son palais pour attirer l'attention de la jument qui, comme lui, avait fini par s'arrêter. « On y va », lança encore Sans-Visage, ramenant sur son nez l'étoffe qui camouflait près de la moitié de sa gueule brisée par les conflits qu'on lui avait imposé. Devant lui se dessinait le premier des ponts suspendus au dessus du grand Lac Pipiaf. Sans doute doute ne tarderait-il guère à apercevoir l'une des sentinelles qui, depuis des jours, observaient son approche.
L'enfant perdu s'avança finalement, sa lame, les restes endommagées de sa paravoile et son grappin accrochés à la selle de l'amie qui le suivait de près. Le son de ses sabots creusant la neige qui alourdissait le pont résonnait sans bruit, rendu muet par le froid vent des hauteurs qui balayait jusqu'aux montagnes.
A l’approche du flanc de falaise duquel pendait le chemin, la jument s’arrêta net. Elle renâclait, inquiète. « Pas de panique », souffla-t-il seulement, la voix étouffée par le cache-nez qui camouflait aussi certains des stigmates d’une guerre ancienne de cent ans. Sa paume grimpa doucement jusqu'à l'encolure de sa partenaire, avant de rejoindre tendrement sa joue. « Tu ne crains rien », fit-il encore, d'un ton aussi rassurant que possible. C'était la première fois qu'il la poussait à suivre pareil sentier. Labile, presque instable, la voie surplombait le ravin et dominait le chenal enkysté dans la glace. « Là... Tu vois ? », s'enquit-il ensuite, joignant le geste à la parole. Comme pour lui montrer que le pont de singe dressé par les Rito n'était pas moins sur que la terre d'albe qu'elle se refusait à quitter, l'Hylien avança d'un pas.
La neige crissa sous la fourrure et le cuir de ses mocassins.
Anxieuse, l'équidé manqua de se regimber. De ses nasaux pulsants s'échappait une fumée blanche quand le vagabond lui tendit de nouveau la main
"Viens —", demanda-t-il alors, après s'être retourné vers l'animal resté dans son dos. Il lâcha ensuite les rênes qui, longuement, avaient ceinturés sa paume droite. Il fallait qu'elle sache qu'il ne la forcerait à rien. « N'ai pas peur, d'accord ? », l'encouragea néanmoins Sans-Nom, un petit sourire caché dans l'intonation. Lentement mais sûrement, son amie avança le sabot vers lui. Bientôt, la neige que revêtait le passage de chanvre et de pin arborait aussi la marque de sa bravoure. « Bien », lança seulement l’étranger, les lèvres encore rompues de bienveillance et de contentement.
Le pont était trop exigu pour qu’ils avancent tous deux de front, aussi s’engagea-t-il en tête. Pourtant, ils n’avaient que peu progressé quand une voix inconnue s’éleva derrière eux. L’Hylien s’arrêta net, sans nécessairement tourner talons aussi vite ; poussant Epona à en faire de même. L’homme qui l’interpellait avait eu le temps de le saluer avant qu’il ne se retourne finalement et n’émerge de son côté après avoir brièvement longé sa camarade. Sentant son angoisse, il avait laissé sa main courir le long de son travers et la gardait d’ailleurs tout contre elle.
Du regard, il jaugea longuement le maraud qui mandait après son aide. Il portait un manteau long, doublé d’une fourrure épaisse, sous laquelle se camouflait visiblement l’attirail d’un voyageur. Peut-être une arme, également. C’était difficile à dire, mais l’homme n’avait de toute façon pas choisi de la tirer : il approchait les mains ouvertes, vides — les paumes offertes au ciel. L'inconnu, qui exhibait aussi un casque de flammes faites crinière, marqua une brève pause, le temps de dévisager le peu de la gueule cassée que laissait voir ses propres pelisses. Sous l'étoffe recouvrant ses lèvres gercées, les mâchoires de l'innommé demeuraient invariablement scellées. Le givre de ses yeux perçait le charbon de ceux de son vis-à-vis.
Une âpre bourrasque souleva l'hermine qui parsemait les collines aux portes de l'Hebra quand le maraud reprit la parole. Il disait chercher un autre homme, monté sur un cheval et à l'avant-bras décoré d'encre. L'individu, assurait-il, était grand. Des cheveux châtains complétaient le vague portrait brossé par le couche-dehors. La description n'avait finalement que peu de sens : elle pouvait correspondre à tant de monde qu'il aurait été impossible d'identifier précisément quelqu'un avec ces seuls mots. Pour autant, à défaut de savoir s'il avait un jour croisé la route d'une personne susceptible d'être celle que cherchait l'étranger, l'ancien homme-lige savait qui il n'avait pas rencontré. Laissant le vent porter le silence de sa réponse, il resta sans mot dire, un instant. Entre eux, quelques flocons dansaient un bien étrange ballet.
Puis, sous le tissu de la coiffe recouvrant le bas de son visage, ses lèvres finirent par se desceller.
"Je viens d'une région que personne n'habite", déclara-t-il seulement, la voix assez forte pour couvrir les quelques pieds qui le séparaient encore de l'étranger. Sa main quittant finalement la croupe de l'haquenée qui l'accompagnait depuis des mois. Après un second arrêt, il rompit de nouveau le mutisme qui le prenait. La douleur dans son bras ne s'était pas calmée. « Je n'y ai pas croisé l'homme que tu cherches », fit-il seulement, sans pour autant parler aussi puissamment. Le bandit avait continué à s'approché et il discernait désormais la fusée du sabre qui alourdissait son flanc. Son propre acier était toujours attaché à la selle que portait la jument.
Il restait moins de cinq pieds entre eux deux quand Cheveux-de-Feu se décida à frapper son front du dos de sa main. Austère, l'Hylien demeurait immobile ; planté en travers du pont qui menait à la colonie Rito. Un étrange sourire, qu'il était difficile de trouver tout à fait honnête en dépit de la sympathie qu'il cherchait à attirer, vint déchirer la barbe de quelques jours qui rongeait doucement le menton du survivant. Les doigts ouverts, le bras avancé, il acheva de se présenter.
L'hiver qui brillait dans les pupilles du Garçon-Sans-Nom glissa du regard de Reed à la main qu'il lui tendait.
Il garda le silence, immuable, tandis que remontaient ses yeux vers ceux du réchappé. Puis - après un court moment qui, en proie à la cruauté du Maître Hyperboréen, semblait indéfiniment s'étirer -, il lui tourna finalement le dos.
Il n'avait pas de nom à lui donner.
Plus alerte qu'il n'en avait sûrement l'air, l'Hylien reprit sa route vers le Domaine de Medoh, qu'il n'avait plus revu depuis son combat contre la Créature Divine. Après quelques mètres, suivi d'Epona devant laquelle il était repassé, il s'arrêta une nouvelle fois. Le gel qui habillait ses prunelles revint à Reed. « Ici demeurent les Rito, de la tribu de Revali », lança-t-il, laissant ses yeux escalader le Pic-de-Pierre jusqu' à rencontrer l'Antique Colosse de Fer. « Peut-être sauront-ils t'aider », ajouta-t-il enfin, laissant la borée étouffer sa voix tandis que reprenait l'ascension.
Il s’apprêtait à rompre le silence quand l’homme ouvrit enfin la bouche.
« Je viens d'une région que personne n'habite »
Il attendit la suite. De nouveaux les iris l’observaient, sans bruit. Le silence pesait.
« Je n'y ai pas croisé l'homme que tu cherches »
L’espoir en prenait un coup. Il ne retrouverait peut-être jamais la trace de l’homme …
« Ici demeurent les Rito, de la tribu de Revali »
« Peut-être sauront-ils t'aider »
Un invisible frisson secoua son dos, tandis que se dressaient les poils de son échine.
Sans un mot, l'air peut-être un peu hagard, il se retourna soudainement. Le givre de ses yeux balaya brusquement le pont suspendu, ignorant sans ménagement la silhouette de Reed, à la recherche de celle de l'Autre qu'il savait là, quelque part derrière lui. Les doigts de sa main gauche épousaient encore l'encolure de la jument quand ceux de la droite se refermèrent en un poing animé par une rancune empreinte de tristesse, sinon de peine. Le cache-nez qui couvrait tout ou partie de son visage devenu si pâle dissimulait aussi ses mâchoires crispées et ses lèvres brisées. Après un bref instant, incapable de retrouver le spectre l'homme qui le poursuivait, l'Hylien tourna finalement les talons. La marche reprit alors, sans qu'un mot de plus ne vienne briser la quiétude de l'Hiver, portée par les vents froids de Tabanta.
