La Grande Évasion

Fin de l'hiver - 7 mois 1 semaine après (voir la timeline)

Eluria


Inventaire

(vide)

Dans sa cellule, le temps continuait sa course immuable sans même que la laborantine en herbe ne pût évaluer la durée exacte de sa présence en ce lieu, faute de repères. Bien que ses geôliers lui apportassent les repas à heures régulières, elle avait le sentiment que ces allers et venues, à la longue, étaient devenus aléatoires.



Quant à son état d’esprit, si au début elle éprouva une profonde crainte d’être malmenée par ses ravisseurs, ce sentiment finit par laisser place à la lassitude et à la solitude. Ce que le clan Yiga espérait tirer des connaissances sur la technologie archéonique de l’hylienne pour rétablir leur âge d’or fut balayé en un rien de temps. Sans matériel adéquat elle ne pouvait pas faire grand-chose, et l’emploi d’un langage relativement hermétique pour toute personne étrangère à ce domaine ne leur permettait pas de comprendre le peu de principes qu’elle tentait d’expliquer. Alors ils lui rasèrent le crâne pour lui faire comprendre leur frustration et dans un but d’humiliation, et la gardèrent enfermée, n’ayant nulle autre utilité que servir potentiellement de monnaie d’échange pour faire libérer des confrères retenus prisonniers par le clan de la Doyenne. Aussi, en repensant à tout ce qui lui était arrivé, elle avait fini par se renfermer sur elle-même, se détestant d’avoir fait preuve d’autant de naïveté par le passé. En ce qui concerne Sen lui-même, depuis leur dernier échange il ne lui donna plus signe de vie, sans doute rongé par ses regrets.



A un moment donné l’ingénieure remarqua un silence pesant, ce qui l’intrigua, habituée aux discutions inintéressantes de ses geôliers. Puis un cliquetis retenti en direction de la porte de sa cellule. Elle s’approcha aussi discrètement que possible, sans un mot, pour tendre une oreille des plus attentive au plus près de ce qui la séparait de la liberté. N’entendant rien d’autre, elle pensa avoir subit une hallucination auditive, et s’adossa à la porte pour se remettre de ses émotions. Sous l’effet de son poids, la porte s’ouvrit et l’hylienne manqua de choir. Bien qu’elle ne vît personne au dehors, quelqu’un avait bel et bien déverrouillé le loquet qui la maintenait captive. Où était passée la garde ? Elle n’en savait strictement rien. La seule chose dont elle était sûre, c’était qu’une occasion comme celle-ci n’allait pas se présenter deux fois, et il lui fallait impérativement saisir cette chance pour quitter cet endroit. Un problème de taille s’annonça : par où aller ? Elle ne connaissait absolument pas l’endroit et risquait de se retrouver nez-à-nez avec un yiga. L’erreur n’était pas envisageable.



Eluria observa les alentours et remarqua que les issues étaient indiquées par deux torches, une de chaque côté, sûrement pour pallier le manque de luminosité naturelle, le repaire ayant été creusé dans la roche et disposant de peu de lucarnes. Elle distingua une issue en particulier : sur toutes celles qui l’entouraient, c’était la seule éclairée d’une seule torche, l’autre était éteinte. Était-ce aussi l’œuvre de la personne qui a déverrouillé le loquet ? Et si c’était un piège ? Pas le temps de chercher à comprendre, se dit-elle, et s’engagea sur ce chemin qu’on lui avait visiblement tracé. Son cœur battait la chamade, l’idée de se faire repérer la terrorisait car elle savait que si le clan l’attrapait durant sa tentative de fuite, c’était la mort assurée. Ce qu’elle ne savait pas était que, pendant son évasion, une ombre veillait à ce que ses craintes ne se réalisent pas.



