La Grande Évasion

Fin de l'hiver - 7 mois 1 semaine après (voir la timeline)

Eluria


Inventaire

(vide)

Dans sa cellule, le temps continuait sa course immuable sans même que la laborantine en herbe ne pût évaluer la durée exacte de sa présence en ce lieu, faute de repères. Bien que ses geôliers lui apportassent les repas à heures régulières, elle avait le sentiment que ces allers et venues, à la longue, étaient devenus aléatoires.



Quant à son état d’esprit, si au début elle éprouva une profonde crainte d’être malmenée par ses ravisseurs, ce sentiment finit par laisser place à la lassitude et à la solitude. Ce que le clan Yiga espérait tirer des connaissances sur la technologie archéonique de l’hylienne pour rétablir leur âge d’or fut balayé en un rien de temps. Sans matériel adéquat elle ne pouvait pas faire grand-chose, et l’emploi d’un langage relativement hermétique pour toute personne étrangère à ce domaine ne leur permettait pas de comprendre le peu de principes qu’elle tentait d’expliquer. Alors ils lui rasèrent le crâne pour lui faire comprendre leur frustration et dans un but d’humiliation, et la gardèrent enfermée, n’ayant nulle autre utilité que servir potentiellement de monnaie d’échange pour faire libérer des confrères retenus prisonniers par le clan de la Doyenne. Aussi, en repensant à tout ce qui lui était arrivé, elle avait fini par se renfermer sur elle-même, se détestant d’avoir fait preuve d’autant de naïveté par le passé. En ce qui concerne Sen lui-même, depuis leur dernier échange il ne lui donna plus signe de vie, sans doute rongé par ses regrets.



A un moment donné l’ingénieure remarqua un silence pesant, ce qui l’intrigua, habituée aux discutions inintéressantes de ses geôliers. Puis un cliquetis retenti en direction de la porte de sa cellule. Elle s’approcha aussi discrètement que possible, sans un mot, pour tendre une oreille des plus attentive au plus près de ce qui la séparait de la liberté. N’entendant rien d’autre, elle pensa avoir subit une hallucination auditive, et s’adossa à la porte pour se remettre de ses émotions. Sous l’effet de son poids, la porte s’ouvrit et l’hylienne manqua de choir. Bien qu’elle ne vît personne au dehors, quelqu’un avait bel et bien déverrouillé le loquet qui la maintenait captive. Où était passée la garde ? Elle n’en savait strictement rien. La seule chose dont elle était sûre, c’était qu’une occasion comme celle-ci n’allait pas se présenter deux fois, et il lui fallait impérativement saisir cette chance pour quitter cet endroit. Un problème de taille s’annonça : par où aller ? Elle ne connaissait absolument pas l’endroit et risquait de se retrouver nez-à-nez avec un yiga. L’erreur n’était pas envisageable.



Eluria observa les alentours et remarqua que les issues étaient indiquées par deux torches, une de chaque côté, sûrement pour pallier le manque de luminosité naturelle, le repaire ayant été creusé dans la roche et disposant de peu de lucarnes. Elle distingua une issue en particulier : sur toutes celles qui l’entouraient, c’était la seule éclairée d’une seule torche, l’autre était éteinte. Était-ce aussi l’œuvre de la personne qui a déverrouillé le loquet ? Et si c’était un piège ? Pas le temps de chercher à comprendre, se dit-elle, et s’engagea sur ce chemin qu’on lui avait visiblement tracé. Son cœur battait la chamade, l’idée de se faire repérer la terrorisait car elle savait que si le clan l’attrapait durant sa tentative de fuite, c’était la mort assurée. Ce qu’elle ne savait pas était que, pendant son évasion, une ombre veillait à ce que ses craintes ne se réalisent pas.



Après des minutes qui lui paraissaient interminables, Eluria vit enfin la lumière du soleil. Une soudaine hausse de moral lui donna la force de continuer à s’enfoncer dans le désert, sans un moment de répit. Sa liberté fut certes retrouvée, il lui fallait quand même marquer la distance pour minimiser les risques de se faire recapturer. L’ombre l’observa s’éloigner jusqu’à disparaître complètement derrière un voile de sable, avant de s’en retourner dans le repaire. Sous son masque, un léger sourire traversé par une larme : conscient des conséquences qu’il aurait à assumer pour avoir trahi son clan, mais satisfait d’avoir pu faire le nécessaire pour libérer celle qu’il avait faite prisonnière.