Bientôt, Reed s'autorisa une boutade — dans l'espoir de meubler la conversation, sans doute. Le bandit avait au moins le mérite de se montrer transparent depuis les débuts de leur échange. Pour autant, l'ancien homme-lige ne releva pas la plaisanterie et continua son ascension. Ses poumons le brûlaient davantage à chaque nouvelle inspiration tandis qu'une lourde charge venait, à chacun de ses pas, ceinturer un peu plus son torse. La gorge sèche et la langue gelée, il étouffait. A l'inverse de son camarade d'infortune, sans doute, il n'entendait pas s'attarder à Uusl Khassu plus que de raison : Sans-Nom n'y retournait que pour refaire le plein de provisions, tant en matière de vivres que de matériels, et, si les cieux se montraient cléments, il trouverait peut-être de quoi repriser la paravoile qu'il avait malencontreusement déchirée en escaladant les sommets d'Hebra. Dans l'idéal, il ne passerait pas plus d'une nuit sur place et n'y reviendrait probablement plus ensuite.
La colonie Rito n'était pas le lieu qu'il souhaitait le plus éviter, mais il le renvoyait de tout de même à des réalités qu'il préférait ignorer.
Plus ils montaient et plus l'Hiver semblait vorace : petit à petit, la neige laissa la place à la glace et le verglas qui habillait les planches du pont-de-singe vint rapidement ralentir leur progression. Vah Medoh, désormais endormie, n'empêchait plus les hommes-oiseaux de quitter le village par la voie des airs. Les guerriers rémiges n'avaient donc plus de raison d'emprunter un chemin aussi rudimentaire. Compte-tenu de leur peu d'affection pour les voyageurs non-ailés et de ce qu'il savait de la façon dont les forts prenaient soin des faibles, il était assez peu surprenant que la Tribu n'ait guère pris le temps de l'entretenir plus que de raison. Il était difficile de dire si le sentier de bois et de chanvre survivrait à la saison. Ceci étant, c'était loin d'être le seul soucis sur lequel se concentrait l'ancien garde du corps de la princesse.
L'œil aux aguets, Gueule-Cassée guettait après les archers du vieux Kaï, le Grand-Duc qui dirigeait la Tribu et à qui il avait ramené l'arc de l'Aigle, que Revali avait abandonné dans les entrailles du rapace mécanique — sans doute l'arme lui était-elle tombée des mains durant son combat contre l'Affliction. L'Hylien savait combien leurs traits étaient précis et à quel point ils pouvaient se faire discrets. Il ignorait simplement combien de pointes de silex étaient armées et braquées sur leurs visages. Trop, sans doute.
De pesants nuages lestaient désormais les nues et camouflait d'autant mieux les combattants du Clan que les rayons du soleil peinaient déjà à les rejoindre. La nuit était loin, mais au pied du Bec-de-Pierre l'air s'était autant refroidi que si la lune était déjà de sorti. D'épais volute de fumée perçaient désormais à travers son masque, à chacune de ses expirations. Fermant un peu plus la main sur les rennes de son amie, il l'invita à continuer encore un peu, au prix d'un effort qu'il ne souhaitait pas exposer à son regard ; de crainte de ne plus parvenir à se pousser lui-même jusqu'au domaine. Derrière les grands pins qui obscurcissaient l'horizon se tenait en effet le dernier pic rocheux. Tout autour de la pierre, les Rito avaient bâti leur Nid, enguirlandant la cime minérale comme un forgeron enroule de cuir la fusée d'une épée.
Deux sentinelles montaient ouvertement la garde devant l'entrée principale du village. L'une d'elle les tenait en joue de son arc, coincé entre ses serres à la manière des Rito maîtrisant le vol stationnaire, tandis que la seconde restait à pied. Elle pointait sur eux une lance décorée de plume et gardait dans son dos un long atlatl ainsi qu'un carquois à sagaies. La voix de son camarade d'alpinisme, soudainement devenu moins loquace, s'éleva alors qu'il discernait neuf autres tireurs, placés en embuscade sous les hauts ramages des vieux épicéas et des sapins. Certains s'en détachèrent justement, quittant les cimes sans jamais cesser de les menacer.
Sans un mot, d'abord, le vagabond leva la main gauche de sorte à signifier à Reed de ne pas faire un pas de plus et de se taire. Lui même s'était arrêté et força Epona à en faire de même. Les veilleurs braquaient encore sur eux leurs flèches et leurs lances quand il découvrit le bas de sa gueule, malmenée par les lames archéoniques du Fléau Ganon.
"K-ía au'la —", fit d'abord l'Hylien, tâchant de paraître aussi respectueux que possible. Il parlait un Rito sommaire, haché, fort seulement des quelques mots que l'archer et le barde avaient eu l'occasion de lui enseigner. Soit bien peu. « I-ah'u meta... meta'n-gera Rohe o Tabanta », tenta-t-il de nouveau, dans l'espoir de convaincre les vigies de leur accorder un peu plus de temps. Il lui faudrait bientôt repasser à l'Hylien, faute de pouvoir en dire davantage, mais au moins avait-il pu incorporer Reed à son récit. Il espérait, si possible, lui épargner un carreau en travers de la gorge. Instinctivement, il avança d'un pas. Le chanvre de l'un des archers claqua contre le ventre de bois de son arme et le trait s'arrêta à quelques coudées de son pied droit.
Sentant la jument s'affoler, Sans-Visage accéléra soudainement. Ses doigts s'enfoncèrent tendrement dans la crinière de l'animal, tâchant de la calmer. Elle n'avait guère l'habitude de rester statique lorsqu'ils se faisait tirer dessus, mais elle n'avait nulle part ou battre en retraite et il ne voulait surtout pas qu'elle s'avance. « I-ah'u k-ah'ore — k-ah'ore... Hoa'riri », acheva-t-il, ramenant alors son autre poing sur son cœur, comme le lui avait dit Teba. « Hoa — », souffla-t-il enfin avant d'en revenir à l'Hylien, espérant qu'au moins l'un d'entre eux le comprendrait. « Je viens voir Teba, l'archer qui a abattu l'aigle de Pierre. Se tient-il parmi vous ? », s'enquit alors, le jeune homme dont la voix s'était fait plus forte et plus assurée alors qu'il retrouvait sa propre langue. Puis, s'assurant de couvrir le bruit sourd du vent qui soufflait entre les aiguilles des pins, il reprit, bien conscient que son ancien compagnon d'arme passait beaucoup de temps en dehors des murs (ouverts) de la colonie : « S'il est absent, pourriez-vous me guider jusqu'à Asarim ? »
Son attention se reporta vers Link et il avança la tête alors qu'il inspectait le visage marqué que le jeune homme avait révélé. "Ko'oika-Re ! J'ai manqué de ne pas te reconnaître." Lors de leur précédente rencontre, l'Hylien n'avait pas de jument avec lui, ni de compagnon de voyage. "As-tu trouvé ce que tu cherchais ? Mes pensées n'ont pas cessé de t'accompagner par delà les vents."
"He'm-ke hoa ratou, E-ki:i ana." Ajouta-t-il ensuite en direction des gardes en poste pour les rassurer. Certes l'un était encore un étranger pour lui mais l'autre avait prouvé au peuple Rito sa bienveillance comme peu avaient su le faire. "Excuse-nous pour l'accueil, tu sais que la région peut être hostile." Il y avait beaucoup à dire à ce sujet, mais se tournant vers l'inconnu il prit la peine de se présenter avant. Une aile portée sur le coeur comme l'avait fait le Héros un peu plus tôt, il déclara "Teba, guerrier du peuple Rito. Les amis de Link sont mes amis." Ouvrant ensuite la marche à ses deux invités, il les incita à le suivre le long des larges ponts de corde.
Ses serres lui permettant une agilité étonnante sans nécessiter une grande attention aussi reprit-il ses explications tout en progressant. "Nous sommes pris en tenaille entre des Rouges qui s'agitent à l'Est et des bandits qui errent dans la région et seraient ravis de mettre la main sur les ressources de notre belle cité." Alors quand ils avaient eu vent d'inconnus s'approchant du village, les sentinelles n'en avaient été que plus réactives. "Nous sommes aux aguets. Mais ce n'est pas tout…"
La venue du jeune homme semblait presque providentielle. "Te souviens-tu d'Asarim ? Sa fille Quill s'est aventurée hors du village il y a plusieurs jours et n'est toujours pas rentrée." Malheureusement dans le contexte actuel il n'était pas simple de priver la tribu d'un de ses guerriers entraînés pour courir après une enfant. "Sa mère prétendait savoir où elle aimait jouer. Elle est partie y faire un tour mais elle non plus n'est pas rentrée." L'endroit qu'elle avait indiqué n'était pourtant pas si éloigné du village. Teba préféra ne pas s'appesantir sur ses craintes que l'enfant ou sa mère n'ait pu tomber sur des monstres ou sur les brigands repérés dans la région, le jeune homme pouvait sans doute faire le lien ou envisager les possibilités tout seul. "Je ne peux pas prendre le risque de laisser partir une paire d'ailes supplémentaire. Mais si ta route te permet de passer du côté des Sœurs de Pierre, pourrais-tu y faire quelques recherches ?"
