Hyrule's Journey

Tous ceux qui errent ne sont pas perdus

Milieu de l'automne - 3 mois 1 semaine après (voir la timeline)

Arkaï

Inventaire

  • Dague Sheikah
  • Arc Sheikah

« Eh bien ? Que t'arrive-t-il ? »

La main de Shingen relâcha son étreinte sur les cordes de son instrument tandis qu'il se penchait en avant pour mieux tenter de cerner la source de cette note si outrageusement fausse qu'elle ne pouvait être due à une erreur. Arkaï, également, avait cessé de jouer, son souffle resté comme coincé à mi chemin, trop lourd pour remonter sa gorge. Leur silence dura, avec d'autant plus d'intensité qu'il tranchait avec la mélodie envolée qu'ils créaient un instant auparavant. L'élève reposa alors sa flute sur ses genoux et répondit, l'air absent, mais la voix affectée,

« Ce pourrait être notre dernière composition ensemble. J'ai voulu... tenter quelque chose de neuf. »

Le maître pouffa en souriant franchement. De fait, tous deux connaissaient fort bien le goût d'Arkaï pour les étrangetés musicales, dans lesquelles Shingen ne voyait lui que peu d'intérêt, trop occupé à perfectionner son propre style. Profitant de cette pause dans leur exercice pour se relâcher contre son arbre, le Sheikah pinça machinalement une corde ou deux, dans un rythme parfait, trop parfait pour son élève, qui sentait sa frustration grandir à chaque seconde. Finalement, il tendit la main vers celle de Shingen, qui la lui pris, à son grand soulagement. Le maître dut prendre le geste pour de l'affection puisqu'il ne s'en offusqua pas. Au contraire, le soupire qui suivit portait en lui toute la mélancolie de cette journée. Ce jour là, c'était celui du grand départ.

« Quel paradoxe. Tu es à la fois mon élève favori et celui que je ne pourrais jamais comprendre. »

Arkaï lui rendit son sourire. Il sentait bien que c'était précisément cette distance entre eux qui leur avait permis de se rapprocher. Shingen ne prenait auparavant jamais la peine de s'attacher à ses apprentis. Le monastère voyait des enfants en mal d'instruction passer chaque année, mais presque aucun ne recevait autant d'attention que lui. Bien sûr, dans son cas, les ordres d'Impa l'imposaient. Mais au delà, le garçon en gardait la conviction : Il laisserait sa marque entre ces murs ; Sa présence allait manquer à quelqu'un.

Cette pensée réconfortante le berça tandis qu'il se penchait vers son maître, qui l'enlaça d'un bras. Ressentait il de la tristesse ? Peut être. Mais en se laissant pénétrer de l'instant présent, Arkaï était d'avantage traversé par l'évidence de leur décision. Là, dans les premières lueurs de l'aube, au pied de l'arbre du maître, devant la vue du monde extérieur étalé paresseusement jusqu'à l'horizon devant lui, il ne doutait plus. Son départ était inévitable, comme les feuilles qui chutaient déjà du grand frêne, gardien du lieu. Il ne restait plus qu'à l'accepter... Plus facile à dire qu'à faire.

« Tu sais, je t'envie, Arkaï. Le monde extérieur peut être dangereux, rude, inamical... Mais il est tout autant vaste, beau, et empli de mystères qui n'attendent que toi. Je pense que... à ton âge, j'aurai tout donné pour prendre la route. » Une vie de sacrifice et de souffrance résonnait dans sa voix rauque. Le garçon ne répondit pas, et se contenta de serrer un peu plus fort sa main dans la sienne. Le geste fit sourire le vieil homme, qui reprit, moins sombre, « Ce qui est fait est fait. Ce qui compte à présent, c'est que je ne puisse plus te gêner. Ici, c'est chez moi. J'y mourrais sans doute, et mon arbre restera, pour veiller sur mon héritage. Si tu restais, tu ne serais jamais que mon élève. » Shingen se redressa, fier, immense, sublime, et proclama autant pour son élève que pour le monde devant eux, « Il te faut grandir. Grandir aussi haut que tu le pourras, aussi haut qu'une montagne si tel est ton destin ! Ne pas te contenter de rester une graine à mes côtés, mais planter ton propre arbre, à toi. Planter une forêt de toi-mêmes ! »

Il avait ouvert en grand les bras, décrochant sa main de l'emprise d'Arkaï, qui l'avait écouté religieusement, le coeur battant en furie dans sa poitrine. Des frissons courraient sur ses bras. Son regard embrassa cette vue devant lui ; ce monde qui l'avait tant malmené, et sur lequel il comptait bien prendre sa revanche. Pendant l'éternité d'un instant, il se sentit invincible. Prêt à enjamber les lieux, à défaire tous les dangers et à décrocher le soleil.



Lorsque l'astre fut levé, ils redescendirent lentement le chemin vers le monastère, en prenant tout leur temps, conscient qu'il s'agissait là de leur dernier moment commun, avant... Qui aurait pu le dire ? Tel père et fils, ils se remémorèrent leurs souvenirs, bons et moins bons,  les insignifiants comme ceux qui comptaient vraiment, même si Arkaï avait du mal à ne pas tous les englober dans cette dernière catégorie. Chaque pas du garçon lui parut peser plusieurs tonnes tandis qu'il arpentait une ultime fois ce sentier si commun, si familier. Chaque pas parcouru était un bout de quatre années irrémédiablement perdu, laissé en arrière. Plusieurs fois, il fut tenté de regarder derrière lui, mais une claque amicale de Shingen sur la nuque l'en dissuada.

« Ne regarde pas en arrière, jamais. Garde tes yeux sur la route. » lui intimait-t-il avec une sévérité peu crédible. Sans doute cet ordre lui était il aussi difficile à donner qu'il l'était à recevoir pour Arkaï.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la cour du monastère, le garçon ramassa son paquetage, le hissa sur son dos et joua des épaules pour le caler confortablement. Il partait sans bête de somme, encore une consigne de Shingen : « Marche sur cette terre avec tes deux pieds ». Avec sans doute derrière l'espoir que le jeune homme garde son humilité et sa lucidité. A trop monter sur un cheval, on en oublie sa vraie taille, tous les vieux contes en attestaient.

Alors que Arkaï allait se remettre en route vers la porte, il attarda son regard sur ce lieu qui avait changé sa vie. La cour de terre battue où il avait mangé la poussière plus souvent qu'à son tour. Le temple où il avait appris le respect aux dieux. Les quartiers où il avait appris à dormir sous un toit et entre des murs. Les cuisines où il avait éveillé ses sens. La demeure du maître où il en avait éveillé d'autres. Sa gorge se noua soudainement. Bien sûr, il avait pris le temps de faire ses adieux à ce lieu, mais là, il était comme au bord du gouffre, avant de déployer ses ailes et de s'envoler. Le vertige et ses sentiments allaient le faire vaciller lorsqu'il sentit subitement un contact avec son bagage, dans son dos. Le garçon se tordit le cou pour apercevoir Shingen ranger quelque chose dans une poche. Une fois fait, le Sheikah le poussa légèrement en avant, le forçant avec douceur à avancer vers le portail. Sur le chemin, il lui expliqua,

« J'ai pris la liberté de rédiger nos poèmes et nos mélodies sur un rouleau. Il est rangé au chaud. »

Ne pas regarder en arrière, hein ?

Submergé par l'émotion, Arkaï se jeta sur lui, l'étreignant de toutes ses forces et, pour la première fois depuis des années, en ne retenant pas ses larmes de couler. Toutes ses belles paroles, ses phrases élégantes, ses bons mots restèrent bloqués dans sa gorge. A la place, il en répéta, en boucle, un seul.

