Celle qui rattrape ceux qui la fuient

Début de l'hiver - 4 mois 1 semaine 6 jours après (voir la timeline)

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Petite noisette

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L’ambre des flammes crachait une lumière sauvage sur les murs de pierre de la caverne. Dehors, le vent soufflait avec force et véhémence, charriant avec lui les neiges de l’oubli. Peu à peu, le voile d’albe qui habillait les montagnes effacerait chacune des traces de son passage. Il s’était depuis longtemps préparé à cette éventualité. Sans bruit, il laissa son regard glisser le long de son poignet droit, accrochant un instant la marque vorace qui n’avait de cesse de s’étendre.

A ses pieds, le feu crépitait doucement. De petites langues orangées léchaient la marmite en terre cuite dans laquelle il avait mélangé eau et riz. De l’ustensile s’échappait une fumée discrète, mais apaisante. A quelques pas de là, il avait étendu au sol une fourrure, qui lui servait à la fois de lit, d’édredon et de couverture une fois la nuit tombée. Il s’était aussi défait de son scramasaxe, qui reposait sur la roche froide, à quelques pouces seulement de sa couche.

Pour mieux lutter contre la glaciale emprise du Seigneur-Frimas, le vagabond enfila de nouveau les gants qu’il avait retirés le temps d’allumer le feu, puis souffla sur ses doigts. Lentement mais sûrement, l’hiver fardait les Landes d’un manteau de gel. Sur les sommets du monde, sa colère était implacable et inévitable. Il soupira, tandis que la fatigue travaillait son échine ainsi que la pluie érode la falaise, en tirant un petit bol de bois rouge offert par Impa des mois auparavant.

Il avait pourtant l’impression que la Doyenne lui en avait fait cadeau des années plus tôt.

Du coin de l'œil, Sans-Visage s’accorda un regard vers l’entrée de la grotte dans laquelle il comptait se protéger de la Sorgue irascible. Le blizzard, qui avait manqué de le surprendre il y a de cela quelques heures, battait encore les plateaux d’Hebra, élimant les collines et décorant les quelques arbres assez braves pour en piquer l’épiderme. De toute évidence, il lui faudrait attendre. Parce que son voyage s’arrêterait probablement ici, il ne manquait guère de temps. Plus maintenant.

Abandonnant les céréales à cuire, l’Hylien récupéra ses deux outres de peau et s’aventura brièvement à l’extérieur. Un court instant, il contempla le théâtre sur lequel il s’apprêtait à jouer sa dernière pièce. A bien des égards, les dunes d’ivoire constituaient déjà le jardin triste de cette jeunesse qu’il ne lui avait été donné de vivre. Qu’un autre avait vécu pour lui. Cimetière d’un passé nébuleux, sinon fantôme, dont la réalité ancienne n’avait que trop prise sur son propre présent.

Bravant les vents d’Ouest et leurs sanglots d’hermine, il remplit de neige ses deux gourdes.

Retrouvant la chaleur rassurante de son terrier, l’Imposteur décrocha la corde de chanvre – lestée d’une tête de fer – qui pendait à son flanc. Elle ne lui servirait probablement pas avant un moment. Il déposa aussi les deux flasques, avec l’intention de mettre la neige à bouillir après son repas. En silence, regrettant l'absence de l’amie qu’il avait laissée chez l’Etrangère, il se servit un premier bol de riz.



L’eau commençait à bouillir, quand il tira finalement la petite pièce de fer de la poche de cuir suspendue à sa ceinture. Le métal était griffé, par endroits mangé de rouille, et l’accompagnait depuis qu’il avait quitté les plaines de l’Eveil — où il avait dialogué avec un spectre pour la première fois. Laissant son dos esquinté épouser la façade rugueuse de la tanière, il passa le doigt le long de l'emblème dont elle avait été frappé, en d’autres temps ; en d’autres âges.

Un bien étrange oiseau  – un aigle, sans doute – déployait deux larges ailes et pas moins d’ergots. Son imposant buste était surmonté de trois triangles, qu’il savait usuellement d’or pour les avoir aperçus à maintes reprises tandis qu’il arpentait les ruines du Castel. Il avait fini par comprendre qu’il s’agissait des armoiries royales.