À mesure de son récit, ils arrivèrent aux portes du village, et d'un grand geste il les invita à profiter de l'hospitalité des Ritos. "Repose-toi avant tout. Mais songes-y et préviens-moi si tu peux suivre la piste de Camailla et sa fille. Je t'en serais infiniment reconnaissant."
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Soudainement, la corde claqua. Un frisson lui parcourut l’échine, l’intention n’était pas de toucher heureusement, le trait avait atterrit non loin du pied du voyageur. Le regard de Reed se détacha du projectile, passa sur le tireur, pour ensuite chercher celui de l’homme qui calmait sa jument.
Quel idiot ! pensa-t-il, agité par ce qui venait de se passer. Avait-il placé sa confiance dans un sot qui allait les tuer ?
"Je viens voir Teba, l'archer qui a abattu l'aigle de Pierre. Se tient-il parmi vous ?"
Les questions ne trouvèrent pas de réponse immédiate. Et tandis que le silence s'installait à peine, une nouvelle voix se fit entendre. L'oiseau qui avait parlé se montra, atterrissant avec agilité auprès des sentinelles. L'homme oiseau connaissait l'étranger et les mots qu'il adressa aux gardes distillèrent les dernières tensions. L'ambiance n'était plus vraiment à la méfiance désormais.
Reed, rassuré, desserra les doigts du manche de son arme. L'inconnu se présenta.
"Teba, guerrier du peuple Rito. Les amis de Link sont mes amis"
L'ex-capitaine mima Teba, posant également la main sur le cœur.
"Reed, simple voyageur" dit-il sans la moindre once d'hésitation, sourire aux lèvres.
"... sur les ressources de notre belle cité."
Reed tendit l'oreille, se rapprochant de Teba pour mieux entendre. Quelle genre de ressources abritait le village ? La cité cachait-elle des choses de grande valeur ? Sans aucun doute. Il y avait forcément de grandes richesses au sein d'une telle fortification. Quelle aubaine pour lui d'y entrer sans heurt, sans qu'on ne puisse le soupçonner de mauvaises intentions.
Teba continua à parler d'une fille perdue et d'une mère partie à sa recherche. Ils étaient sans nouvelle du duo. L'homme oiseau semblait inquiet et demandait l'aide de Link. Et il y avait de quoi être soucieux, les terres d'Hyrule étaient dangereuses. S'il en avait eu l'occasion, sous le pavillon noir, l'ex-capitaine n'aurait pas hésité à prendre en otage la fille et la mère contre une belle rançon.
Bien que Teba ne s'adressait pas à lui, Reed ne manqua pas l'occasion. Il avait là une belle opportunité pour peut-être, avec chance, en tirer un quelconque avantage. Il n'était pas contre une récompense ou bien encore une aide précieuse du peuple aviaire dans sa traque à l'homme.
"Allons, je suis sûr qu'elles vont bien, aucune inquiétude, je partirai demain à l'aube à leur recherche ... c'est la moindre des choses que je puisse faire pour vous remercier de votre hospitalité."
Il s'arrêta quelques secondes, laissant planer un silence, puis continua.
"En revanche je ne suis pas contre l'aide d'un guide, je ne connais pas particulièrement la région ... Je ne sais même pas où se trouve les Sœurs de Pierre" dit-il, arborant un sourire en coin.
Il se tourna vers Link.
"Je suis certain que tu es partant, hein ?" lança-t-il amusé, avant d'entrer comme un prince dans le village.
Le loup était dans la bergerie ... ou plutôt le lion était dans le nichoir.
Ils le renvoyaient à d'autres images. De celles qui, intenses, continuaient aujourd'hui encore à l'effrayer.
Il craignait ce feu mauvais qui brûlait au fond de sa carcasse.
Une voix connue, émanant des cimes gelées, vint soudainement apaiser son angoisse. Il ne pouvait pas encore apercevoir Teba, mais son seul timbre suffit à décrisper le vagabond ; à qui le Rito avait appris un peu de sa langue. Quand l'oiseau de proie toucha finalement terre, l'ancien homme-lige lui adressa un regard, suivi d'une série de gestes de la main : du doigt, il désigna son torse avant de dessiner deux cercles à l'aide de ses paumes — l'un au niveau de son coeur, l'autre sur son abdomen. Enfin, rejoignant index et majeurs, l'enfant-sans-nom signifia à l'archer qu'il était heureux de le revoir. Le guerrier rémige ne lui répondit pas immédiatement, s'adressant d'abord à ses vigies, dont la majorité était encore camouflée par la frondaison. Les deux veilleurs qui gardaient la seule voie de terre vers la colonie relevèrent lances et arcs, cessant finalement de les menacer. Puis son ancien compagnon d'armes revint vers eux ; le bec chargé de remarques ainsi que de questions.
"Peut-être ai-je changé, en effet", confirma le voyageur, le regard absent, perdu entre la neige et la futaie, sans réellement réagir au titre flatteur qui lui était accordé. De ses lèvres gercées par l'hiver, perçaient de petits nuages de givre. Puis, sans en dire plus, Sans-Visage ramena sur son nez le tissu qui, des mois durant, avait couvert et masqué son être. La curiosité du Grand-Aigle loin d’être épanchée, Teba s’essaya à une nouvelle interrogation ; à laquelle il n’avait guère envie de répondre. Déjà à l’époque de leur rencontre – quoique pour d’autres raisons, alors – le voyageur s’était montré très évasif. Ses pas l’avaient menés jusqu’à Kohga et ses Yigas, lesquels l’avaient laissé méfiant ; incertain. Les épaules lestées d’un fardeau sans doute trop lourd, il avait préféré rester vague… de peur de porter préjudice à la jeune femme dont la voix l’avait guidé. « Oui, fit-il simplement, j’ai fait ce qu’il fallait. »
Le frimas de son regard retrouva brièvement l’ocre de celui de Teba, au penage d’albe, avant que celui-ci n’aille se présenter à Reed — laissant finalement Sans-Nom seul avec ses pensées. L’esprit dérivant vers les plateaux d’Hebra et le Magnat-Grenat qu’il avait rencontré entre les Dents-de-Pierre, il se sentit obligé de nuancer. Avait-il vraiment mené à bien la mission que la princesse lui avait confiée ? Son combat était-il enfin terminé ; où lui fallait-il déjà reprendre les armes ? « ... Je crois », souffla-t-il finalement, plus pour lui que pour qui que ce soit d’autre. Une fois de plus, ses pupilles s'étaient couvertes d’un suaire opalin tandis que se serrait sa poitrine. Il ne savait pas s’il aurait la force de se lancer à nouveau dans la bataille. Il n’en avait pas le désir. En vérité, il souhaitait plus que tout l’éviter.
Un frisson discret secoua son échine.
Sans doute était-ce seulement le froid.
Bientôt Teba se mit en route, les guidant vers Uusl Khassu. Reed lui emboitant pas, l’ancienne Épée de la Couronne se décida à fermer la marche ; tachant de chasser ces pensées de ce crâne qu’il lui arrivait si souvent de détester. Pourquoi avait-il fallu que ce soit celui-ci ? Heureusement pour lui, sans doute, la voix puissante de l’archer résonna à nouveau entre les pins. Il évoquait la situation complexe à laquelle faisait face la colonie. Une tribu de Bokoblins approchait par l’est tandis que d’autres survivants cherchaient après des ressources à l’ouest. Un instant, il envisagea de questionner la stratégie de celui qui l’avait porté jusqu’à Medoh, mais garda finalement le silence. Son avis n’intéressait sans doute que lui et il doutait de façon que le Rito n’accepte de prêter main-forte à d’autres rescapés. S’il n’avait pas déjà considéré la question.
Rapidement, le héros Rémige aborda un autre sujet : l’une des filles d’Asarim, qu’il lui avait été donné de rencontrer un an plus tôt, avait disparu. La situation était inquiétante, mais le manque d’ailes disponibles ne lui permettait pas de dépêcher l’une de ses sentinelles à sa recherche. Sous l’étoffe, les lèvres du jeune homme se descellèrent, un temps, mais trop lentement. Le forban qui l’accompagnait s’était déjà saisi de la parole. Étonné devant tant d’enthousiasme, le cavalier à pied le laissa s’exprimer. Peut-être avait-il meilleur fond qu’il ne l’avait d’abord cru, Reed offrant d’entrée de jeu son aide au Nid ; tout en réclamant la sienne pour le guider dans ces régions.