« Merci. Merci. Merci... »

Après un long moment qui n'appartient qu'à eux deux, le maître et l'élève se retrouvèrent devant la porte ouverte du monastère. La même porte que Arkaï avait obstinément refusé de franchir quatre ans auparavant, jusqu'à ce que Shingen ne lui dise qu'il était libre de ne pas le faire. Au moment de passer en dessous du portail, le Sheikah s'arrêta, laissant le garçon le dépasser d'un pas, et déclara,

« Je n'irais pas plus loin. »

La cruauté de son sort éclata alors dans toute son évidence pour Arkaï, qui eut presque envie de lui demander de l'accompagner. Mais ils en avaient déjà parlé, et l'élève savait que son maître, malgré sa souffrance, tenait à ce lieu et au village plus que tout. Il se retourna pour lui faire face et, prenant ses mains dans les siennes, s'inclina solennellement une dernière fois. Avec un sourire triste, il demanda,

« Vous reverrais-je ? »

« Tu es toujours le bienvenu ici. Mais si tu reviens, fais le en étranger, et non pour rentrer chez toi. Ton foyer, désormais, se trouve quelque part, par là. » Il désigna le monde extérieur, au delà de la porte. Son sourire était douloureux à voir pour Arkaï, en cet instant d'adieu, mais le garçon décida de le graver dans sa mémoire.

« Alors au revoir, maître. Vous pourrez être fier de moi. »

« Je le suis déjà, mais je n'en doute pas. Au revoir, Arkaï, guerrier du monastère. »

Leurs mains se séparèrent et, les yeux embués, se retourna pour faire face à son destin. Alors il pris une profonde inspiration et fit un pas. A cet instant, une brusque rafale de vent le cueillit dans le dos, et sur le coup de la surprise, fit un autre pas. Et ainsi, sans savoir réellement comment, le garçon prit la route.




C'était une journée magnifique, presque digne d'un été tardif, tant le soleil brûlait sous son manteau ardent les pentes d'émeraude des collines Sheikahs. Sans jeter un regard en arrière, Arkaï avait parcouru la distance vers le village à grande vitesse, porté par un pas léger et plein de la vigueur de la liberté retrouvée. Si ce jour marquait des adieux douloureux, c'était également celui de sa libération. Il s'efforçait de ne pas repenser aux paroles venimeuses d'Impa, et de ne repenser qu'aux bons moments passés ici. Sur son chemin, il croisa quelques membres de la tribu occupés aux rizières, et les salua avec enthousiasme, recevant quelques gestes timides en retour. Il savait bien que sa réputation était ambivalente, et que certains au conseil voulaient encore sa mort. Mais pour ce qui était des plus humbles du village, ou des enfants, sa présence semblait bien plus acceptée. Au fil des années, il avait vu les moins méfiants oser s'approcher de lui, lors de fêtes ou pendant les périodes de récoltes. Certes, les clans ne le reconnaissaient pas comme l'un des leurs, mais déjà, le garçon s'accrochait à la pensée agréable que pour certains, il faisait partie du paysage.

En arrivant au village, il constata que rien, dans le genre cérémonieux, n'avait réellement été prévu pour leur départ. Sans doute Haya et Zelda verraient elles dame Impa avant de la quitter mais pour le reste, la tribu fonctionnait comme d'ordinaire ; à la discrétion et au secret. Rien ne servait de donner sur un plateau aux Yigas l'information que la princesse de la destinée quittait les lieux avec une escorte légère.

Sur son chemin, Arkaï ne reçut pas beaucoup de regards, encore moins de gestes. Les usages en voulaient ainsi. Mais au détour d'une maison, il fut soudain forcé de s'arrêter par une petite main qui s’agrippa à son kimono. Il se pencha alors pour reconnaître une petite fille, timide, à qui il avait offert une boulette de riz lors de la fête de la fin de l'été. Sans oser dire un mot, elle lui tendit alors une même boule, enrobée avec soin d'une feuille de thé. Prenant alors la fillette par surprise, Arkaï se pencha pour l'enlacer et la salua ensuite dignement pour la remercier. Au fond de lui, le garçon sut que son geste allait plus loin qu'elle : sans le dire, sans le montrer, le village lui souhaitait un bon voyage.

Lorsqu'il arriva au point de rendez vous avec ses deux compagnes de voyage, ce fut avec un grand sourire aux lèvres et une bonne humeur que rien n'aurait pu massacrer. En les apercevant, il annonça sa présence par un grand signe de main et courut jusqu'à elle sans perdre son souffle malgré le poids de son bagage. Et enfin à destination, il leur demanda, « Alors, prêtes pour le grand saut ? »

Lui l'était, pour la première fois.


Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

  • Sabre Rouge
  • Kunaï(s)

Cela faisait des heures que Haya avait pénétré l'enceinte du petit temple sheikah. Ce lieu de recueillement, bâti au milieu de la forêt à quelques lieux du village, n'avait absolument pas changé depuis la dernière fois qu'elle en avait foulé le sol, comme si les règles temporelles les plus élémentaires n'y avaient aucune prise. Assise en tailleur, les yeux fermées, elle tâchait désespéramment de ressentir cette sérénité qu'elle avait perdu bien des années plus tôt. Une drôle d'époque pourtant pas si lointaine que ça ; lorsqu'elle venait d'achever définitivement sa formation et qu'elle s'était accomplie en tant que guerrière du clan d'Impa. Entraînée par le puissant maître épéiste Ohjiro, elle semblait en parfaite maîtrise de son art et intouchable, à cet instant. Un instant, oui, plus fugace qu'un astre qui file dans un ciel rempli d'étoiles. Une fois celui-ci passé, la fille de Sayyida et de Io Nekt'Hyl n'avait plus été la même. De la même manière que son enthousiasme naturel s'était flétri, des failles étaient apparues chez elle lors des combats qui avaient suivis, et encore des années après elle peinait à gommer les nombreuses imperfections qui lui valaient de frôler la mort plus que de raison lors de ses affrontements les plus âpres. La longue balafre qui lui cisaillait l'avant-bras droit depuis plusieurs semaines déjà en était un parfait témoin, et ce n'était pas l'épais bandage qui la recouvrait qui parvenait à faire oublier à Haya l'immense douleur ressentie lorsque la lame avait tranché dans sa chair ni l'odeur du sang qui en avait abondamment coulé.

Dans un long soupir, la sheikah rouvrit lentement ses yeux, ses pupilles agrippées déjà sur les miroirs qui pendaient devant elle. Finalement, elle se redressa sur ses deux jambes et s'avança dans leur direction d'un pas que l'on devinait hésitant, voir forcé. Ses doigts s'emparèrent de celui qui pendaient au plus proche d'elle puis, après avoir balayé quelques dernières incertitudes, elle le tourna dans sa direction et contempla le reflet qu'il acceptait de lui renvoyer. Hélas, sa longue méditation n'avait de nouveau pas porté ses fruits ; le visage de la divinité ne s'offrait toujours plus à elle. En lieu et place de celui-ci, il y avait encore et toujours cette même silhouette qui revêtait un masque blanc marqué par des symboles rouges ; de ceux qui recouvrent les visages des autres sheikahs appartenant au clan rival de feu le grand maître illusionniste Koga. Les iris de Haya affrontèrent à nouveau cette vision impure et somme toute déshonorante chez ceux de son peuple, comme à chaque fois qu'elle avait eu à y faire face. Ses doigts se resserraient, de rage, sur les parois du petit miroir quand une boule lui remonta doucement le long de la trachée. Puis, comme à chaque fois, la main de cette silhouette si familière s'éleva au niveau de son masque pour s'en saisir, avant de doucement le retirer pour dévoiler le véritable visage qui se cachait derrière. C'est à ce moment, lorsque les vermeils s'entrechoquaient, que Haya se sentait doucement défaillir et que sa main se mettait à trembler. Dans un profond silence qui camouflait autant son dégoût que son indignation, elle se confrontait à son propre reflet, plus insupportable que jamais. Ensuite de quoi, furieuse, elle jetait le miroir sur les dalles du temple ; dans la seconde qui suivait, elle rouvrait ses yeux une seconde fois, agenouillée au milieu des quatre murs de la vieille bâtisse.