Puis, il fit rouler la piécette sur son pouce jusqu’à en dévoiler l’autre gravure ; celle qui l’avait toujours intéressé. Il inspira longuement, cherchant avec difficulté l’air raréfié des hauteurs, avant de plonger le givre de ses yeux dans celui, sans vie, qui lui rendait tout de même son regard. A travers l’alliage, il devinait la rancœur qui animait son unique pupille, le fiel peut-être légitime et l’amertume qu’il avait surement engendré. Un souffle de vapeur perça ses lèvres jusqu’ici scellées. D’épais cheveux, aussi gris que la ferraille, longeaient le profil de la jeune femme.

C’était sur ce visage qu’il avait, des mois durant, posé la voix le guidant depuis son réveil.

Une violente bourrasque s’engouffra dans le couloir de pierre où il avait monté bivouac, soufflant d’un seul coup le feu et le tirant à sa rêverie. Remontant sur son nez le tissu qui masquait sa gueule-cassée, il rangea le petit mémento de fer et se saisit de la lame précédemment laissée à ses côtés. Avant de se laisser engloutir par l’insatiable goulot de l’Hiver.

Rien n’aurait pu le préparer à ce qu’il attendait dehors.

Le souffle coupé comme si on l’avait frappé en pleine poitrine, le voyageur resta un temps interdit. L’air manquait autant que par le passé mais, cette fois, c’était la surprise qui l’étranglait mieux qu’aucun nœud. Une lumière chaude – presque trop, pour ses yeux habitués à la lueur fauve qui régnait jusqu’à lors sur la caverne – attira subitement son regard vers le haut.

Sur un talus d’os, de grès et de verglas, se dressait le Serpent d’Amarante dont le corps, massif, sinuait jusque derrière l’horizon. Une quarantaine de coudées, au moins, les séparaient.

Deux cornes plus grandes que lui coiffaient un regard pourpre, qu’il devinait en train de le jauger. Au sol, d’étonnantes rafales soulevaient en cyclone une galaxie de flocons saltimbanques et danseurs. Sans trop savoir pourquoi, Fils-de-Personne se hissa d’un bond sur un rocher que les neiges n’avaient pas encore tout à fait gommé. La chevelure battue par le vent, il découvrit son visage avant d’héler la majestueuse bête.

Un instant, tandis que pesait sur sa nuque l'œil rouge du fier Animal, les mots qui lui brûlaient la langue restèrent coincés derrière ses lèvres.

Je viens d’une contrée à l’Est, où demeure l’Esprit des Bois. Serais-je arrivé sur les terres du Seigneur Écarlate, qu’il m’a dit de trouver ?”, questionna-t-il, d’une voix aussi forte qu’il lui en était encore possible, alors qu’il tutoyait à grand peine les cieux. Ses doigts se refermèrent davantage encore sur la gaine de cuir ; à en blanchir les phalanges cachées sous ses manicles. Il reprit, non moins révérencieux, mais tonnant encore : « Seriez-vous l’Ancien Dieu des Montagnes ? »


Depuis bien des jours, le Dragon l'avait senti arpenter les étendues glacées en l'appelant de ses vœux. Il avait pourtant hésité avant de répondre à son appel et de lui accorder son temps. Bien qu'infini, celui-ci était précieux, et il ne voyait que peu d'intérêt à aider quelqu'un qui avait déjà abandonné. Néanmoins, le jeune homme n'était pas n'importe qui, quoiqu'il puisse en penser, et la faiblesse des humains n'était pas de sa seule faute.
Sans doute croyait-il qu'il avait accompli sa tâche et qu'il avait droit au repos. L'humanité était ainsi faite, leur court passage sur terre les empêchait de voir plus loin. Pour eux, le sort de leur monde avait pour seul intérêt leur survie. Mais le vieil Ordrac, lui, appréhendait un ensemble plus vaste. Et il savait que le mal qui rongeait les landes n'avait pas complètement disparu. Les lamentations de son frère loin à l'Est en étaient une preuve.