Les regards se tournèrent vers lui alors que les trois comparses longeaient les premières bicoques, réservées aux estropiés, aux orphelins et aux pauvres hères incapables de voler. A quelques coudées se dressaient les premières marches vers le cœur du Couvoir. « ... Entendu », lança-t-il alors, après avoir pris le temps de réfléchir sa décision, joignant à son propos un bref hochement de tête à destination de Reed. Puis, sans appel, il ajouta : « Mais nous partons avant la tombée de la nuit. » Cela leur laissait plusieurs heures, encore, s’il comptait prendre la route en début d’après-midi.
Son attention revenant à la jument qu’il avait conduite jusqu’au village, il tira un vieux linge rouge de sous la selle ; brodé du blanc des armoiries du clan de Revali. Le symbole semblait brûlé. « Une larme de gardien a endommagé le tissu. », déclara-t-il, le regard porté sur les restes de sa paravoile. Ce n’était qu’un demi-mensonge ; le trait n’ayant pas tout à fait été tiré par l’un des cerbères mécaniques de l’armée Sheikah. Pourtant, c’était bien la technologie des Anciens qui avait manqué de le tuer ce jour-là et dont le feu azur avait rongé tout ou partie de l'étoffe. « J’ai pensé que… », commença-t-il maladroitement, plus attaché à l’objet qu’il ne l’aurait montré. « C’est rattrapable, tu crois ? », questionna-t-il seulement.
"Peu importe", se reprit-il ensuite, en réalisant que la question n’avait pas grand sens tant il y avait plus pressant. Et lui d’ajouter, non sans ranger le tissu : « Je te confie ma jument. Nous partirons avec elle, elle pourrait nous aider à transporter d’éventuelles blessées. »
Sachant le fin-tireur très occupé, l’Hylien prit congé ; après avoir ramené sa main jusqu’à sa mâchoire et en avoir avancé le dos vers son interlocuteur. Puis, glissant son doigt plié comme un crochet sur son menton, il acheva de tendre sa paume vers le pygargue des neiges. Il saurait ce que cela voulait dire.
"N’ai pas peur", souffla-t-il à Epona, en l’abandonnant ensuite aux soins de l’un des guetteurs appelé par Teba. Son front épousa brièvement celui de l’haquenée. « Je serais de retour bientôt », acheva-t-il ensuite, laissant son scramasaxe harnaché à l’animal. Se tournant enfin vers Reed, il lui accorda davantage de son attention. « Tu as faim, j’imagine, fit-il sans le questionner, suis moi. »
« Mais nous partons avant la tombée de la nuit. »
« Tu as faim, j’imagine »
« Suis-moi. »
Le vagabond lui emboita le pas, non sans répondre à cette interrogation qui n’en était pas vraiment une.
« Je meurs de faim tu veux dire … »
Perdu dans ses pensées, les premières senteurs de tambouille le sortirent de ses souvenirs. Il se mit aussitôt à saliver davantage. Ils s’approchaient assurément des cuisines et du garde-manger. Et effectivement, bien vite Reed, toujours à la suite de Link, aperçut derrière l’épaule de son acolyte des étagères bien fournies et un feu crépitant sous une énorme marmite. Un rito s’affairait autour du feu, tandis qu’un autre coupait en lamelle un saumon alléchant. Les rayonnages quant à eux contenaient plus de nourritures qu’il n’avait imaginé. Bien qu’au premier abords le tout semblait en désordre, il n’en était rien. Les aliments étaient triés et groupés. Reed ne pût identifier tout du premier coup d’œil, mais ils avaient l’embarras du choix. Son attention se porta alors sur un morceau de viande séchée qui pendait au bout de sa ficelle. Guidé par la faim, il approcha rapidement la main pour le saisir, mais s’arrêta net juste avant. Il n’était pas chez lui après tout. Il tourna les yeux vers l’homme oiseau qui s’emparait maintenant d’un bouquet d’herbes aromatiques.
« Je me permets, si vous n’y voyez pas d’inconvénient … je vous rendrai la pareille »
« Mon ami, je m’installe ici, et je ne partirai pas avant d’avoir l’estomac rempli … »
Reed se mit aussitôt à table, avant de reprendre
« … et quelques provisions dans les poches … qui sait combien de temps prendront nos recherches … »
Le corsaire désigna ensuite la place vacante devant lui.
« Installe toi ! mangeons puis partons sans plus attendre ! »
Sans doute lui faudrait-il s’entretenir avec Teba, à propos du Magnat-Grenat. L’archer pourrait vraisemblablement lui en dire plus à propos de cette mystérieuse entité qui l’envoyait de nouveau en direction du Sud et de l’Est ; vers ce qu’il avait un temps espéré laisser derrière lui. Sinon, il lui faudrait peut-être chercher après Asarim, mais Sans-Nom n’y tenait guère : le vagabond entretenait, avec le conteur, une relation étrange ; faite de silences entendus et de non-dits. Pourtant, ni l’un ni l’autre n’étaient dupes et l’étranger ignorait combien de temps ce petit jeu pourrait durer.
Il ne tenait pas à ce qu’il cesse. Il n’avait pas envie de discuter de ces sujets oubliés.
Bientôt, les deux Hyliens arrivèrent jusqu’à l’un des gardes-manger collectifs que comptait le nid. C’était le plus bas, à l’exception des quelques feux de camp allumés au pied-même du pic. Reed, visiblement affamé, n’avait guère besoin de plus. Quelques instants après être arrivé, seulement, il attrapait déjà une saucisse salée suspendue par deux des Rémiges visiblement en charge de la bonne préparation du souper.
"Teba-ka Ha’ere", lança l’Hylien, les lèvres percées d’une buée froide, tandis que l’un des deux hommes-oiseaux les dévisageait avec méchanceté. Le Rito soutint le regard du vagabond un court moment avant de reprendre son ouvrage : il dépeçait l’un de ces grands élans, qui ne quittaient généralement pas les plateaux d’Hebra. L’arc qui avait servi à abattre la bête avait été déposé contre l’un des murs ouverts de l’abri suspendu. Il s’agissait d’un bel objet, fait de bois sculpté et de corne, qui devait nécessiter une puissance phénoménale pour être bandé. Un instrument de précision, un instrument pour tuer.
Déjà assis, devant quelques victuailles qu’il estimait selon toute vraisemblance bien méritées, Reed l’invita à faire de même. L’étranger, se saisissant d’un pichet d’eau claire de la main droite, le déposa d’abord sur la petite table que son aîné leur avait indirectement réservée. Puis, faisant bien attention à ne pas changer de main, il récupéra deux verres. Toute la vaisselle était faite de terre cuite ; décorée de peintures aux motifs géométriques et colorés. De petites ailes avaient été sculptées sur le pichet et servaient d’ailleurs d’anse.
C’est dans un silence presque religieux que Sans-Visage se décida à rejoindre son compagnon d’infortune ; sans s'embarrasser de nourriture. Il n’avait pas plus faim qu’il n’avait envie de parler. Pour autant, le forban avait raison : il était pertinent de partir avec de quoi se sustenter, une fois en route. Teba n’avait pas dit précisément depuis combien de temps la compagne et la fille du Poète étaient parties ; ni vers où elles s’étaient initialement envolées. Les recherches pourraient s’avérer longues, même avec l’aide d’une jument comme Epona. Laissant le col-bleu manger et boire son saoul, il profita du calme pour rassembler ses pensées.
"Finis vite", fit-il après un moment, à l’attention de Reed. Ses mots, sitôt prononcés, se transformaient en une fumée glacée que même le feu allumé par les Rito au cœur du petit écrin qui servait de cuisine ne saurait réchauffer. L’hiver était vif, la poigne du Seigneur-Frimas sans merci. « Nous partons d’abord vers l’Ouest », ajouta ensuite l’Hylien, désignant du doigt les anciennes collines de Verride, dont le nom avait sombré dans l’oubli depuis longtemps. Lui-même ne le connaissait pas, mais il savait que le peuple Rito y avait jadis dressé un monuments ; que les filles d’Asarim aimaient à arraisonner. Caché par les neiges, il était désormais invisible. « Quill connaît ces hauteurs. Elle s’y rend souvent », affirma-t-il simplement, sans plus détailler son sentiment. Reed avait demandé un guide, pas un précepteur.
Laissant son regard se perdre entre les flocons qui, soulevés par le vent, entamaient une inquiétante danse, il se prit à questionner la pertinence d’un départ si impromptu. Sans craindre outre-mesure - à tort, sans nul doute - le blizzard qui menaçait de se lever, Gueule-Cassée ne souhaitait pas jeter son compère vers une mort probable. C’était une chose que de ne pas faire attention à soi ; c’en était une autre que d’exposer autrui au danger.