Au dehors, les premiers gazouillis des oiseaux commencèrent à retentir, accompagnés par les tous premiers rayons de soleil de ce jour si important. La sheikah, secouée, apposa sa main contre son cœur qui battait encore la chamade avant que son regard ne s'élève, plus dépité que jamais, vers les miroirs qui pendaient au plafond. D'un soupir las, elle finit par se relever ; il lui fallait partir dorénavant. Le village était assez éloigné et il lui fallait rejoindre ses compagnons de route, qui lui avaient prouvé toute leur ponctualité le matin de la veille. Il aurait été dommage de faire tâche alors. Ses pas l'éloignèrent doucement de l'autel, avant de très vite lui faire respirer le grand air frais et encore un peu humide d'un début de journée automnale. La sheikah resserra doucement autour de son cou une cape noire affublée des quelques symboles dorés brodés sur les extrémités. Recouvrant ses épaules, elle complétait une tenue plus légère que celle que pouvait revêtir les habitants de Cocorico. Les larges kimonos habituels n'était pas très adaptés pour les longs voyages et les tenues bleues nuit des guerriers des ombres qu'elle revêtait la majeure partie du temps non plus ; en lieu et place de ceux-ci, elle s'était parée d'un vêtement plus léger et confortable, son buste à peine couvert par quelques bandages pour retenir sa maigre poitrine. Quelques morceaux de cuir venaient s'ajouter à l'ensemble, comme aux avant-bras et sur les mollets, afin de bénéficier d'une relative protection en cas de combat. Pour finir de compléter la tenue, une large ceinture qui lui couvrait le bas-ventre et d'où pendaient quelques gris-gris traditionnels, divers porte-bonheur ainsi que trois kunaïs.

Haya se saisit finalement du fourreau dans lequel reposait Sabre Rouge et qu'elle avait déposé contre un muret avant d'entamer le chemin pour retourner au village. Mais à peine s'était-elle éloigné du temple que surgissait une silhouette familière et plus réconfortante qu'aucune autre n'aurait pu l'être en cet instant : son amie Ran. Celle-ci, une fois arrivée à sa hauteur, la salua sobrement en s'inclinant légèrement vers l'avant, le point reposé contre sa poitrine ; ce à quoi répondit Cheveux-de-Sang de la même manière. « Je pensais bien te trouver ici », souffla la sculptrice en s'approchant de son amie. Une question lui brûlait déjà les lèvres mais lorsqu'elle affronta le regard de la guerrière, elle sut aussitôt qu'il était inutile de la lui poser. Dans ses yeux se lisait encore trop bien la honte et la déception qu'elle éprouvait malheureusement. A la recherche de quelques paroles qui puissent la réconforter, la jeune femme à la chevelure ébène entremêla doucement ses mains devant elle. « Peut-être que ton voyage apaisera ton esprit », souffla-t-elle après quelques secondes et sans grande conviction. « Oui... », répondit la nouvelle gardienne.
Ensuite de quoi les deux femmes se muèrent dans un long silence. L'heure du départ approchait et toutes deux s'en retrouvaient peinées ; d'un côté, il y avait Haya qui n'avait aucune envie de partir, trop attachée à son village et à son peuple, mais qui se faisait violence pour faire honneur à celle qui lui avait tout donné depuis l'enfance. De l'autre, Ran n'avait pas plus envie de voir partir son amie qu'elle savait plus que tout autre ce qu'il lui en coûtait de devoir quitter les siens. Pourtant, toutes les deux se plieraient, comme toujours, à la volonté incontestable de Dame Impa et du Conseil. « Je prierai chaque jour la Mère et Narisha pour que tu nous reviennes saine et sauve », déclara une Ran dont le regard attristé s'était déposé sur le sol. Ce qui suivi pourtant l'étonna tout particulièrement, lorsqu'elle sentit les bras de son amie de toujours se refermer dans son dos. Tout autant qu'elle puisse s'en souvenir, les gestes de tendresse de cet ordre n'étaient pas monnaie courante parmi les sheikahs, même au sein du cercle familial. Néanmoins, elle se surprit à accepter et à rendre cette étreinte aussi inattendue qu'apaisant. « Merci... pour tout », souffla difficilement une Haya dont le regard livide se perdait dans le sous-bois. « Prends soin de toi », conclut-elle alors qu'elle défaisait son étreinte. Sans oser se replonger dans les yeux de sa belle amie, la jeune femme s'écarta et reprit, d'un pas lourd et lent, sa marche en direction du village. Hélas, son cœur n'avait pas fini de saigner.



Le soleil était déjà bien haut et brillait de mille éclats dans un ciel bleu lorsque Haya finissait d'harnacher son paquetage à Alkan. L'activité au village était telle qu'elle l'avait toujours connu ; malgré l'événement du départ de la princesse d'Hyrule, rien n'avait été prévu pour marquer le coup. C'était donc dans l'anonymat le plus total que le petit groupe n'allait pas tarder à prendre la route. Certains des habitants s'étaient néanmoins présentés devant elle pour quelques respectueuses salutations avant de s'en retourner à leurs affaires de tous les jours. Au final, il n'y avait que lorsqu'elle avait dû se confronter à sa cadette Pahya que quelques larmes furent versées. Pourtant, la sheikah avait tout fait pour l'esquiver en pénétrant la demeure de la doyenne pour y chercher ses affaires aux premières lueurs, mais le successeur d'Impa avait décidé d'être plus matinal que d'ordinaire et elle l'avait finalement interceptée à la sortie. Fatalement, la discussion qui suivait s'était retrouvée chargée en émotion, bien qu'elle n'ait pas duré plus longtemps que celle, plus tôt, avec Ran. Forcément, il était compliqué de quitter celle qu'elle avait toujours considéré comme une petite sœur et dont elle s'était occupée depuis toute petite. Mais encore une fois, son devoir passait bien avant le reste ; d'autant plus compte tenu qu'il s'agissait, en quelque sorte, des dernières volontés d'une personne qu'elle chérissait.

Contrairement à la veille, ça ne fut pas le gérudo mais bien la jeune princesse qui la rejoignit la première à la sortie de Cocorico. Un timide sourire, le premier probablement depuis le début de cette journée, s'invita sur ses lèvres lorsque la monarque arriva à sa hauteur. « Bonjour », souffla-t-elle simplement tout en s'inclinant doucement dans sa direction. « Si tu me permets, je vais te débarrasser », glissa-t-elle ensuite en désignant le bagage de Zelda. De la même manière que pour le sien, elle attacha les paquetages aux harnachements de son cheval, tout en tachant de répartir équitablement la charge pour que ça ne le gêne pas. Dans la foulée, elle aperçut du coin de l'œil Arkaï, qui les rejoignait à grandes enjambées. Son extrême bonne humeur tranchait d'autant plus avec le calme de la princesse et la mélancolie de la sheikah qu'elle ne l'avait jamais vu aussi enjoué. « On peut dire ça », souffla-t-elle, encore décontenancée par une telle énergie. En vérité, elle n'aurait pas pensé que le jeune homme bougon puisse autant se satisfaire de quitter ce qu'il avait connu dans ce village. Ce qui était loin d'être un mal, au demeurant. « Tu peux demander à Alkan de porter ton paquetage, si tu le souhaites, mais je ne suis pas sûr qu'il accepte », glissa-t-elle avec un peu d'amusement, comme si la gaieté du disciple de Shingen l'avait atteinte.