Le soleil aveuglant, la chaleur suffocante et le sable brûlant rendaient sa progression difficile. Cela faisait deux bonnes heures déjà que la laborantine avançait le plus droit possible, quand la soif et la fatigue commençaient à lui peser. Elle se laissa tomber sur les genoux pour s’accorder une pause. Un rapide coup d’œil lui permit de constater qu’elle était au beau milieu de nulle part. L’hylienne ne sut dire si sa vision lui joua des tours, mais elle vit au loin les traits de ce qui s’apparentait à une caravane. Rassemblant le peu de force qui lui restait, elle se releva et se dirigea dans sa direction, plaçant ses mains autour de sa bouche pour faire caisse de résonnance, avant de crier à l’aide.


Elle leva le poing, sans un mot, commandant de facto à toute la troupe de s’arrêter. Remontant le tissu de son keffieh sur son nez, Saveasa se fit plus attentive au désert encore, si toute fois c’était encore possible. La Gerudo en arpentait les dunes depuis trente ans désormais, après le massacre de sa tribu par un clan de Voï qu’elle imaginait tous recrachés par le sable. Elle savait de quels sons il fallait se méfier, quels endroits il fallait éviter.  Perchée sur son dromadaire, les lèvres scellées  comme une fois venu le denier jour, elle adressa à ses sœurs trois brefs gestes du doigt — pour leur dire de ne plus faire de bruit. Le terrain était traître et abritait son lot de Moldagth. Ce n’était pourtant pas la menace qu’elle craignait le plus. 

Nichés entre les ergs aux scorpions sommeillent les Moldarquor. 

Le silence s’imposa à sa tribu, composée pour l’essentiel de recluses, de rebelles et d'abandonnées. Chacune des femmes qui l'accompagnaient avaient été recueillies et toutes venaient d'un ailleurs différent. Certaines, qui jadis résidaient aux portes du Désert, avaient été frappées par les hommes. D'autres ignoraient tout de la menace qu'ils pouvaient parfois représenter. C'est l'esclavage de sœurs viles qu'elles avaient fui. Après tout, les Gerudo n'étaient pas toujours très solidaires, ou avenantes. Nombre de Clans, trop souvent fouettés par les sables de l'Oubli, auraient pu en témoigner. « Sha-Hul », souffla-t-elle ensuite, invitant sa seconde à s'approcher.  Quand cette dernière, juchée sur son pur-sang brun arriva à sa hauteur, elle demanda enfin, d'un murmure : « H'al sum'e-ati ? » 

Les cris qu'elle avait entendu n'étaient évidemment pas ceux de l'un des Mol. Dans ce cas, aucun doute n'aurait été permis. Mais les femmes du Bazar avaient été claires : en suivant l'ancienne route de l'Ouest, elle s'aventurerait sur les territoires de bandits terribles, que d'aucunes appelaient les Yigas. Ces Voï, lui avait-on dit, étaient connus pour leur brutalité autant que pour leur cruauté. Ils portaient sur le dos le rouge-sang de leurs victimes et un masque sur le visage pour dissimuler leur faciès inhumain, qu'avait peu à peu rongé la haine. De tels démons, elle n'en doutait pas, n'hésiteraient pas à utiliser un appât pour éveiller les rois enfouis.

"K'hu-d ka'ahsk", reprit alors, non sans joindre le geste à la parole et désigner du menton l'arc turquois et les flèches qui reposaient sur le flanc de sa monture. Sa courbe était parfaite, son bois décoré. Il s'agissait de l'une des plus belles de leurs possessions. « Qul lkhar-n 'a azir. Th'ma ta mei », ajouta-t-elle ensuite, frappant des piques de sa botte le ventre de sa fidèle compagne. L'animal s'élança d'un pas discret, comme pour ne pas attirer l'attention des géants des profondeurs, tandis qu'elle s'armait de sa javeline. La Gerudo savait d'avance que si une silhouette carmin se dessinait à l'orée des dunes, l'acier de sa lance y ajouterait davantage de grenat. Elle espérait seulement toucher la gorge du premier lancé.