De mauvaise compagnie, à l’évidence, l’Hylien finit par se lever sans prévenir. Devant le regard surpris de son camarade, dont l’écuelle n’était pas tout à fait vide, il s’expliqua de quelques mots. « Je vais m’assurer que la jument est prête », dit-il seulement comme si cela suffisait à éclairer l’inconnu — comme s’il ne s’agissait pas en vérité de s’isoler de nouveau. D’un bref coup d'œil derrière lui, en cuisine, il repéra un bouillon froid dont les deux Rémiges ne s’occupaient plus. Des restes, sans doute. D’un ton entendu, il reprit : « Je te laisse te charger des provisions. Prends ce que l’on pourra réchauffer simplement ».
Après un rapide signe aux deux chefs, il quitta la pièce sans plus se retourner.
« Finis vite »
« Nous partons d’abord vers l’Ouest » « Quill connaît ces hauteurs. Elle s’y rend souvent »
« Hé, oh ! L’ami ! Tu n’es pas fatigué ? Arrêtons-nous quelques instants … je … je meurs de froid … »
« Abritons-nous du blizzard et allumons un feu, j’ai l’impression que le vent se lève … » lança-t-il, fixant le ciel blanc opaque, d’où tombait les flocons par à-coup.
« Je n’ai pas envie de finir en glaçon, qu’en penses-tu ? Cette structure rocheuse là- bas devrait faire l’affaire »
Sans un mot, d’abord, l’ancien homme-lige laissa la jument le porter le long de la route de poudreuse qu’il leur fallait gravir. Mais l’aigrefin, fort de sa lassitude, insista une fois encore. D’un bref et discret geste du talon, l’étranger invita Epona à s’arrêter. Il ne prit cependant pas la peine de se tourner vers Reed — pas immédiatement. Laissant le marin détailler un peu plus le fruit de son inquiétude, Sans-Nom laissa le givre sceller les lèvres qu’il gardait cachées derrière le même masque de tissu qu’il portait au moment de leur rencontre avec la garde du village Rito. De tièdes volutes filtraient à travers l’étoffe tandis qu’il pesait le pour et le contre en silence.
Puis, la voix du forban s’éleva une troisième fois.
Cela ressemblait désormais plus à une plainte qu’à une véritable requête. Le pirate disait avoir repéré une cavité dans laquelle ils pourraient s’abriter du blizzard que leur préparaient les nues et le fait est qu’il n’avait pas tort. Résigné, agacé aussi, l’autrefois chevalier se décida finalement à mettre pied-à-terre. « Entendu », fit-il seulement, alors que ses doigts rompus par le froid ne se refermaient sur le cuir cassant de la sangle de son amie. Et lui d’ajouter, se tournant enfin vers son compagnon de route : « Je te suis. » Une certaine indolence portait sa langue et trahissait l’harassement qui l'accablait. Pourtant, fidèle à son propos, il s’engagea à l’arrière de son camarade d’infortune, le laissant ouvrir le chemin vers l’abri qu’il avait identifié.
Le vent chargé de glace lui brûlait les poumons avec insistance et son bras le démangeait plus qu’à l’accoutumée. La confrontation avec le Magnat-Grenat l’avait sans doute bouleversé davantage qu’il n’était prêt à le reconnaître.
Suivant la piste de Reed, ils arrivèrent bientôt à destination. Le flibustier avait découvert une vieille caverne, protégée des neiges par un surplomb de pierre. Sa bouche vorace semblait avoir avalé et digéré toute la blanche hermine que la borée projetait à proximité de ses dents. L’endroit manquait d’évidence en profondeur, mais il demeurait assez large pour que les deux hommes et l’animal puissent y faire escale. « Par ici », souffla-t-il simplement à son amie, contrainte de baisser la tête pour pouvoir s’insinuer dans ce qui ressemblait étrangement à une vieille tanière de loups. Sa main droite, gantée et ceinturée du bracelet de perles boisées que lui avait offert Pahya le soir de son départ, flattait la ganache de sa camarade, comme pour mieux la guider. « Tu vas voir, ce n’est pas si mal ici », ajouta-t-il avec tendresse en reculant vers le fond du gîte improvisé, la voix étouffée par la guimpe qui camouflait sa gueule cassée.
Tandis que son partenaire commençait déjà à s’installer, l’Hylien récupéra le deuxième drap de selle que transportait son ami. Balayant brièvement le sol qu’ils foulaient désormais tous du pied, il allongea le tissu ouvragé, sobrement brodé çà et là de symboles associés au Village Caché. Puis, en silence, il déchargea l’haquenée de l’un des fagots qu’ils avaient emporté avant leur départ. Le voyageur récupéra aussi l’une des poches de provisions restées harnachées.
”Nous avons encore un peu de riz”, lança l’errant, le regard perdu au fond de la besace de jute. Il n’avait pas pris la peine de relever la tête vers le pauvre matelot sans navire. « Il y a aussi de la viande séchée dans l’autre sac », déclara-t-il avec nonchalance, en s’extirpant enfin de leurs réserves. En vérité, il n’avait guère besoin de vérifier : c’était lui qui gardait leurs vivres et sa mémoire était assez solide pour ne pas lui faire faux-bond. Mais c’était aussi l’occasion d’éviter une potentielle interaction qu’il ne souhaitait pas avoir. « Peux-tu t’occuper du feu ? Je préparerai quelque chose à manger en revenant », demanda-t-il tout de même, en s’approchant de son amie pour récupérer un peu du foin qui lui était destiné. S’adressant désormais à elle, il étala son repas sur le sol de leur retraite : « Là… Ne mange pas trop vite, d’accord ? — »
Il réajusta les pelisses qui serraient son échine en gagnant l’entrée de la cache, avant de se retourner vers le pirate. Le givre de ses yeux plongés dans les siens, il décida finalement de détailler son intention. « Je vais chercher après des traces de Quill ou de sa mère. Je ne serais pas long. »
Ils procédaient ainsi depuis deux nuits désormais.
Gravissant la petite colline dans laquelle le temps avait fini par creuser l'alcôve qui leur servirait d’étape, le garçon-sans-nom leva la main au-dessus de ses yeux et s’accorda une seconde pour contempler l’albe des plaines. Le manteau d’opale du Seigneur-Frimas était piqué d’arbres secs, au ramage alourdi de neige. Il scrutait avec attention mais ne discernait rien, à la lumière ocre du coucher de soleil, qui aurait pu lui rappeler le plumage de l’une des deux Rito au moins. Camailla, la mère, affichait un pennage vert clair — à l’image de la sauge que brûlaient parfois les Sheikah. La petite, elle, était plus aisée à remarquer : ses plumes violettes auraient dû faire d’elle une cible facile au milieu d’une mer de lait telle que celle-ci.
Sans plus attendre, Sans-Visage se laissa glisser jusqu’au pied du mont, tournant le dos à son acolyte et à sa camarade, cachés de l’autre côté de la butte. S’il ne pouvait pas trouver les deux Rito, peut-être pourrait-il identifier le sentier qu’elles avaient choisi d’emprunter… Si elles n’étaient pas parties en volant. Il espérait que l’enfant peinait encore trop à décoller pour parcourir une si longue distance à travers les nuages. Sans quoi, ils seraient bien en peine de les retrouver.
Avançant à travers les bois éparses, il repéra un arbre éclaté. Le conifère était étalé de tout son long comme s’il avait été jeté à bas par un géant. En plusieurs endroits, il avait été brisé en deux, presque aussi nettement que s’il avait été débité par une équipe de charpentiers. De telles fractures ne pouvaient relever que de la chute. « Peste ! » se surprit-il à penser en approchant. Sa paume gauche reposait désormais sur la fusée de sa lame, quand bien même il savait pertinemment que l’animal qui avait fait ça était parti depuis longtemps déjà. Ses dents grincèrent en silence quand, chassant la neige de l’écorce, il remarqua les quatre griffes qui striaient le bois.
D’autres arbres avaient subi le même sort, traçant une longue ligne brisée à travers la sylve.
”Nous sommes sur les traces d’un gardien”, expliqua-t-il avec distance et froideur, en arrivant de nouveau au repaire érigé par le forban. L’homme avait fini de préparer le feu et en avait visiblement profité pour commencer à se réchauffer. Frappé de fatigue à son tour, l’Hylien décida cependant de ne pas s’asseoir. Il comptait repartir aussi vite que possible. « Il s’agit d’une machine de guerre, construite par les Anciens », reprit-il alors, conscient qu’il ne pouvait pas alerter son compagnon. L’affrontement qui les attendait peut-être relevait du suicide, ou presque, et il n’entendait pas envoyer un inconnu vers une mort certaine. « Elles ressemblent à d’énormes araignées de fer, plus hautes qu’un homme à cheval. Plus meurtrières, aussi », avoua-t-il, jetant sur ses yeux bleu de suaire de chair qu’il ne tarda pas à relever.