« Allez, mettons-nous en route », annonça finalement Haya en se saisissant des rênes d'Alkan. Alors que le petit groupe entamait son voyage, elle s'autorisa néanmoins un dernier regard en arrière, déposant le vermeil de ses yeux sur la demeure de la doyenne, qui toisait l'ensemble du village. Plusieurs secondes s'écoulèrent, puis, finalement, après un énième soupir, elle se retourna. Définitivement, et peut-être à tout jamais ; le cœur lourd et empli d'un profond chagrin.


Zelda

Team booty

Inventaire

  • Tablette Sheikah
  • Couteau d'Impa

Elle avait beau se tourner et se retourner dans son lit, Zelda ne parvenait pas à trouver le sommeil. Lentement, en s'appliquant à ne pas faire de bruit, elle s'extirpa de la paillasse installée dans la chambre de Pahya. Elle s'assura que cette dernière dormait toujours avant de quitter la pièce sur la pointe des pieds. Un peu plus loin son cœur se serra en entendant la respiration sifflante de sa vieille amie. Quant à Haya, elle ne l'avait pas vue de la soirée et ne l'avait pas non plus entendue rentrer après s'être couchée en espérant trouver le sommeil.

Elle traversa la maisonnée comme un fantôme jusqu'à rejoindre l'extérieur. Elle frissonna en sentant le vent frais d'automne glisser sur sa peau, resserrant les bras autour de sa taille comme si ce geste suffisait à rendre plus couvrante la tenue du prodige, la sienne, qu'elle avait enfilée pour dormir. Atteignant la dernière marche ses pieds nus quittèrent le bois pour rencontrer l'herbe fraîche et encore humide. Elle ne dit pas un mot aux gardes en poste devant la maison d'Impa en passant à leur hauteur et ils n'en firent pas davantage même si elle sentit leur regards interrogateurs dans son dos.
Un peu plus loin, à quelques mètres d'elle, l'eau du petit bassin luisait au clair de la lune. Ignorant le froid, elle s'avança jusqu'à rejoindre l'étendue lumineuse et calme de l'eau. Elle s'arrêta là un instant pour admirer la statue de la Déesse protectrice du village. La nuit était calme, elle n'entendait que le vent qui faisait cliqueter les morceaux de bois peints accrochés ça et là dans le village.

Elle grelotta à nouveau en trempant un pied puis l'autre dans l'eau, avant de s'avancer plus près encore de la sculpture. Elle avait l'impression de replonger plusieurs années en arrière alors qu'elle joignit les mains dans un geste de prière. Son passé la hantait autant que la liberté qui s'offrait à elle ne la terrorisait. Ses pensées se bousculaient encore et elle avait du mal à trouver les mots pour les exprimer. Était-ce vraiment important pour s'entretenir avec une Déesse ? Une réflexion toutefois arriva à se démêler des autres et elle la formula d'une voix tremblante.

"Je t'en prie, veille sur lui..."

Elle n'avait plus grand chose à offrir à la divinité en échange de ses prières. La jeune femme porta la main à ses oreilles pour en détacher deux petites boucles qu'elle portait depuis le jour où elle avait failli le perdre. Toutes les autres paires qu'elle possédait étaient restées au château, perdues au moins temporairement. Elle déposa précautionneusement aux pieds de la statue les deux petits saphirs scintillants. Seul l'éclat de la lune aurait permis de repérer son offrande, perdue au milieu des brins d'herbe du petit îlot où trônait la figure de pierre.

"Et sur Impa. Je sais... Je sais que tôt ou tard certaines choses sont inéluctables, mais d'ici-là, et même ensuite..."

À nouveau elle laissa retomber le silence alors que la surface de l'eau autour d'elle se troublait légèrement. Les mains jointes, la tête inclinée, elle ne sut pas exactement combien de temps elle passa à chercher ce contact ténu qu'elle ne sentait plus depuis que ses pouvoirs l'avaient quittée.


Zelda se réveilla en sursaut pour découvrir le visage amusé de Pahya au dessus d'elle.

"Je sais qu'ils ne vont pas partir sans vous, mais tout de même."

Les yeux de l'ancienne princesse clignèrent, éblouis par la lumière. C'est alors qu'elle compris ce que la jeune Sheikah avait voulu dire : le jour semblait déjà bien avancé. Elle n'avait finalement que peu dormi mais elle se leva précipitamment, de peur d'avoir posé un lapin à ses deux compagnons.

Elle se hâta de rassembler ses affaires et de faire de derniers adieux à Impa et sa petite fille, le cœur serré, avant de rejoindre Haya. Elle avait craint que la jeune femme ne soit fâchée de son réveil tardif mais ses craintes s'avérèrent infondées, et au contraire la jeune femme l'accueillit chaleureusement. Zelda lui laissa le paquetage rempli de nourriture et de vêtements que lui avait offerts Impa pour le voyage, elle garda toutefois en bandoulière le petit sac qui contenait la tablette Sheikah ainsi que le reste de ses maigres possessions. Il ne pesait de toute façon pas très lourd.

Le jeune Gerudo finit par les rejoindre et elle fut rassurée de sentir son enthousiasme. Le temps où il avait reproché à son maître l'idée même de ce voyage semblait déjà loin, au contraire à présent la perspective paraissait l'enchanter. Elle eut un petit sourire en entendant la plaisanterie d'Haya contente d'être, elle, dans les bonnes volontés du cheval. Ils ne tardèrent toutefois pas à se mettre en route.

Elle ne put s'empêcher de remarquer le regard qu'Haya lança derrière eux. Elle ne savait pas exactement tout ce que la Sheikah abandonnait pour la suivre mais elle pouvait saisir au moins une partie de son déchirement. Elle partageait sa réticence à laisser derrière elle Impa. Décidée à lui changer les idées, elle se hasarda à lancer la discussion.

"Vous savez, je n'ai pas toujours été à l'aise avec les chevaux non plus... Mon père m'en avait offert un avec un sacré caractère..."

Elle voyageait beaucoup à l'époque, et c'était un cadeau qui s'était sans doute imposé naturellement. Il s'agissait d'ailleurs d'un bel animal. Pourtant, sur le coup, elle se souvenait s'être demandée si en choisissant une telle tête de mule, son père avait voulu faciliter ses voyages jusqu'aux sources sacrées ou au contraire l'empêcher de trop s'éparpiller dans ses recherches.

"Finalement, c'est Link qui m'a aidée à l'apprivoiser... Il avait un véritable don avec les animaux..."

Son regard s'attarda sur Alkan avant de glisser la main sur son encolure pour la caresser doucement.

"Je suis sûre qu'il t'aurait plu à toi aussi..."

Au fond, elle n'aurait pas su dire s'il avait adoucit le caractère de l'équidé ou tempéré son impatience à elle, sans doute un peu des deux pour les pousser à mieux s'entendre. Malheureusement, elle ne reverrait de toute façon jamais son ancienne monture. Elle ne pouvait qu'espérer que l'animal avait compris ce qui s'était passé jadis et en avait profité pour reprendre sa liberté.
Chassant ces vieux souvenirs de sa tête, elle reporta son attention sur la maîtresse du canasson avant de changer de sujet.

"Elimith... J'imagine que tu y es déjà allée... ?"

Après tout le village n'était pas si éloigné de celui des Sheikahs et Impa semblait toujours en contact avec Pru'Ha ce qui laissait deviner des échanges réguliers. Pourtant, elle ne connaissait pas les habitudes de sa nouvelle protectrice.
Elle se tourna ensuite vers le Gerudo, l'air interrogatif.

"Mais pas toi... ? Pourtant tu n'es pas né à Cocorico. Avant ça, tu n'as aucun souvenir d'avoir voyagé ?"