Gravissant sans mal les ergs, le dromadaire lui offrit bientôt une vue sublime sur ce Désert sacré qui à perte de vue s'étendait. C'était la sa maison, son domaine, ses terres. Elle s'amusait parfois à se dire qu'elle en connaissait chacun des grains, chacune des créatures qui – comme elle – y trouvait refuge. Et pourtant ! Celle qui, sous l'ambre de ses yeux, s'arrachait doucement à l'horizon et aux hauts-plateaux qui en brisaient la ligne ne lui disait rien. C'était une humaine, bien sûr, mais elle avait la tête aussi glabre que le ventre et la peau plus pale que le lin. Elle avançait pas à pas dans le sable, presque aussi nue qu'au premier jour.

Jetant un regard à sa sœur qui l'avait rejoint l'arc au poing, elle l'invita à encocher une flèche. Mais pas encore à préparer son trait.

"Ya !" siffla-t-elle ensuite, piquant de nouveau les flancs de la bête sur laquelle elle trônait. Obéissant, l'animal dévala la pente d'orge et d'or, jusqu'à rattraper l’Étrangère. Le fer au poing, qu'elle guida délicatement contre le larynx de l'inconnue, elle lui fit signe de ne plus bouger. « M'arr-hab'an Voe alg'ehbra. H'al-umk'ninuun ; mi-in'ayn-tayat ? » Laissant l'estoc de sa lance retomber du cou au torse de la jeune femme, comme pour désigner son bien étrange accoutrement. Le bronze de ses yeux brillait d'une lueur de jugement. « H'al-w'mada-ala t'feaäl fi Alm'uq-adsat ? », questionna-t-elle encore.

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Sha-Hul avait suivi en silence sa sœur, obéissant à ses ordres. Sa monture à présent au pas, elle avait sorti son arc et à l'unisson, elles approchaient discrètement de la source du bruit. Assez naturellement, Saveasa s'était imposée comme chef de leur petite troupe, et il ne lui serait pas venu à l'idée de remettre ce fait en question. Au contraire, elle admirait son aînée. Son expérience était un atout indéniable et ses compétences n'étaient plus à prouver. Pour n'importe quelle traversée du désert elle aurait remis son sort entre ses mains sans hésiter. Pourtant, elle avait beau idéaliser quelque peu la Gerudo, au point presque d'en faire son modèle, elle savait que personne n'était parfait. À force de l'accompagner, elle n'avait pu s'empêcher de remarquer un défaut chez la guerrière qui lui jouerait des tours, tôt ou tard. Si prudente qu'elle soit, elle était bien trop généreuse aux yeux de Sha-Hul. Cela ne remettait pas en question l'estime et la loyauté dont elle faisait preuve à son égard, mais elle s'était mise à penser que si la Mère lui avait donné une mission en ce bas monde pour se racheter, c'était bien celle de veiller sur sa camarade. C'était en tout cas le sens qu'elle avait fini par trouver pour recommencer à avancer et laisser derrière elle le passé.

Il ne leur fallut pas longtemps pour découvrir ce que le désert avait recraché cette fois. Une femme, une Hylienne sans doute, presque nue et le crâne rasé. De toute évidence dépaysée, elle lui semblait à première vue déshydratée et vulnérable mais Sha-Hul n'était pas du genre à se fier aux apparences. Bien vite, Saveasa s'élança à la rencontre de l'étrangère et sa seconde serra les dents en se retenant de la suivre. Elle aurait préféré régler la situation immédiatement, mais elle ne voulait pas discuter les ordres et elle savait qu'elle serait plus utile pour la couvrir d'où elle était. À la place, elle encocha la flèche demandée.