Sous ses paupières défilaient les rares souvenirs d’un autre comme s’il les avait vécus. Il se rappelait le goût du sang dans sa bouche, l’odeur de la chair brûlée et l’emprise de la tombe sur sa main.
Il se souvenait être mort.
”Ces bêtes sont capables de traquer un homme sur des lieues et des lieues, sans relâche”, fit-il, tâchant de chasser les mémoires de jadis par celles qu’il avait pu constituer à son tour. Pourtant, il sentait l’Autre, appuyé sur sa nuque. Sous les épaisses fourrures de sa tenue, son poil s’était dressé et un frisson secouait encore sa colonne. Sa voix n’était plus aussi assurée, quand il reprit la parole : « Leurs griffes déchirent les armures, mais c’est leur œil qui est le plus dangereux. Il crache le feu. »
Tâchant d’ignorer les braises qui dévoraient son bras, le vagabond commença à faire les cents-pas. Ses phalanges, blanchies sous ses moufles, s’étaient refermées un poing plus dur que la roche. Son regard, plus sévère, trahissait son angoisse. S’il était après Quill et Camailla, les deux oiseaux de proie étaient perdues. « Ne te sens pas obligé de m’accompagner », acheva-t-il, finalement, prêt à repartir immédiatement et à abandonner au pirate l’ensemble de leurs vivres.
Ses doigts se refermaient déjà sur les rennes d’Epona.
Une lumière rouge dessinait une cible sur son front.
Ses doigts se refermèrent une fois de plus sur la lanière de cuir qui lui servait de rênes. Sous les pelisses de ses mitaines, ses phalanges s’étaient faites plus blanches que l’hermine qui recouvrait la montagne. Le forban, derrière lui, tenta de l’alerter mais les mots de son compagnon ne parvinrent pas jusqu’à ses oreilles. Toute son attention était concentrée sur le golem d’acier, au loin, figé devant ce qu’il devinait être l’une des nombreuses spélonques de la région. Le fer Sheikah de sa carapace déchirait la neige avec la subtilité d’une tribu Boko frappée de famine mais les cerbères mécaniques n’avaient pas été construits pour être discrets.
Les Anciens avaient érigé de telles machines pour semer la mort et brûler la terre.
Hennissante et paniquée, la jument se cabra à deux reprises. Ses sabots piétinaient un manteau de neige noirci par la course du démon de métal et l’espace d’un instant, elle sembla prête à partir au grand galop. Sa poigne se referma un peu plus sur la sangle tandis que grinçaient en silence ses dents, sous un épais masque de tissu. Il resta muet, le regard vissé sur le Gardien qu’il devinait avoir acculé la mère et la fille, alors qu’un feu mauvais lui rongeait le bras, attaquait ses poumons. La respiration rendue difficile par une angoisse qu’il tentait de réprimer l’Hylien baissa son cache-nez, puis la capuche rouge de la pèlerine offerte par le village caché. Malgré les froids ergots du Seigneur-Frimas, l’enfer polaire du Dieu Hiver semblait avoir laissé place à de fiévreuses limbes qu’il aurait préféré ne jamais retrouver.
”Shhhh…”, fit-il soudain, à l’attention d’Epona. Ignorant les avertissements de son compagnon et tâchant de refouler ses propres craintes, il porta la main gauche sur l’encolure de son amie. Le geste se voulait rassurant et la relation construite avec l’animal semblait assez solide pour qu’il parvienne encore à l'apaiser au devant d’une mort possible ; d’un échec presque-certain. Il portait les mâchoires crispées et le givre de ses yeux habillé des visages de ceux qu’il n’avait su sauver — de ces morts à qui il essayait inlassablement d’échapper.
Sans mot, le vagabond mena l’haquenée jusqu’à un conifère plus massif que les autres, derrière lequel Reed pourrait se cacher un moment. « Descends », fit-il ensuite, sans préciser tout de suite sa pensée. Conscient que son amie perdait patience, effrayée par la panique qui lui rongeait les sangs, il aida rapidement le corsaire à mettre pied-à-terre et lui tendit sa longue cape de chaume. Le vêtement Sheikah n’était pas aussi chaud que n’auraient pu l’être des fourrures, mais il aiderait le boucanier à ne pas grelotter et les deux Rito pourraient en avoir besoin. Lui-même étouffait déjà trop pour la garder. « Prends-ça aussi », ajouta-t-il en se séparant de la vieille pièce de fer gravée, marquée d’un portrait aujourd’hui oublié. « Si Quill refuse de te suivre, montre la lui et dis-lui que c’est moi qui te l’ai donnée », détailla-t-il simplement, sans être prêt à en dire davantage. L’enfant, alors qu’il séjournait à Uusl Khassu, l’avait vu jouer avec le morceau de métal et l’avait même questionné sur l’identité de la personne représentée.
Ses mains revinrent sur les rênes, alors qu’Epona renâclait de plus en plus fort. La jument était impatiente autant qu’elle n’était apeurée.
”Je vais l’éloigner de la caverne”, expliqua alors Sans-Visage, l’air plus sérieux que jamais. Et lui d’ajouter, presque autoritaire : « Profite de cette ouverture pour les sortir de là ». Les deux hommes n’avaient aucun moyen de savoir avec certitude si Camailla et sa petite était effectivement coincée dans la grotte, mais c’était à ses yeux une évidence : le regard de feu du Gardien menaçait toute tentative d’envol, bloquant les deux oiseaux au sol. S’ils avaient pu voler, ils seraient d’ores et déjà rentrés.
Piquant des talons les flancs de sa camarade, l’ancien chevalier lança la jument à pleine vitesse en direction du Cerbère de Fer. D’une main, l’autre restant fermement accrochée au licol, il fit tourner le chanvre de son grappin artisanal. La tête de métal, fouettée par le vent froid des collines, sifflait de façon stridente. Chacune des foulées d’Epona le rapprochait d’un destin qu’il n’était pas sûr d’être prêt à affronter.
Il n’avait pas le droit d’échouer. Pas à nouveau.
Bien vite – trop, peut-être –, ils arrivèrent à portée d’assaut. Il arma brusquement son bras et le fer de son grappin fila avec fureur, fendant l’air glacé de Tabanta.
Link lance le dé "Dé succès - pile ou face" !
Échec
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Quand elle clama à sa mère qu'elle allait vérifier si le démon de métal était toujours là, elle fut encore plus inquiète de l'entendre s'y résoudre calmement en la sommant seulement de faire attention. Dans son état normal, et pas affaiblie comme elle l'était à faire passer les besoins de sa fille avant les siens, elle aurait sans doute refusé avec force remontrances. La petite oisillonne s'avança prudemment vers l'entrée de ce qu'elle refusait de voir comme leur tombeau. Un pan de roche effondrée suite à un tir de la bête mécanique les cachait à ses yeux. Sa mère s'était longtemps inquiétée que le reste du plafond de pierre ne suive le même chemin quand sa fille lui avait raconté l'incident mais la voûte de la grotte avait tenu bon et il restait toujours une large ouverture. Heureusement les tirs s'étaient tus après sa disparition derrière la pierre et la bête ne semblait pas avoir pour plan de les enterrer vivantes. Pourtant elles avaient continué d'entendre le cliquetis des pattes de l'ancienne machine qui continuait inlassablement à patrouiller devant l'entrée de la caverne. Le gardien n'envisageait peut-être pas de les écraser sous la pierre, en revanche les pulvériser dès qu'elles mettraient le bout du bec dehors semblait rester d'actualité. Et le terrain était trop dégagé pour avoir même le temps de s'envoler sans risquer un tir.
Quill escalada prudemment le rocher, passant le bout de sa petite tête par le léger interstice entre le plafond et l'amas de pierre. Sa vue était limitée, mais ça lui paraissait plus sûr que de s'exposer complètement par le côté. Seuls ses yeux étaient visibles, et encore, pour un observateur affûté. Son cauchemar était toujours là, la situation n'avait pas vraiment changé. Elle poussa un soupir en redescendant. Pourtant alors qu'elle s'apprêtait à rejoindre sa mère, il lui sembla entendre un bruit. Des sabots ? C'était une chance inespérée qu'elle ne pouvait pas laisser passer. "Il faut attendre", lui avait répété sa mère. "Quelqu'un viendra nous chercher." Mais qui ? Que sa mère connaisse ses habitudes de jeu c'était attendu mais pour n'importe qui d'autre que son père, qui ne rentrerait sans doute pas au village de sitôt, la zone à ratisser était énorme. Sans compter qu'au bout de si longtemps on les considérait peut-être comme mortes. Des recherches avaient même peut-être déjà eu lieu sans succès ?