Elle ignorait toujours beaucoup de choses sur le jeune homme. On lui avait principalement parlé des craintes sur son avenir, et de son séjour au village, mais pas très précisément de son passé. Il était même probable qu'il soit le seul à en connaître tous les détails. Elle avait bien compris qu'il s'agissait d'une partie de sa vie qu'il préférait passer sous silence, mais au plus elle le connaîtrait et au mieux elle pourrait le protéger de ces prophéties.
Du regard, elle passa en revue les paysages autour d'eux.

"Moi, j'ai à la fois l'impression de connaître assez bien ce royaume et de tout avoir à re-découvrir... Mais je ne sais pas si c'est vraiment une malédiction..."

Elle avait toujours aimé la recherche et l'exploration. La perspective de nouvelles découvertes ne pouvait pas remplacer tout ce qu'elle avait perdu, mais c'était une des raisons qui la poussaient à se relever.


Arkaï

Inventaire

  • Dague Sheikah
  • Arc Sheikah

Arkaï observa avec impatience Haya charger son cheval de tous leurs paquets. En comparaison des leurs, il avait le sentiment un peu honteux d'avoir prévu trop grand. Aussi ne fit-il aucune difficulté lorsque la Sheikah lui fit remarquer que Alkan ne lui rendrait pas service de bon coeur. Le garçon préféra jouer sa partition préférée dans ce genre de situations embarrassantes ; La rodomontade.

« Il n'aurait pas les épaules pour, contrairement à moi, hein ?! » demanda-t-il, bravache, à la monture qui lui jetait un regard équin indéchiffrable.

Tirant sur un lanière du sac pour le réajuster sur son dos, il embraya alors le pas de ses camarades, regrettant déjà de s'être autant chargé. Il commençait déjà à faire le tri entre l'indispensable et ce dont il se débarrasserait à la première occasion venue, quand la voix de la princesse le sortit de ses pensées. Elle évoqua son père, ce qui laissa aussitôt l'imagination d'Arkaï cavaler plus vite qu'un canasson en chaleur. A quoi pouvait bien ressembler un roi de jadis ? Le regard en coin vers Zelda, il tâcha de bâtir un visage à partir des histoires qu'il connaissait et du sien, mais la vision de la jeune femme avec une mâchoire carrée et une puissante barbe ne fit que provoquer chez lui une crise de rire, douloureusement réprimée en se mordant les lèvres. Son hilarité disparut cependant rapidement lorsque celle ci évoqua à nouveau Link, ce jeune homme disparu et pour lequel elle n'avait visiblement pas fait son deuil. Alors, pour essayer de la réconforter un peu, il déclara timidement,

« J'aurai aimé le rencontrer. Ca avait l'air d'être... quelqu'un de bien. » osa-t-il finir, désireux de ne pas en dire trop.

Après tout, il ne le connaissait pas le moins du monde. Mais au vu de la rapidité avec laquelle Zelda s'empressa de changer de sujet, celui ci devait rester douloureux pour elle. A dire vrai, il aurait cependant de loin préféré qu'elle ne bifurque pas ainsi, ou en tout cas pas pour l'interroger comme elle le fit. Sa remarque et la question qui suivaient étaient pourtant pertinentes, mais pas le moins du monde bienvenues. A l'évocation de sa vie d'avant, Arkaï se referma, son visage figé comme une pierre tombale. Ce fut à grande peine qu'il répondit,

« Pas de souvenirs. Ils m'ont trouvé au dehors, mais ça n'était pas moi. »

Il espérait que sa réponse puisse clore indéfiniment le sujet. De toute manière, pour lapidaires qu'étaient ses mots, ils n'en énonçaient pas moins la plus stricte vérité. Sans doute ce corps et cet esprit n'étaient ils pas nés dans ce village, mais Arkaï, lui, y avait vu le jour. Néanmoins, désireux de ne pas braquer la princesse par sa rudesse, il lâcha, presque malgré lui,

« Pas de souvenirs... Juste des cauchemars. »

Le goût de souffre dans sa bouche lui fit aussitôt regretter ses paroles.

Un mot, et il en avait déjà trop dit.


Au moment de passer sous le porche du village caché, Arkaï eut un instant d'hésitation.

Se laissant dépasser par ses deux compagnes, il se stoppa net, la tête penchée vers le ciel. Sous sa crinière rousse se bousculaient des souvenirs en une foule bigarrée, pleine d'émotions contraires et fortes. Confronté, peut être pour la dernière fois, à ces poutres de bois dressées si haut, aux bannières arborant l'oeil Sheikah clouées sur le bois, aux étoffes de pourpre évoquant les rideaux d'un théâtre, il repensa au jour de son arrivée. Enchaîné, jeté sur la croupe d'un cheval comme un sac de riz, partagé entre la rage et la résignation, il avait craché au pied du portail par défi, et n'en avait récolté qu'un coup de plus sur le crâne. Plus tard, lors d'une de ses tentatives d'évasion du monastère, le garçon avait cru parvenir à tromper ses poursuivants en parvenant jusque là. Tout à sa jubilation d'une liberté retrouvée, il avait dardé un regard assassin sur l'oeil d'or gardant la porte. A cet instant là, l'ivresse de l'instant avait éclaté comme un ballon trop plein, et l'avait laissé ébranlé, à fixer dans le vide la frontière du monde extérieur. Ses propres mots lui revinrent alors en mémoire ;

« Qu'y a-t-il pour toi, encore, là bas ? »

A l'aube, Arkaï était de retour au monastère, pour se rendre compte que le vieux maître l'attendait à la porte. Il n'avait pas donné l'alarme... « Pourquoi donc l'aurais fait ? » lui avait-il demandé en retour lorsque le garçon s'en était étonné.

Le jeune guerrier avait suffisamment étudié les mythes pour savoir qu'on ne franchit jamais réellement une porte qu'une fois. Que ce soit la porte, le monde ou notre coeur qui change, on ne revit jamais vraiment le même instant. La porte révèle autant au devant que derrière, elle est la ligne entre lesquels les mondes sont irrémédiablement séparés. Il repensa au héros de légende, Iza, franchissant le seuil du royaume des morts, condamnant sa femme en se retournant, incapable de garder son regard devant lui... Jusqu'à présent, jamais Arkaï n'était parvenu à comprendre ce geste, qu'il prenait pour de la faiblesse. Mais alors qu'il se tenait là, à la frontière entre lui, et un autre lui, il comprit. Son attention se porta sur les bannières Sheikahs, sur la larme que versait cet oeil calme et sage. Le visage de Shingen lui apparut, comme pour lui éviter de devoir se retourner une dernière fois. Un frisson le parcourut, et il sentit ses doutes disparaître, emportés par le vent.

Lorsqu'il rattrapa Haya et Zelda, après avoir couru un bref instant, il réalisa qu'il allait surement avoir besoin d'alléger son paquetage plus rapidement que prévu ou bien c'est son dos qui se ferait la malle. Jouant douloureusement des épaules, il demanda à Haya, qu'il tenait pour la plus fine connaisseuse de leur itinéraire, « Du coup, combien de temps avant Elimith ? »

De là où ils étaient, ils pouvaient apercevoir au loin la plaine de Necluda, autant dire le bout du monde pour quelqu'un n'étant jamais sorti du village. Et bien que Arkaï sache se débrouiller dans la nature, c'était une toute autre chose de savoir s'y repérer, et d'atteindre son objectif sans se perdre mille fois en route. Sur ce point, le jeune guerrier se rattachait au sens pratique des Sheikahs ; Toujours laisser au plus expérimenté la conduite de l'opération. Il demanda alors, curieux, « Va-t-on passer par les collines ou prendre la route et passer le cimetière des gardiens ? » A vrai dire, cette dernière option aurait beaucoup plu au garçon, tant on lui avait souvent parlé de ces fameuses machines de mort dont certaines rodaient encore dans le monde, paraissait il. « Est-ce que vous avez pris une carte pour éviter qu'on se perde ? »

Non pas qu'il ait cru que Haya en avait forcément besoin, mais il aurait aimé y voir plus clair dés ce moment.