Elle resta ainsi aux aguets, prête à tendre la corde de son arc au moindre mouvement suspect. Il allait sans dire qu'elle n'hésiterait pas à tirer. Haussant la voix pour couvrir la courte distance qui les séparait à présent et essayer de raisonner sa sœur, elle déclara "Me'iir-e fa'ahkun." L'inconnue était probablement là pour les distraire. Sa présence à un tel endroit pouvait difficilement être due au seul hasard, et étant donné leur passage à proximité des zones où se cachaient les Yigas elle ne croyait pas à une coïncidence. Pourtant, que ce soit une de leurs ruses grossières ou non, cette chose pâle et fragile allait mourir tôt ou tard dans le désert, quel mal y aurait-il à accélérer le processus ? Sur un ton aussi froid que pragmatique, elle tenta un argument auquel Saveasa se montrerait peut-être plus réceptive. "Sa-ia'ah me elq etel."

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Eluria


Inventaire

(vide)

La femme au crâne rasé continua son avancée d’un pas las. Avaler sa salive ne suffisait plus à calmer la douleur de sa gorge devenue sèche et rêche comme du papier de verre. La lumière de se soleil éblouissant l’empêchait toujours de distinguer nettement ce qui se tramait quelques dizaines de mètres en avant, en l’occurrence deux des membres de la caravane qui s’étaient détachés pour la rejoindre. Mais elle était toujours animée de ce sentiment de soulagement d’être enfin tirée d’affaire, d’avoir pu fuir ses tortionnaires et d’avoir enfin l’occasion de rentrer au laboratoire, peu importe le temps que cela prendrait.

Alors que les deux personnes arrivèrent à son niveau, elle remarqua la drôle d’allure de la monture de la première, la seconde restant légèrement en retrait. C’était bien la première fois de sa vie qu’elle observa ce genre d’animal. Elle était tellement curieuse à son sujet qu’elle ne se rendit pas tout de suite compte qu’elle était tenue en joue. Le reflet de l’astre solaire sur le fer de la lance qui pointait sa gorge ramena soudainement son attention sur celle qui l’avait en main.

« M'arr-hab'an Voe alg'ehbra. H'al-umk'ninuun ; mi-in'ayn-tayat ? »

Eluria se figea. Le ton employé n’était guère hospitalier et la langue complètement inconnue. Son soulagement laissa de nouveau place à la crainte de se faire empaler sur place au moindre faux geste, à la moindre mauvaise réponse. Mais que lui demandait-elle ? La lance n’attendit pas sa réplique avant de pointer sa poitrine, pour se voir interroger une nouvelle fois.

« H'al-w'mada-ala t'feaäl fi Alm'uq-adsat ? »

Plus que jamais confuse de devoir répondre ce coup-ci à deux questions dont elle n’avait aucune idée du sujet, elle tenta de rétorquer sans former de phrases dans sa propre langue pour éviter tout malentendu, avec le peu de force qu’il lui restait.

« Eluria...Elimith…Pru’Ha… »

Bien qu'elle sût que son lieu d'origine ne lui importerait guère, elle espéra sincèrement que la notoriété de sa mère adoptive était suffisamment répandue pour que l'amazone du désert eût une idée de qui il s'agissait. Celle qui réussit à s’échapper du repaire Yiga leva ses yeux bleu céruléen pour croiser ceux de couleur bronze de la guerrière du désert. La chaleur suffocante, la déshydratation, et le soleil implacable qui tapait sur son crâne rasé depuis ce qui lui semblait être une éternité ont fini par l’épuiser complètement. Ses yeux se révulsèrent et elle s’écroula sur le sable brûlant, s’entaillant sur la pointe de lance qui la menaçait et déchirant un peu plus le haillon qui lui servit jadis de tenue de travail. Elle respirait toujours, mais avait perdu connaissance. La fine poudre d’or du désert commençait à prendre une légère teinte carmin là où Eluria s’était évanouie.


Le feu crépitait doucement. Ses langues oranges jetaient sur le camp en construction une chaleur bienvenue, alors qu’approchait  enfin la lune. Perdue dans ses pensées, les yeux avalés par les flammes, Saveasa s’emmitoufla un peu plus encore dans la couverture qu’elle montait généralement sous la selle de son animal. L’étoffe gardait l’odeur de la bête, mais après toutes ces années, elle avait appris à trouver cela réconfortant. 