Alors si quelqu'un se trouvait là dehors, elle devait se signaler et implorer son aide. L'occasion ne se reproduirait pas deux fois. La petite Rito prit son courage à deux mains pour s'aventurer par l'ouverture. Son cœur fit un bon quand elle aperçut le cavalier qui n'avait rien d'un inconnu. C'est sans doute l'allégresse qui lui fit oublier le danger et lui enleva tout reste de prudence quand elle agita ses ailes en bondissant sur place. "Ici, Pé'pu-l'Ina, ici !" cria-t-elle. Même si elle savait qu'il l'aurait comprise dans sa langue natale, elle était fière de ce que son père avait pu lui apprendre de ses voyages. Rien ne lui permettait de savoir que le jeune homme était déjà sur leurs traces, mais ce dont elle était certaine c'était qu'il répondrait à son appel. Sa présence signalée, elle avait prévu de replonger sous la protection de la caverne en vitesse. C'est ce qu'elle aurait fait si son corps n'en avait pas décidé autrement. L'énorme araignée métallique l'avait également repérée, détournant son attention de Link, et venait de fixer son œil unique sur elle. Bouge. Bouge tout de suite. Son cerveau avait beau fonctionner à toute vitesse, ses pattes restaient plantées dans le sol et elle se sentait figée par l'effroi alors que le monstre ajustait son tir.
Ce furent les ailes de sa mère qui la ré-attirèrent sous la montagne avec elle tandis qu'un grondement sourd retentissait. Quill sentit tout trembler autour d'elle pendant que leur abri s'effondrait sur lui-même. Elle ferma les yeux en se serrant contre Camailla, la tête logée dans ses plumes comme elle ne l'avait plus fait depuis longtemps. Quand le calme revint il faisait noir. L'air était encore chargé de poussière et l'ambiance était oppressante mais elles étaient en vie. Seulement, elles ne pourraient plus se faufiler rapidement hors de la caverne à présent. Il faudrait déblayer une partie, sans compter le risque impliqué par le déplacement des rochers, elles devraient procéder méthodiquement. Avec les maigres forces qu'il leur restait, ce ne serait pas une mince affaire. Quill sentit le découragement et la culpabilité s'emparer d'elle. Et Pé'pu-l'Ina ne pourrait sans doute pas les aider à dégager le chemin s'il devait faire face aux tirs d'une de ces araignées mécaniques.
À l'extérieur, l'antique gardien ne s'était pas arrêté là. Si sa première cible était à présent hors de portée de tir, la machine n'en avait pas terminé pour autant. Loin d'éprouver de la fatigue, il lui fallait juste un peu de temps pour recharger son canon. Mais bien vite, sa tête tourna et le rayon rouge atterrit sur le buste du nouvel intrus. Cible verrouillée.
Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.
Reed lance le dé "Dé succès - pile ou face" !
Succès
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"Prête ?", s'enquit-il tout de même après un bref instant, non sans flatter l'encolure de sa partenaire avec douceur ; plutôt que de tirer l'acier à sa hanche. L'esprit lourd de souvenirs funestes qui, sans réellement lui appartenir, continuaient à alentir son bras, Sans-Visage se sentait bien incapable de combattre à nouveau. Il n'en avait plus ni l'envie, ni l'énergie.
Sous ses doigts mangés de gerçures et piqués de froid, l'Enfant-Sans-Nom retrouvait la chaleur rassurante de sa camarade... mais aussi ses angoisses. Sitôt l'œil du Colosse de Fer posé sur eux, la jument s'était arrêtée, comme paralysée. Il l'avait vue fatiguée, l'écume aux lèvres après une course enragée, claudiquant tant bien que mal après avoir essuyé les assauts de Bokos ayant monté une embuscade, effrayée à l'approche de la tanière d'un puissant Hinox. Jamais, pourtant, l'animal ne lui avait fait défaut. Plus qu'un simple cheval, qu'une brève compagne de passage, c'était une amie — la seule qu'il lui était donné d'avoir, désormais. Il aurait aimé lui promettre que c'était la dernière fois, mais quelque chose au fond de lui l'en empêchait. Lui même le souhaitait âprement, hélas le vagabond était bien en peine de lui mentir aussi éhontément. « Ça va aller », souffla-t-il seulement, relevant le givre de son regard sur la meurtrière aranéide.
Serrant des doigts la bride de cuir à s'en faire blanchir les phalanges, le cavalier finit par frapper du talon les flancs de sa monture. Reed arrivait doucement mais sûrement dans le dos du Gardien, qu'il fallait désormais éloigner le plus possible des deux Rémiges. Bientôt, le vent fouettait ses tempes et lui rejetait au visage son propre souffle, glacé après être passé par la pernicieuse poigne du Seigneur-Frimas. Dans le blond sale de sa crinière accrochait une poudreuse aussi drue que froide, éburnéenne.
Dans son dos, comme dans celui d'Epona, le son criard des griffes de fer raclant la roche et soulevant d'imposantes mottes d'une terre nacrée d'hermine se rapprochait peu à peu. La bête de métal avalait la distance aussi vite que les ogres ne dévorent les troupeaux de brebis que certains villageois ont la mauvaise idée de leur abandonner. Tachant d'ignorer le danger, qui ne cessait pourtant de se rappeler à lui, autant que le feu maudit qui rongeait sa main, l'Hylien piqua de nouveau les travers de l'animal. Les sabots d'Epona s'enfonçaient dans une neige épaisse, indigeste et pâteuse. La bête, avant d'arriver jusqu'à sa destination initiale, avait aussi jeté sur le sentier de larges arbres dont les branches pointues piquaient le manteau d'ivoire. Des dieux mauvais, se riant visiblement de leur folle entreprise, semblaient avoir semé mille et unes embuches sur leur chemin.
Devant eux, les frondaisons s'obscurcirent en véritable massifs d'ardoise, alors qu'avançait la nuit. « Aller... ! », siffla-t-il entre ses dents, penché sur sa compagne de route pour offrir moins de prise au vent. Débarrassé de sa cape de chaume, le voyageur ne sentait que mieux le coup de chique incisif de l'Hiver, géant rancunier à la quenotte tranchante et à la fringale interminable. Pourtant, ce n'était pas le froid qui dressait les poils sur son échine. Il attendait le trait de feu azur, la larme céruléenne que pleurerait tôt ou tard la Mort-de-Métal lancée sur ses talons.
Le ciel s'éclaira un bref instant, zébré du tir safre-clair. Les cuisses serrées contre les flancs de l'haquenée, les phalanges déchirées par le cuir des rennes, Gueule-Cassée crut un instant qu'il était devenu sourd, en plus de parfois frôler le mutisme. Et puis, l'explosion de guède déchiqueta à son tour les nues avec la puissance - et l'étrange synchronisation différée - de l'orage.
Dans les ténèbres opaques de la montagne, la haute torche de pin soudainement allumée par le Cyclope à pattes d'acier projetait une lumière vive, aveuglante. Les flammes fauves, voraces, léchaient avec concupiscence les branches sèches de l'arbre mourant, expulsant déjà les premières braises rougeoyantes. Bientôt le pas lourd de la jument soulèverait les scories par volutes et l'air deviendrait irrespirable à mesure que s'embraserait la forêt. Piquant de nouveau les côtes de son amie, le cœur battant la chamade, le front poisseux malgré le gel et les jambes vermoulues par le chevauchée, l'ancien homme-lige passa le grand épicéa sur le point de s'effondrer devant eux. D'un geste bref, il guida sa camarade vers la gauche, contournant certains des massifs, alors que la bête mécanique percutait rageusement la roche pour suivre leur virage. « Yah ! — », l'encouragea-t-il, lançant sa monture au grand-galop. Sa main gauche grimpait, en parallèle, à la rencontre de ses ganaches, tendues par l'effort. Au moins saurait-elle qu'il était avec elle.
S'engouffrant dans les ombres volages que dessinaient encore les Dents-de-Pierre, rapidement repoussée par l'avancée de l'incendie, le cavalier et sa jument finirent par gagner un couloir de roche que le Gardien serait bien obligé de contourner ou de détruire. Le souffle court, le bras brûlant de réminiscences trop denses pour une unique conscience et les genoux rendus fébriles par la course-poursuite, il intima de la bride à son amie de s'arrêter un instant. Derrière eux, la bête semblait avoir perdu leur trace, mais il ne pouvait en être sûr. Sans démonter, il remonta légèrement la route qui les avaient menés jusqu'au petit col, ne s'avançant que de quelques brèves enjambées et scruta l'horizon, illuminée d'une ligne jaunâtre mille fois brisée, tirant tantôt sur l'orange ou le rouge. Les ergots de fer de leur poursuivant striaient encore la terre dans un hourvari bruyant, presque irascible — hargneux. Avec un peu de chance, il poursuivrait sa route en croyant les retrouver plus loin.