Après des minutes qui lui paraissaient interminables, Eluria vit enfin la lumière du soleil. Une soudaine hausse de moral lui donna la force de continuer à s’enfoncer dans le désert, sans un moment de répit. Sa liberté fut certes retrouvée, il lui fallait quand même marquer la distance pour minimiser les risques de se faire recapturer. L’ombre l’observa s’éloigner jusqu’à disparaître complètement derrière un voile de sable, avant de s’en retourner dans le repaire. Sous son masque, un léger sourire traversé par une larme : conscient des conséquences qu’il aurait à assumer pour avoir trahi son clan, mais satisfait d’avoir pu faire le nécessaire pour libérer celle qu’il avait faite prisonnière.



Le soleil aveuglant, la chaleur suffocante et le sable brûlant rendaient sa progression difficile. Cela faisait deux bonnes heures déjà que la laborantine avançait le plus droit possible, quand la soif et la fatigue commençaient à lui peser. Elle se laissa tomber sur les genoux pour s’accorder une pause. Un rapide coup d’œil lui permit de constater qu’elle était au beau milieu de nulle part. L’hylienne ne sut dire si sa vision lui joua des tours, mais elle vit au loin les traits de ce qui s’apparentait à une caravane. Rassemblant le peu de force qui lui restait, elle se releva et se dirigea dans sa direction, plaçant ses mains autour de sa bouche pour faire caisse de résonnance, avant de crier à l’aide.


Elle leva le poing, sans un mot, commandant de facto à toute la troupe de s’arrêter. Remontant le tissu de son keffieh sur son nez, Saveasa se fit plus attentive au désert encore, si toute fois c’était encore possible. La Gerudo en arpentait les dunes depuis trente ans désormais, après le massacre de sa tribu par un clan de Voï qu’elle imaginait tous recrachés par le sable. Elle savait de quels sons il fallait se méfier, quels endroits il fallait éviter.  Perchée sur son dromadaire, les lèvres scellées  comme une fois venu le denier jour, elle adressa à ses sœurs trois brefs gestes du doigt — pour leur dire de ne plus faire de bruit. Le terrain était traître et abritait son lot de Moldagth. Ce n’était pourtant pas la menace qu’elle craignait le plus. 

Nichés entre les ergs aux scorpions sommeillent les Moldarquor. 

Le silence s’imposa à sa tribu, composée pour l’essentiel de recluses, de rebelles et d'abandonnées. Chacune des femmes qui l'accompagnaient avaient été recueillies et toutes venaient d'un ailleurs différent. Certaines, qui jadis résidaient aux portes du Désert, avaient été frappées par les hommes. D'autres ignoraient tout de la menace qu'ils pouvaient parfois représenter. C'est l'esclavage de sœurs viles qu'elles avaient fui. Après tout, les Gerudo n'étaient pas toujours très solidaires, ou avenantes. Nombre de Clans, trop souvent fouettés par les sables de l'Oubli, auraient pu en témoigner. « Sha-Hul », souffla-t-elle ensuite, invitant sa seconde à s'approcher.  Quand cette dernière, juchée sur son pur-sang brun arriva à sa hauteur, elle demanda enfin, d'un murmure : « H'al sum'e-ati ? » 

Les cris qu'elle avait entendu n'étaient évidemment pas ceux de l'un des Mol. Dans ce cas, aucun doute n'aurait été permis. Mais les femmes du Bazar avaient été claires : en suivant l'ancienne route de l'Ouest, elle s'aventurerait sur les territoires de bandits terribles, que d'aucunes appelaient les Yigas. Ces Voï, lui avait-on dit, étaient connus pour leur brutalité autant que pour leur cruauté. Ils portaient sur le dos le rouge-sang de leurs victimes et un masque sur le visage pour dissimuler leur faciès inhumain, qu'avait peu à peu rongé la haine. De tels démons, elle n'en doutait pas, n'hésiteraient pas à utiliser un appât pour éveiller les rois enfouis.