Arrachant finalement ses mains à la douceur de son étole, la Gerudo abandonna un peu plus de leur bois de fagot au gosier du brasier. Elle savait combien les petits Efrits pouvaient se montrer affamés et elle n’avait aucune envie que celui-ci n’ait trop faim. S’il en venait à s’éteindre, tout ou partie de la troupe devrait affronter, cette nuit, un froid dangereusement mortel. Ce ne serait pas insurmontable, puisque d’autres feu avaient bien évidemment été allumés, mais celui-ci avait été placé au centre du bivouac. 

La nomade, qui avait envoyé Sha-Hul quérir des vêtements plus adaptés pour leur étrange invitée, gardait également un œil sur la jeune inconnue. Sous la tente de la cheffe de voyage, elle était installée sur un petit tapis de papyrus tressé, troqué lors de son dernier passage au Bazar Assek. Les femmes du Désert faisaient de nouveau route en ce sens, après des mois passés aux confins de l'Occident. Le monde était plus grand qu'elles ne l'auraient jamais cru et elles avaient rencontré d'étranges individus, en provenance de région que les sables n'avaient jamais touchés. Leurs récits la hantait encore.

"Eh, k-un e'mra", fit-elle seulement à l'attention de son amie, qui revenait les bras chargés de quatre épaisses tuniques. Deux pour la nuit et deux autres pour le jour. « Tu-l'ha at-ssa hal ? », s'enquit-elle ensuite, un demi-sourire en coin sur les lèvres. L'incertitude de Sha-Hul l'amusait. Elle était de ces jeunes femmes à tout faire pour s'assurer de son approbation. Même si, parfois, cela impliquait de se plaindre ou de pester contre sa prétendue naïveté. « Ine ha'ara. Als-aghir't efi-at'n », acheva-t-elle ensuite, après un bref regard lancé en direction de l'inconnue. Si elle s'était éveillée, elle ne tenait de toute évidence pas à le faire savoir.

Après des heures passées sur la route, montée sur l'une des bêtes les moins chargées, l'étrangère avait été placée sous le service de l'Λl-raee-I, la femme-vie chargée de guérir les maux. Dans ce petit clan, c'était une jeune Gerudo du nom d'Aten qui s'en occupait. Elle avait dit de l'inconnue tout ce que son corps avait bien voulu lui révéler. Sans savoir précisément quel avait été son sort, Sha-Hul et Saveasa n'ignoraient pas qu'elle avait été battue, fouettée, privée de sommeil, séquestrée et affamée. Des autres sévices éventuels, elles ne connaissaient rien.

La jeune femme avait été forcée à boire, alors qu'elle avait brièvement semblé reprendre conscience. Elle n'avait pas eu le temps de dire un mot avant de sombrer de nouveau dans les bras d'El-Jeth'e. Le démon l'appelait à elle avec tant de vigueur qu'Aten n'était pas sûre de la voir un jour se relever.

Réprimant un frisson, la vieille baroudeuse invita sa camarade à prendre place près du feu dès que celle-ci eut déposé les tissus qu'elle avait amené. « Du-sọ̄v'at, le ? Ka-ha fendj'e kemn esh », ajouta ensuite Saveasa, non sans chasser - ou tâcher de, à tout le moins - ces mauvaises pensées de son crâne, peu désireuse d'y inviter l'esprit qui tourmentait leur faible invitée. Sans un mot de plus, préoccupée, elle récupéra l'une des broches plantées dans le sable avant de la tendre à son éclaireuse. Des morceaux de fennecs y cuisaient depuis un moment et dégageaient un délicat fumet. Puis, elle se servit à son tour, optant pour un peu de l'âne dont elles avaient du se séparer. « Je'da-ch'gtev, vaï de-ka'arn eidek'han spelen litak », siffla-t-elle finalement, désignant du menton leur hôte, engoncée sous de larges peaux. 

S'accordant un instant pour manger, l'ancienne guerrière souffla doucement sur la viande pour ne pas se brûler les lèvres. Puis, après une première bouchée, elle questionna Sha-Hul : « Kah-ra't ier'gh khoss'l Nra eïa ? »

Un mouvement, en provenance de la tente, attira soudainement son attention. L'inconnue s'arrachait doucement mais sûrement aux griffes du Génie. « M'rhba-n , Hal t-essur be't rahle ? », demanda-t-elle, d'une voix qui se voulait douce. Cette fois, aucune lance ne se dressait entre elle et la jeune Hylienne dont elle ne savait rien. La seule lame qu'elle conservait, un couteau au fil courbé, était caché derrière son flanc.