Haya

Babysitter par intérim

Inventaire

  • Sabre Rouge
  • Kunaï(s)

La sheikah avançait tête basse, l'esprit vagabondant doucereusement entre quelques vieux souvenirs et deux ou trois rêves d'un avenir qu'elle s'était faits lorsqu'elle était plus jeune et qu'elle avait finalement abandonné avec le temps. Compte tenu de la tournure que prenait les événements, elle se disait qu'elle n'avait pas forcément eu tort, d'ailleurs. Cependant, la voix de sa jeune suzeraine l'empêcha de se perdre totalement dans quelques réminiscence de son passé lorsque celle-ci s'éleva pour entamer la conversation. Haya esquissa un maigre sourire en coin lorsqu'elle évoqua son ancienne monture avant d'accueillir avec une certaine incompréhension les quelques éclats de rire dans lesquels Arkaï se confondit l'espace de quelques instants. Aussi incongrue que soit cette réaction, elle ne fit pas long feu. L'évocation du Héros par Zelda provoqua au contraire un élan de compassion immédiat du gérudo, quand Haya taisait encore ses mots avant qu'ils ne franchissent ses lèvres. Comme à chaque fois que le sujet de la conversation commençait à tourner autour de Link, la jeune femme percevait chez sa reine une certaine douleur latente, couvée depuis des mois sinon des années. Elle avait bien des questions à lui poser le concernant mais elle ne savait jamais vraiment comment aborder le sujet ; tout comme il semblait ne jamais vouloir tomber dans les meilleurs moments. Il faut avouer que, traditionnellement, son peuple n'était pas le meilleur pour gérer ce genre de chose et en cela, elle en constituait encore un bon exemple. Ainsi, alors qu'elle cherchait la meilleure façon de répondre à son tour, elle se rendit compte que ses réflexions s'étaient encore éternisées lorsque Zelda enchaînait sur une question plus directe la concernant. 

« Souvent, oui », répondit-elle. Son regard rencontra respectueusement celui de son interlocutrice. « C'est... C'était l'une de mes prérogatives en tant que sentinelle. Ma tâche était de faciliter et de superviser l'ensemble des échanges entre mon village et Elimith. Nous commerçons régulièrement avec eux », expliqua-t-elle plus en détail. Les relations entre Cocorico et Elimith avaient toujours été cordiales, du moins au plus loin que lui permettaient de remonter ses souvenirs. La majeure partie du commerce entre les deux villages se composait de l'échange de quelques denrées alimentaires ; les sheikahs produisaient du riz en grande quantité, qu'ils échangeaient contre des minerais pour fabriquer leurs outils et parfois aussi quelques kilos de poissons pêchés en haute mer. L'accord reposait entre autre sur le fait qu'il appartenait aux sheikahs de garder la route sûre, ce qui leur valait une bonne réputation auprès de l'ensemble des habitants d'Elimith. Pour autant, des tensions étaient apparues depuis qu'une tribu boko s'était installée aux abords du petit village hylien. La situation était ainsi depuis des mois et rien n'avait encore été fait pour y remédier.

La même question, bien que détournée, fut ensuite posée à leur compagnon gérudo. C'est alors que toute la gaieté et l'enthousiasme du jeune garçon disparurent aussitôt, avant qu'il ne se permette d'y répondre sur un ton pour le moins abrupte. La sheikah ne s'offusqua pas le moins du monde de ce soudain revirement d'humeur, se remémorant silencieusement la discussion qu'ils avaient eu au monastère lors de leur rencontre. Si elle ne savait rien de son passé, elle pouvait se contenter des maigres indices qu'il leur avait laissé. Traque. Rejet. Abandon. Tels étaient les mots qu'il avait employé devant elles. Pour Haya, c'était plus qu'il n'en fallait pour comprendre qu'il n'était pas prêt de se replonger dans la vie qu'il menait avant celle-ci ; celle d'Arkaï, le sheikah. Et non le gérudo. Si elle comprenait la curiosité de Zelda, elle ne pouvait s'empêcher de la trouver maladroite. Il était encore trop tôt pour aborder ça... bien qu'il lui faudrait sans doute le faire un jour ou l'autre. D'expérience, Haya savait que la confrontation était inévitable, mais il appartenait à Arkaï, et seulement lui, de décider de ce moment. « J'imagine que le passé est douloureux pour beaucoup d'entre nous en des temps si... perturbés », souffla la jeune femme à la crinière de sang dans l'espoir d'apaiser quelque peu le gérudo. Loin d'elle l'idée de comparer leurs passés et leurs expériences mais elle souhaitait tout de même lui rappeler que Zelda tout comme elle avaient traversé leur lot d'épreuves. Et ainsi, de lui suggérer de ne pas forcément se replier sur lui-même comme il le faisait.

Soucieuse de ne pas se montrer trop insistante, son attention se reporta ensuite sur l'hylienne, dont elle avait à cœur qu'elle ne prenne pas le ton du jeune homme trop mal. « J'ignore comment c'était à votre époque mais, de nos jours, rares sont les gérudos qui parcourent les vastes plaines hyliennes », expliqua-t-elle calmement. « Ils sont nombreux à n'en croiser jamais dans toute leur vie, à tel point qu'un gérudo, femme ou homme, relève presque du mythe. Un peu comme les Zoras, dont on dit qu'ils restent reclus dans leur cité en attendant leur inexorable extinction », continua-t-elle. Ces précisions lui semblaient essentielles avant d'aborder vraiment sa pensée. Ses yeux rouges sang quittèrent les émeraudes de sa suzeraine et se déposèrent sur l'horizon ; le seul endroit où les promesses d'une meilleure vie existaient encore pour bien des peuples. « Les hyliens ont coutume de dire qu'un gérudo hors de son désert doit avoir une très bonne raison de l'avoir quitté et j'aurais tendance à partager ce sentiment. Notre peuple a un mot pour désigner ceux qui ont fuis ce qu'ils ont connu autrefois : maigo. C'est un surnom un peu plus affectueux et moins rudes que peuvent l'être les mots paria, ou exilé. » Un instant, son regard bifurqua vers Arkaï, qui ne semblait toujours pas vouloir donner signe de réponse. Haya espérait qu'il ne prenait pas mal son discours, cherchant surtout à apaiser les esprits de quelques manières que ce soit.

La sheikah poussa un soupire, presque de dépit, n'étant pas habituée à s'étendre autant. Seulement, elle n'avait pas envie de paraître trop directe, au risque que ce soit pris pour de l'autorité mal placée. « Ce que je veux dire... C'est qu'au fond, peu importe ce qu'il a été par le passé. Arkaï est arrivé au village en maigo et aujourd'hui il en sort en étant sheikah. C'est ce qu'il nous a dit et il ne nous appartient pas d'aller chercher plus loin », conclut-elle finalement.