"K'hu-d ka'ahsk", reprit alors, non sans joindre le geste à la parole et désigner du menton l'arc turquois et les flèches qui reposaient sur le flanc de sa monture. Sa courbe était parfaite, son bois décoré. Il s'agissait de l'une des plus belles de leurs possessions. « Qul lkhar-n 'a azir. Th'ma ta mei », ajouta-t-elle ensuite, frappant des piques de sa botte le ventre de sa fidèle compagne. L'animal s'élança d'un pas discret, comme pour ne pas attirer l'attention des géants des profondeurs, tandis qu'elle s'armait de sa javeline. La Gerudo savait d'avance que si une silhouette carmin se dessinait à l'orée des dunes, l'acier de sa lance y ajouterait davantage de grenat. Elle espérait seulement toucher la gorge du premier lancé.

Gravissant sans mal les ergs, le dromadaire lui offrit bientôt une vue sublime sur ce Désert sacré qui à perte de vue s'étendait. C'était la sa maison, son domaine, ses terres. Elle s'amusait parfois à se dire qu'elle en connaissait chacun des grains, chacune des créatures qui – comme elle – y trouvait refuge. Et pourtant ! Celle qui, sous l'ambre de ses yeux, s'arrachait doucement à l'horizon et aux hauts-plateaux qui en brisaient la ligne ne lui disait rien. C'était une humaine, bien sûr, mais elle avait la tête aussi glabre que le ventre et la peau plus pale que le lin. Elle avançait pas à pas dans le sable, presque aussi nue qu'au premier jour.

Jetant un regard à sa sœur qui l'avait rejoint l'arc au poing, elle l'invita à encocher une flèche. Mais pas encore à préparer son trait.

"Ya !" siffla-t-elle ensuite, piquant de nouveau les flancs de la bête sur laquelle elle trônait. Obéissant, l'animal dévala la pente d'orge et d'or, jusqu'à rattraper l’Étrangère. Le fer au poing, qu'elle guida délicatement contre le larynx de l'inconnue, elle lui fit signe de ne plus bouger. « M'arr-hab'an Voe alg'ehbra. H'al-umk'ninuun ; mi-in'ayn-tayat ? » Laissant l'estoc de sa lance retomber du cou au torse de la jeune femme, comme pour désigner son bien étrange accoutrement. Le bronze de ses yeux brillait d'une lueur de jugement. « H'al-w'mada-ala t'feaäl fi Alm'uq-adsat ? », questionna-t-elle encore.

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Sha-Hul avait suivi en silence sa sœur, obéissant à ses ordres. Sa monture à présent au pas, elle avait sorti son arc et à l'unisson, elles approchaient discrètement de la source du bruit. Assez naturellement, Saveasa s'était imposée comme chef de leur petite troupe, et il ne lui serait pas venu à l'idée de remettre ce fait en question. Au contraire, elle admirait son aînée. Son expérience était un atout indéniable et ses compétences n'étaient plus à prouver. Pour n'importe quelle traversée du désert elle aurait remis son sort entre ses mains sans hésiter. Pourtant, elle avait beau idéaliser quelque peu la Gerudo, au point presque d'en faire son modèle, elle savait que personne n'était parfait. À force de l'accompagner, elle n'avait pu s'empêcher de remarquer un défaut chez la guerrière qui lui jouerait des tours, tôt ou tard. Si prudente qu'elle soit, elle était bien trop généreuse aux yeux de Sha-Hul. Cela ne remettait pas en question l'estime et la loyauté dont elle faisait preuve à son égard, mais elle s'était mise à penser que si la Mère lui avait donné une mission en ce bas monde pour se racheter, c'était bien celle de veiller sur sa camarade. C'était en tout cas le sens qu'elle avait fini par trouver pour recommencer à avancer et laisser derrière elle le passé.

Il ne leur fallut pas longtemps pour découvrir ce que le désert avait recraché cette fois. Une femme, une Hylienne sans doute, presque nue et le crâne rasé. De toute évidence dépaysée, elle lui semblait à première vue déshydratée et vulnérable mais Sha-Hul n'était pas du genre à se fier aux apparences. Bien vite, Saveasa s'élança à la rencontre de l'étrangère et sa seconde serra les dents en se retenant de la suivre. Elle aurait préféré régler la situation immédiatement, mais elle ne voulait pas discuter les ordres et elle savait qu'elle serait plus utile pour la couvrir d'où elle était. À la place, elle encocha la flèche demandée.