Réalisant que, d'instinct, il avait porté la main sur la garde de sa lame, le Chevalier-sans-Suzeraine en lâcha aussitôt la hampe. Les traits presque assez tirés de dégoût pour trahir son sentiment, il tâcha de se calmer en recommençant à chercher après le Démon-Pantin qui les traquait.
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Succès
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Soudain, la structure de pierre sembla s'ébranler, des petits cailloux chutaient le long du tas de pierre. Quill regarda avec étonnement le mur formé par les débris trembler. Pour la seconde fois dans la même journée la petite Piaf sentit les ailes de sa mère la tirer en arrière et l'envelopper. Qu'est-ce qui allait encore se passer ? Est-ce que la grotte entière allait s'effondrer à son tour et les engloutir ? Elle serra fort Camailla, mais le choc auquel elle s'attendait ne vint jamais. Au lieu de ça, dans un grand bruit, le mur de pierre sembla s'effondrer sur lui-même. De petits éclats de roche vinrent rouler à leurs pattes alors que la lumière se frayait une entrée dans la caverne.
Quill cligna des yeux, stupéfaite. Il lui fallut quelques instants pour réaliser que la chance était peut-être enfin de leur côté. Elle faillit s'élancer vers l'ouverture mais sa mère la retint. Rien ne leur permettait de savoir ce qui avait ouvert la brèche et si le monstre de métal n'y avait pas pris part. Pourtant, elle n'entendait plus l'horrible cliquetis de ses pattes dehors.
Prudemment, c'est ensemble qu'elles entreprirent le chemin vers l'extérieur. Prêtes à tout moment à bondir en arrière vers la sécurité de la cage de roche. Une silhouette semblait se détacher, encore trop loin pour qu'elle puisse l'identifier depuis l'ombre de la caverne. "Pé'pu-l'Ina ! Pé'pu-l'Ina !" L'enfant venait de s'élancer en battant des ailes, rassurée sur le fait que l'horrible machine devait être loin ou hors service sinon personne ne serait resté volontairement là de façon aussi exposée. "Pé'pu ..." Elle s'arrêta cependant d'un coup en constatant qu'il ne s'agissait pas de l'Hylien auquel elle s'était attendue. Quill sentit l'aile de sa mère, qui venait de la rejoindre, s'enrouler autour d'elle dans un geste protecteur alors qu'elle aussi jaugeait l'inconnu.
S'il semblait en toute logique qu'il était leur sauveur, elles n'en étaient pas moins prudentes avec les nouvelles rencontres. Quill vit là une nouvelle occasion de pratiquer la langue apprise auprès de son père. D'une voix hésitante elle bredouilla un "Merci..." Tâchant de formuler dans son esprit sa question de la meilleure façon possible, elle se heurta avec frustration au manque de vocabulaire pour développer des pensées plus élaborées. "Qui... ? Vous êtes gentil ? Pour aider ?" Il avait l'air moins engageant que celui qu'elle s'était attendue à trouver. Pour autant, elle ne voulait pas le juger trop vite sur son physique, les humains lui avaient toujours paru austères et inquiétant, même si celui-là avec sa stature et un visage au regard dur, fendu par des cicatrices, l'était plus que la moyenne. Mais pourquoi risquer sa vie auprès d'une de ces affreuses araignées métalliques pour leur faire du mal ensuite ? C'est du moins ce dont elle essayait de se convaincre pour se rassurer.
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Sous la pulpe de ses doigts, qui dépassait des mitaines d'archer jadis offertes par le peuple Rémige, il sentait la chaleur reconnaissante de son amie. Comme elle, le vieux soldat reprenait encore son souffle. Sous les fourrures de son manteau, engoncé dans une poitrine trop menue pour le contenir, son cœur battait encore la chamade. Il jouait, comme un tambour de guerre, une chanson effrénée et brutale — vieille d'un éon, sinon davantage. Secouant brièvement la tête de gauche à droite, il chercha à s'arracher au souvenir des flammes embrasant les Plaines de Cernoir, à l'orée de l'antique muraille d'Elimith. Ces souvenirs ne le hantaient pas de là sorte, avant. Pourquoi commencer maintenant ? Le mal qui s'en prenait alors à elle – à eux, en vérité – n'était plus. Bien sûr, il ne pouvait ignorer les informations du Magnat Grenat et le vagabond comptait bien descendre toute la région de Tabanta jusqu'à gagner les ruines de l'ancienne Citadelle. Mais quand bien même persistait la peste de cinabre, leur vieil ennemi était maintenant vaincu.
Alors pourquoi revenir ainsi l'assaillir maintenant ?
"Nous ferions mieux d'y aller, je pense", fit-il tant pour lui que pour sa camarade ; pour se convaincre de ne plus ressasser de telles pensées jusqu'à ce qu'elles ne lui rongent l'estomac — qu'il avait déjà noué, par ailleurs. Sa main abandonna le cou de l'haquenée pour mieux rejoindre la bride et, doucement, il la guida jusqu'à la sortie de la caverne. Avec un dernier regard par dessus son épaule, il s'assura que la voie était bel et bien libre. Le Gardien Sheikah ne reparaissait pas. D'un bond, plus souple que d'aucuns auraient sans doute pu le penser en le voyant traîner sa carcasse décharnée par les Hauts-Plateaux d'Hébra, il se hissa en selle puis lança la marche. Plus encore qu'auparavant, peut-être, il lui fallait se presser. Ses talons piquant les flancs de sa monture, ils s'éloignèrent bien vite de la petite spélonque et du vieux doyen désossé par l'hiver perché en son sommet.
Le vent fouettait son visage d'autant plus fort que la jument était lancée au grand galop. Ses sabots projetaient des panaches d'albe alors qu'Epona ne fendait les dunes d'hermine comme la coque des puissants vaisseaux de la marine royale déchiraient autrefois les flots. Penché sur sa monture, l'Hylien filait, vite, vers le village Rito où Reed était supposé ramener Camailla et Quill. Il avait déjà passé l'abri de fortune où la mère et la fille avaient élu hospice, un peu plus tôt. Les éboulis ainsi que l'absence de son compagnon de route l'avaient poussé à penser que le forban avait réussi à délivrer les deux captives.
Dès lors, l'Hylien avait préféré continuer sa route. L'araignée de fer n'était pas sur ses talons, mais elle pouvait encore revenir.
Les Rémiges n'avaient pas, à sa connaissance, les outils nécessaires pour engager un tel combat.
Lui-même se sentait aujourd'hui bien démuni face à pareil adversaire.
Les foulées de sa camarade avalant la neige autant que les lieues, ils rattrapèrent bientôt les trois fugitifs. Le corsaire ouvrait la marche, suivi de Quill puis de Camailla. La mère, dont les jambes plus hautes et plus grandes lui permettaient de mieux tenir le rythme que sa petite, poussait gentiment l'enfant. Son aile, bienveillante, l'aidait à suivre un pirate aussi pressé que silencieux. A raison, d'ailleurs : le Seigneur-Frimas soufflait de plus en plus fort sur les braises du blizzard tant et si bien qu'une nouvelle tempête semblait désormais inévitable. Au moins aurait-elle le mérite de masquer leurs traces.
Du bras gauche, sans particulièrement s'annoncer puisque la course de la jument lui apparaissait suffisamment bruyante pour le faire à sa place, il attrapa l'enfant et la hissa sur selle avec lui. « Te—em'a », lança simplement l'autrefois-chevalier, saluant les deux Rémiges tout en jouant doucement du poignet pour ramener Epona à hauteur des rescapés. « C'est Teba qui nous a envoyés, Reed et moi. J'espère que ce dernier ne vous a pas trop effrayées », fit encore le cavalier, tant à l'attention des deux femmes de la Tribu de Revali qu'à celle de son camarade de voyage. Il n'aurait su mettre le doigt dessus pour l'heure, mais le vieux marin ne parvenait guère à lui inspirer confiance. Quelque chose, dans la démarche du naute ou dans son sourire requin, l'incitait à rester en retrait. Plus que d'habitude, peut-être.
Le givre de ses yeux embrassait la silhouette de l'escroc, burinée par le vents des côtes et son haleine salée. Après un instant, alors que l'assourdissant silence des steppes de Tabanta rebondissait contre la neige, il laissa son regard revenir au grand pic autour duquel avait été établie la colonie rémige. « La tempête approche », reprit l'Hylien, maintenant Quill contre son thorax de sa main d'épée. Et lui d'achever, un instant après énoncé l'évidence : « Nous devrions faire vite. »
Breath of the Wild
Ocarina of Time