Le groupe avait finalement passé le portique qui désignait la sortie de Cocorico ; sans Arkaï néanmoins, qui y était resté planté. Ceci étant, Haya avait préféré poursuivre leur chemin, se doutant qu'il les rattraperait sans trop de mal. Comme elle, il lui fallait sans doute un peu de temps d'appréhension avant de se lancer et elle avait l'intuition, compte tenu de sa bonne humeur de tantôt, qu'il ne ferait pas machine arrière. Son attention se reportait ainsi sur la Princesse et sur les mots qu'elle avait eu au moment de se mettre en route, et plus encore sur chacun de ces instants où elle avait évoqué Link avec une mélancolie non dissimulée. Encore à ce point, Cheveux-de-Sang ne présumait de rien concernant ce qui pouvait les avoir lié fut un temps mais cette fois, elle avait envie de lui répondre quelque chose ; n'importe quoi qui efface à jamais cette triste moue lorsque le sujet tournait autour du Héros. Et pourtant, elle était bien consciente qu'il n'existe pas de formule magique pour réaliser cela. Son regard se déposa sur son bras droit, qu'elle ouvrit devant elle pour en observer longuement le bandage qui le saillait. Comme pour chaque cicatrice, chaque blessure, il fallait simplement laisser au temps de faire son œuvre. « Concernant ce que vous avez dit tout à l'heure... », commença-t-elle, un brin hésitante, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Et pour cause, elle s'adonnait à un exercice dans lequel elle n'avait jamais excellé. Impa était bien la meilleure pour cela.

A nouveau, ses mots se taisaient avant d'être délivrés pour sa jeune souveraine. Quand elle tourna la tête et remarqua qu'elle avait toute son attention, elle se trouva bête de mettre autant de temps à dire ce qui devait l'être. Après un bref instant, elle s'élança. « Je voulais juste vous dire – si ça peut vous rassurer – qu'au-delà d'Elimith je ne connais pas grand-chose de ce monde non plus. Juste des histoires, des on-dit, quelques légendes et quelques mythes. Alors, d'une certaine façon, vous ne serez pas seule à découvrir ce qui a été votre royaume autrefois », déclara-t-elle avec un timide sourire en coin. Et celui-ci s'effaça bien vite lorsqu'elle décida d'ajouter, avec un peu plus d'aplomb et aussi bien plus de certitude : « Et je ne vous abandonnerais pas à la première difficulté rencontrée, soyez sans crainte. » Si elle avait bien compris une chose à propos de son ancien protecteur, c'est qu'il s'en était allé sans que Zelda ne comprenne réellement pourquoi. Son départ avait été un coup dur et il apparaissait important pour Haya d'essayer de rassurer comme elle pouvait sur sa fiabilité et sa dévotion. Certes, son devoir était principalement lié à une promesse faite à Impa ; mais quand bien même, son honneur et celui son clan était en jeu. Et il était déjà suffisamment sali pour qu'elle en rajoute une couche en échouant.

Peu après, le gérudo les rejoignait finalement, mettant un terme à cette brève conversation. De toute façon, Haya avait dit ce qu'elle voulait et c'en était bien assez. Son attention se reporta sur Arkaï et elle nota, à sa manière de se tenir et jouer avec ses bras, qu'il était loin d'être à l'aise avec son paquetage. En toute franchise, il lui paraissait bien imposant en comparaison de celui de Zelda et du sien mais elle s'était gardée jusque là de toute remarque. Simplement, le fait qu'il lui tire les muscles ne l'étonnait vraiment guère, tout imposant et costaud qu'il puisse l'être de par sa constitution naturelle. « Si on s'arrête toutes les cinq minutes, nous ne sommes pas prêt d'arriver », siffla-t-elle en allusion à la précédente pause du garçon sous le portique. Pour autant, cela tenait plus de la boutade que d'une véritable remontrance. Après tout, il les avait rattrapé sans mal, comme elle se l'était imaginé. « Si tout se passe bien, nous en aurons pour deux semaines. L'important c'est d'y arriver avant les premières neiges », reprit-elle avec plus de sérieux.

« Les chemins par les collines sont plus éprouvants et sinueux. On suivra simplement la route, qui est beaucoup plus sûre. L'une des rares à l'être, dans ces contrées », ajouta-t-elle. Cependant, elle crut percevoir chez le jeune homme un enthousiasme certain à l'égard du cimetière des gardiens, qu'il avait précédemment évoqué. Elle se garda bien de le dire à haute voix mais c'était probablement l'un des lieux qu'elle estimait comme le plus dangereux, et imprévisible. Certes, on n'y relatait plus d'incidents depuis longtemps et pourtant... que se passerait-il si l'une des anciennes machines se remettait en marche ? Autant elle savait se protéger contre des créatures et des hommes, autant elle ne pourrait certainement pas gérer efficacement une telle menace. « Nous avons une carte », dit-elle d'un air étonné. Elle s'étonnait qu'Arkaï ne se souvienne pas de ce que leur avait montré Zelda la veille ; pourtant, il avait semblé beaucoup intéressé par la technologie de la tablette. « C'est Zelda qui l'a, à l'intérieur de la relique sheikah », précisa-t-elle sans réellement savoir elle-même comment une telle chose pouvait être possible. Pour certaines personnes, l'étude des technologies antiques était un quotidien ; pour Haya, cela se rapprochait davantage de ce qu'on pourrait appelé de la magie. Cela n'avait cependant pas d'importance dans l'immédiat, puisque Haya connaissait très bien le chemin, ainsi que ses multiples détours.

« Bon, ça suffit. Arrête-toi », ordonna-t-elle, curieusement lassée, à l'intention du jeune homme. Après qu'il s’exécuta, elle passa ensuite dans son dos et commença à défaire sans aucune sommation quelques ficelles de son paquetage. « Ne bouges pas », prévint-elle, pas autant agacée qu'elle ne le laissait paraître. Seulement, elle n'avait pas pour habitude de gérer ce genre de chose et elle aurait préféré que Shingen fasse un peu plus attention aux bagages de son protégé ; en temps normal, elle n'aurait jamais eu à faire ça. Mais depuis un moment, elle n'en pouvait plus de voir le jeune homme en train de silencieusement s'arracher les épaules sous le poids de ce qu'il transportait. Elle aurait aimé pouvoir le placer sur cheval, comme pour Zelda, mais le pauvre canasson était déjà bien assez chargé comme ça. Malheureusement, il s'agissait de ce genre d'imprévus logistique qu'elle avait évoqué quelques jours auparavant, au monastère. « Comment peux-tu avoir autant de choses à transporter ? », pensa-t-elle tout haut. Elle finit néanmoins par décrocher une partie du bagage, qu'elle cala ensuite contre son omoplate gauche. La position était loin d'être la plus idéale pour voyager mais elle trouverait un moyen de l'attacher plus tard. Sans s'étendre sur quelques remarques que ce soit – ça n'était pas son genre – elle reprit la route en attrapant les rênes d'Alkan.


Zelda

Team booty

Inventaire

  • Tablette Sheikah
  • Couteau d'Impa

Si Haya n'hésita pas à lui parler un peu plus de la raison qui l'avait poussée à se rendre souvent à Elimith, Arkaï n'apprécia pas autant sa question. Elle n'ignorait pas que le sujet soit délicat, mais à son grand regret, elle le sentit se fermer complètement à elle. Comprenant qu'il n'en dirait pas plus et ne désirant pas s'attarder sur le sujet, elle choisit de ne pas insister ni répondre à ses confidences et elle se contenta de détourner le regard et de laisser retomber le silence, considérant le sujet comme clos.

D'une certaine façon, les quelques mots qu'il avait énoncés répondaient déjà à sa question et ces bribes d'informations la laissaient penser qu'elle n'avait pas eu une si mauvaise idée avec le journal des rêves qu'elle lui avait demandé. Elle en apprendrait sans doute plus au fur et à mesure qu'il accepterait de les partager avec elle, et surtout, lui aussi apprendrait à mieux se connaître. Autant d'ailleurs par ceux qu'il lui raconterait que par ceux qu'il choisirait de lui taire. Plus que de la simple curiosité elle souhaitait aider le jeune homme à faire la paix avec lui-même. Elle savait comme la peur et la haine de soi, enfouies profondément, pouvaient vous ronger de l'intérieur et être mauvaises conseillères.