Elle resta ainsi aux aguets, prête à tendre la corde de son arc au moindre mouvement suspect. Il allait sans dire qu'elle n'hésiterait pas à tirer. Haussant la voix pour couvrir la courte distance qui les séparait à présent et essayer de raisonner sa sœur, elle déclara "Me'iir-e fa'ahkun." L'inconnue était probablement là pour les distraire. Sa présence à un tel endroit pouvait difficilement être due au seul hasard, et étant donné leur passage à proximité des zones où se cachaient les Yigas elle ne croyait pas à une coïncidence. Pourtant, que ce soit une de leurs ruses grossières ou non, cette chose pâle et fragile allait mourir tôt ou tard dans le désert, quel mal y aurait-il à accélérer le processus ? Sur un ton aussi froid que pragmatique, elle tenta un argument auquel Saveasa se montrerait peut-être plus réceptive. "Sa-ia'ah me elq etel."

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Eluria


Inventaire

(vide)

La femme au crâne rasé continua son avancée d’un pas las. Avaler sa salive ne suffisait plus à calmer la douleur de sa gorge devenue sèche et rêche comme du papier de verre. La lumière de se soleil éblouissant l’empêchait toujours de distinguer nettement ce qui se tramait quelques dizaines de mètres en avant, en l’occurrence deux des membres de la caravane qui s’étaient détachés pour la rejoindre. Mais elle était toujours animée de ce sentiment de soulagement d’être enfin tirée d’affaire, d’avoir pu fuir ses tortionnaires et d’avoir enfin l’occasion de rentrer au laboratoire, peu importe le temps que cela prendrait.

Alors que les deux personnes arrivèrent à son niveau, elle remarqua la drôle d’allure de la monture de la première, la seconde restant légèrement en retrait. C’était bien la première fois de sa vie qu’elle observa ce genre d’animal. Elle était tellement curieuse à son sujet qu’elle ne se rendit pas tout de suite compte qu’elle était tenue en joue. Le reflet de l’astre solaire sur le fer de la lance qui pointait sa gorge ramena soudainement son attention sur celle qui l’avait en main.

« M'arr-hab'an Voe alg'ehbra. H'al-umk'ninuun ; mi-in'ayn-tayat ? »

Eluria se figea. Le ton employé n’était guère hospitalier et la langue complètement inconnue. Son soulagement laissa de nouveau place à la crainte de se faire empaler sur place au moindre faux geste, à la moindre mauvaise réponse. Mais que lui demandait-elle ? La lance n’attendit pas sa réplique avant de pointer sa poitrine, pour se voir interroger une nouvelle fois.

« H'al-w'mada-ala t'feaäl fi Alm'uq-adsat ? »

Plus que jamais confuse de devoir répondre ce coup-ci à deux questions dont elle n’avait aucune idée du sujet, elle tenta de rétorquer sans former de phrases dans sa propre langue pour éviter tout malentendu, avec le peu de force qu’il lui restait.

« Eluria...Elimith…Pru’Ha… »

Bien qu'elle sût que son lieu d'origine ne lui importerait guère, elle espéra sincèrement que la notoriété de sa mère adoptive était suffisamment répandue pour que l'amazone du désert eût une idée de qui il s'agissait. Celle qui réussit à s’échapper du repaire Yiga leva ses yeux bleu céruléen pour croiser ceux de couleur bronze de la guerrière du désert. La chaleur suffocante, la déshydratation, et le soleil implacable qui tapait sur son crâne rasé depuis ce qui lui semblait être une éternité ont fini par l’épuiser complètement. Ses yeux se révulsèrent et elle s’écroula sur le sable brûlant, s’entaillant sur la pointe de lance qui la menaçait et déchirant un peu plus le haillon qui lui servit jadis de tenue de travail. Elle respirait toujours, mais avait perdu connaissance. La fine poudre d’or du désert commençait à prendre une légère teinte carmin là où Eluria s’était évanouie.