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Eluria


Inventaire

(vide)

Eluria, bien que plongée dans un profond sommeil, semblait très agitée. Les violences subies durant son incarcération chez les yigas continuèrent de la hanter même lorsqu’elle ferma les yeux, tant l’expérience était humiliante et traumatisante. Ce coup-ci, ce fut le fait d’entendre ses propres hurlements de douleur qui la tira de ce songe épouvantable. La laborantine se tint sur son séant, le souffle haletant, trempée de sueur, le cœur battant à tout rompre. Il lui fallut un moment avant de se remettre de ses émotions, puis elle observa les alentours. Les murs en toile qui l’entouraient lui indiquèrent qu’elle se trouvait vraisemblablement dans une tente, éclairée par une lueur qui semblait venir de l’extérieur, probablement d’un feu de camp.


L’hylienne profita de cette faible clarté pour s’inspecter. Un bandage avait été minutieusement placé autour de sa poitrine pour tenir un cataplasme qui cachait la blessure infligée la veille alors qu’elle perdit connaissance. Le reste de son corps, lui, était couvert de stigmates qui, pour certains, la marqueront à vie, tant bien physiquement que mentalement. Si elle n’eut aucune idée de ce qui s’était passé après sa perte de connaissance, elle resta convaincue que celles qui la tinrent en joue avaient finalement décidé de la garder sous leurs ailes, alors qu’elles auraient pu soit abréger ses souffrances, soit laisser l’hostilité du désert s’en charger. Peu importe, elle était vivante, et c’est tout ce qui comptait.


Eluria entendit causer, à l’extérieur, dans une langue familière bien qu’inconnue. Elle jeta un œil de la manière la plus discrète possible dans l’interstice que laissèrent les deux pans de toile qui constituaient l’entrée de la tente. Elle remarqua deux silhouettes : une assise près du feu de camp, sûrement celle qui tenait la lance, et une autre la rejoignant avec les bras visiblement chargés. Encore engourdie après un long moment passé couchée, Eluria manqua de choir, ce qui alerta l’une des guerrières du désert.

« M'rhba-n , Hal t-essur be't rahle ? »

L’intruse sut que la gerudo s’adressa à elle, mais fut surprise du changement radical dans le ton. Si à leur première rencontre il se voulait peu sympathique, il fut beaucoup plus doux et sonnait comme une invitation à les rejoindre, ce qu’elle fit d’un pas lent et hésitant. Eluria s’installa donc à proximité de la chaleur réconfortante du feu, en gardant néanmoins une certaine distance avec ses interlocutrices. Le regard que lui portait la guerrière se voulait à la fois bienveillant et plein d’interrogations au sujet de celle qui venait d’ailleurs. Sa camarade, elle, la fixait d’un regard plus méfiant.


Le silence dominait l’instant, rarement perturbé par le crépitement du feu donnant naissance à des flammèches s’envolant dans un ballet envoutant avant de disparaître définitivement dans l’obscurité de la nuit. L’hylienne, au bout d’un moment, sentant ce silence de plus en plus pesant, tenta de se présenter :

« Eluria… »

Elle accompagna sa parole d’un geste pour se désigner, puis se répéta :

« Je m’appelle Eluria… »

Les deux gerudos la regardèrent avec étonnement. Alors que celle installée aux cotés de la guerrière s’apprêta à répondre, l’estomac d’Eluria ne put choisir meilleur moment pour s’exprimer à son tour. La laborantine ne put retenir sa gêne devant l’air amusé de ses hôtes.


Les lèvres de la Gerudo se pincèrent et elle piqua un fard en entendant les gentilles moqueries de Saveasa. Cette dernière fit cependant un choix parmi ce qu'elle avait ramené et Sha-Hul déposa les tuniques en deux tas séparés, elle aurait tout le temps d'aller ranger le reste par après. Elle se retint de préciser qu'elle avait fait de son mieux pour satisfaire sa demande mais qu'à son sens l'étrangère n'en méritait aucun et que le plus simple vêtement de leur stock aurait fait l'affaire.