Sans doute inquiète de leur silence, la Sheikah avait repris la parole. Après avoir tenté d'apaiser le Gerudo elle entreprit de répondre à sa place à la question de Zelda en lui dressant un tableau des habitudes Gerudo contemporaines. La jeune femme ne put s'empêcher de sentir un mur se dresser entre elle et ses deux compagnons de route lors de l'évocation de son époque. Elle avait eu beau leur parler assez naturellement de son passé, l'entendre évoqué ainsi, introduisant des écarts culturels entre elle et eux, sonnait différemment. La mise en parallèle lui paraissait toutefois plus être une façon de lui parler de la situation d'Arkaï qu'une véritable question sur ce qu'elle avait pu connaître, aussi ne prit-elle pas cette explication pour une invitation à détailler les coutumes des Gerudos qu'elle avait connues. Elle se contenta d'écouter en opinant de la tête, sincèrement intéressée malgré le sentiment de décalage. Elle avait conscience de ne pouvoir trouver sa place dans ce nouveau monde qu'en apprenant à mieux le connaître.

Elle tiqua toutefois sur la dernière précision de la Sheikah. Discernant une pointe de jugement sur sa question, la jeune femme prit légèrement la mouche. Même si elle avait à cœur d'aider le jeune homme, elle l'avait pris sous sa responsabilité autant que sous son aile. Elle n'oubliait pas les sombres présages qu'on lui associait et tant qu'il voyagerait à ses côtés elle considérait avoir le droit de l'interroger lorsqu'elle l'estimerait nécessaire.
Toutefois, le souvenir d'Impa et de ses paroles tendres et fières vis-à-vis de sa fille adoptive était encore trop présent pour qu'elle ne rompe son engagement de ne pas lui mener la vie trop dure. Aussi prit-elle sur elle pour mettre de côté le désagréable sentiment que lui avait toujours provoqué l'impression d'être jugée et se contenter d'une réponse plus accommodante bien que légèrement irritée.

"J'ai bien compris, je n'aborderai plus le sujet."


Peu après leur passage sous le portique du village, et alors que le Gerudo était resté en arrière et prenait son temps pour faire ses adieux à la petite bourgade, Haya en profita pour entamer la conversation avec elle. Elle tourna la tête, intriguée, sans doute aussi un peu soucieuse qu'il ne s'agisse de nouveaux reproches. Cependant, dès qu'elle se décida à parler, les propos de la Sheikah la rassurèrent assez vite. Peut-être la jeune femme avait-elle senti le trouble de la princesse un peu plus tôt ?
Bien que touchée par cette déclaration assez spontanée, elle ne put s'empêcher un trait d'humour un peu désabusé.

"C'est ce qu'ils disent tous, tu sais ?". Pourtant la remarque se voulait seulement taquine, et elle ne tarda pas à la compléter. "Mais j'ai envie de te croire. Vraiment."

Elle ne pouvait formuler de reproches à ceux qui l'avaient abandonnée bien contre leur gré, et elle ne souhaitait évidemment pas le même sort à la jeune femme. De toute façon, il ne planait plus sur elle de si grands dangers qu'alors. Quant à Link... Toutes deux savaient à qui cette promesse faisait véritablement référence. Elle ne prit même pas la peine de le préciser lorsqu'elle reprit la parole.

"Tu sais... Pendant des jours, j'ai pensé que j'avais pu mal interpréter son geste... Qu'il allait revenir pour me chercher, qu'il était juste parti en reconnaissance..." Elle baissa la tête, peu fière de ce qu'elle avouait à sa nouvelle protectrice. "Encore maintenant... Je me demande si je n'aurais pas dû l'attendre... C'est peut-être moi l'idiote finalement ?"

Elle aurait sans doute du mal à se faire une raison et véritablement tourner la page sans comprendre son geste. Il avait été si peu bavard après leurs retrouvailles, alors qu'elle avait tant de questions. Inconsciemment, elle devait s'avouer qu'elle avait deviné qu'il était quelque peu bousculé. Elle s'était alors retenue de l'interroger et elle avait naïvement cru qu'elle aurait tout le temps de le faire par la suite. Elle releva la tête vers la Sheikah, tâchant de lui offrir un sourire, le ton sincèrement reconnaissant.

"J'espère pouvoir lui demander un jour pourquoi... Mais je suis contente que tu sois là."

Arkaï finit toutefois par les rejoindre à nouveau au pas de course et la princesse se tut. Il semblait avoir retrouvé son enthousiasme et les interrogea sur la route à suivre. N'étant pas au fait des nouvelles appellations des lieux, elle mit quelques secondes à lier les descriptions aux chemins qu'elle connaissait. Elle se figea sur place, tremblante, en comprenant quel était leur itinéraire et quels changements avaient pu lui valoir l'appellation de "cimetière des gardiens" dont les mots résonnaient à présent dans sa tête. Heureusement pour elle, Haya choisit ce moment pour arrêter le Gerudo et prendre une partie de son paquetage. Ailleurs, elle n'écouta que d'une oreille distraite ce qu'ils se disaient et ne songea même pas à sortir la tablette pour montrer à nouveau la carte au jeune homme.

Lorsque leur marche reprit, elle se fit violence pour suivre le mouvement, le pas plus traînant qu'auparavant et le ventre noué. Elle n'avait aucune raison valable pour demander à la Sheikah de modifier leur itinéraire en prenant le risque de prendre du retard sur leur plan. Elle n'était même pas sûre de le vouloir, mais elle sentait une boule dans sa gorge à l'idée de traverser à nouveau cet endroit.


Leur voyage avait ainsi repris et la jeune Hylienne s'était montrée plus discrète et moins bavarde. Et si la finalité était la même, cette attitude n'avait aucun lien avec son engagement à ne plus heurter le Gerudo. Souvent plongée dans ses pensées, elle faisait pourtant de son mieux pour cacher son trouble. Elle n'était pas sûre de pouvoir en parler sans fondre en larmes devant eux. Bien loin de les rassurer ce genre de comportement aurait sûrement l'effet inverse, alors elle se contentait de maquiller un timide sourire sur ses lèvres dès qu'elle sentait des doutes sur son état. Elle s'était dit qu'elle aurait le temps de se préparer, pourtant lorsqu'ils arrivèrent enfin au cimetière des gardiens, et que la scène se dessina sous ses yeux à mesure qu'elle avançait, elle comprit que les jours passés à refouler ses souvenirs n'avaient pas été suffisants.

Des années auparavant, elle aurait d'abord pensé à toutes ces carcasses et à la technologie qui sommeillait à l'intérieur. Elle aurait rêvé de mieux les comprendre, d'être en mesure de les réparer. Mais elle n'avait à présent aucun enthousiasme à se tenir devant tant de cadavres de machines. Au contraire elle sentit ses pas s'arrêter, ses jambes paraissaient incapables de la porter plus loin.

"C'est moi qui ai fait ça."

Elle avait parlé à haute voix, sur un ton tremblant. Elle n'était jamais revenue depuis cette nuit-là. Entraînée par l'enchaînement des événements, elle n'avait jamais pris le temps de contempler les dégâts d'un œil externe et elle n'aurait jamais pensé que la scène puisse à ce point rester figée au cours des années.

C'était là que tout avait basculé. Qu'elle avait cru perdre Link à jamais.
Là que ses pouvoirs s'étaient miraculeusement éveillés, sans quoi elle ignorait ce que serait devenu ce royaume. Elle pouvait encore sentir l'odeur de mort dans l'air, entendre les bruits des araignées mécaniques amassées autour d'eux, et puis le silence qui avait suivi la manifestation de sa magie et le corps inanimé de Link entre ses bras. Ces quelques secondes où tout son monde s'était écroulé avant que l'épée du jeune homme ne s'adresse à elle.

C'en était trop pour qu'elle puisse retenir ses larmes et elle laissa éclater ses sanglots, le visage enfoui entre ses mains.