Peu mécontente d'en avoir fini avec ce qu'elle considérait plus que de raison comme une corvée, elle prit volontiers place au coin du feu avec son aînée quand elle y fut invitée. "Ie'ne-i savv'at haïm" lui répondit-elle. Installée au calme et libérée de toute tâche en rapport avec l'étrangère, Sha-Hul retrouvait doucement sa bonne humeur et elle saisit bien volontiers la broche qui lui était tendue, prête à déguster une viande de qualité en bonne compagnie. Ce serait un soulagement de pouvoir effacer l'inconnue de ses pensées pour un instant au moins. De toute façon, vu l'état dans lequel elles l'avaient trouvée, peut-être que ses blessures se chargeraient de régler le problème. Ce n'était pas faute d'avoir proposé une solution plus rapide.

Pourtant, alors qu'elle commençait à manger, Saveasa ramena la conversation à l'indésirable. Le front de Sha-Hul se plissa alors qu'elle répondait amèrement sans même tourner la tête vers la jeune femme désignée. "I'shk an'um-eïem, ts'a'avo-ok saertïi" Ses yeux se plantèrent dans ceux de sa sœur alors qu'elle ajoutait "Waa'at aer-iph elea'aïn gïek’t’e-ur" Elle avait abandonné l'idée de la convaincre à se débarrasser de la gêneuse, mais elle ne quittait plus son sabre depuis qu'elle avait rejoint leur troupe, au cas où elle soit plus solide qu'elle n'en avait l'air.

Sa camarade l'interrogea alors sur sa capacité à comprendre leur "invitée". Cette dernière n'avait prononcé que quelques mots mais aucun ne lui était familier malgré une enfance passée aux bordures du désert. "Qch’ergüiem, nra asseat-sits c'm'bar es-sëlea", étrangement, elle se sentait à la fois soulagée et vexée. Servir d'interprète aurait été une fierté, même si elle préférait ne rien avoir à faire avec l'inconnue.

Un bruit se fit alors entendre du côté de la tente. Elle vit Saveasa tourner la tête et l'écouta en silence poser sa question. De son côté, elle gardait les yeux rivés sur le feu dans une attitude presque boudeuse. Ce n'est que quand l'Hylienne se permit de venir s'installer à côté d'elles qu'elle lui accorda son attention, les sens en alerte en constatant qu'elle se rapprochait autant.
Elle lui décocha un regard noir et se retint à conte-cœur de tirer son cimeterre. Un soupir exaspéré s'échappa de ses lèvres quand l'étrangère reprit son charabia, mais ça ne sembla pas la décourager. Les mots connus débarquèrent sans prévenir et, moqueuse, elle pouffa de rire comme s'il s'était s'agit d'une bonne blague. C'était donc ça, c'était son nom ce mot bizarre. "Lena'asum-waha, sav'taq'lehea. Ai-louu-riah." Elle avait détaché les syllabes consciencieusement, moins par respect pour l'intruse que pour sa compagne de voyage. "Bat's e-eres n'ran. E n'm'aran hash'era." ajouta-t-elle sur un ton un peu sombre.

Ignorant les signes de faim de l'indésirable, elle s'autorisa une bouchée de la brochette qu'elle tenait en main avant de reprendre sur un ton qu'elle voulait neutre mais qui tranchait avec la dureté de ses paroles. "Idiote. Elle ne demande pas ça. Elle demande comment tu vas." Après une rapide inspection de la jeune femme, elle ajouta "Mieux, non ?" puisque cette dernière avait la force de s'inviter à leur feu. Elle ne se retenait de prendre un ton agressif que pour ne pas déplaire à Saveasa mais sur le contenu des paroles elle était plus libre.
Ceci étant, même si elle n'était pas prête à croire un traître mot de ce qui sortirait de la bouche de l'inconnue, pas plus qu'elle n'était intéressée par la réponse, elle savait qu'à présent elle devrait rapporter ses paroles alors elle prit les devants en demandant "Que fais-tu dans le désert ?"

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