Même si elle faisait partie de son domaine, il n'avait pour habitude que de longer la chaîne d'Hebra, rarement de s'y aventurer profondément et encore moins de s'y poser. 
Ses pattes griffues s'enfoncèrent dans la neige, mais à sa proximité cette dernière fondit rapidement, dévoilant une roche qui ne voyait que rarement la lumière du jour.  Au sol, une trace se creusa ainsi dans l'épaisse couche de poudreuse, suivant son corps sinueux alors que les flocons s'évaporaient à sa rencontre. La scène aurait déjà eu de quoi paraître surnaturelle à quelqu'un qui n'aurait pas été jugé digne de le voir, mais le spectacle de ce géant au corps vermeil était sans nul doute plus surprenant encore.

Il patienta en silence, attendant que l'humain sorte du petit renfoncement où il s'était réfugié. Il ne frémit pas non plus lorsque ce dernier apparut, alerté par sa présence, et se contenta encore d'observer, alors que le jeune homme bravait la tempête pour s'adresser à lui. Quelques secondes s'écoulèrent, où seul le bourdonnement du vent était audible, avant qu'il ne daigne répondre au moins partiellement.

"Je sais qui tu es." Sa voix caverneuse avait résonné, mais uniquement dans la tête du jeune homme. La mâchoire du Dragon n'avait pas bougé. "Et je sais pourquoi tu es là."

Il n'eut que quelques pas agiles à faire pour s'approcher jusqu'à pouvoir pencher la tête à hauteur de l'humain, tout en gardant une légère distance avec lui. Il se montrait prudent, et pas seulement pour protéger la petite créature de ses flammes. Ses naseaux humèrent les odeurs qu'il charriait avant de se redresser pour s'éloigner à nouveau. Expirant, il laissa échapper une légère fumée.

"Je sens d'ici ce qui te ronge. Crois-tu bon d'apporter dans la Montagne ce que tu éloignes de la Forêt ?"

Aux confins du royaume et loin de tout, ce territoire était un des rares bastions à n'avoir été que peu souillé par le Fléau. Il n'avait pas consenti à cette rencontre sans raison, mais s'il en entrevoyait les bénéfices possibles, il était aussi scandalisé par le risque toléré par le vieil Arbre. L'ancien Dieu savait combien l'Esprit des Bois pouvait être attaché au jeune humain.

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Petite noisette

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Les deux perles de Grenat le percèrent aussi aisément que ne l'aurait fait un trait, tandis que le géant demeurait muet. Malgré les pelisses dans lesquelles il s'était engoncé, un frisson lui secoua l'échine. Lentement mais sûrement, le vent mourait autour d'eux — comme si la seule présence du Maître des Montagnes suffisait à apaiser le blizzard colérique. Bientôt, alors qu'émergeait doucement l'astre de la nuit, c'est le silence qui se fit assourdissant. Impatient sans doute, autant qu'il n'était intimidé, il resserra instinctivement la poigne sur le couteau de chasse qu'il avait emmené avec lui, par réflexe hérité d'une ancienne vie plus que par réelle nécessité. Sous ses manicles de fourrure, ses phalanges mordaient le cuir de la gaine avec plus de force qu'il n'en fallait pour y laisser la mémoire de ses doigts.

Sans faillir, et sans plus savoir ce qu'il attendait de cette rencontre, il soutint le regard de la déité dont le corps immense serpentait entre les Dents-de-Pierre et de Verglas.

Puis, le Rois-Rubis se décida à lui répondre. D'une voix puissante, aussi profonde que sourde et aussi sépulcrale qu'elle n'était ample, il jugea bon de l'investir de tout son être ; de la tête jusqu'aux chevilles. La pourpre-guivre n'avait pas bougé - pas même la lèvre ! - et pourtant, l'Hylien avait dû lutter pour réprimer les tressaillements qui avaient manqué de le saisir. Le timbre de la bête était caverneux ; aux accents presque gutturaux, presque primaires. C'était un chant ancien, à faire plier les sommets, à forger ou à commander les acmés d'un monde sauvage. Derrière la bête, la chaîne d'Hebra n'avait pas ployé et les quelques pins qui en piquaient l'arête n'apparaissaient pas moins fiers. Il en aurait fallu bien plus au vagabond pour réaliser que la bête majestueuse s'adressait directement à son esprit.

Alors que le Dragon l'assurait de l'étendue de sa connaissance, le voyageur manqua de s'avancer à sa rencontre ; les poumons brûlés par le gel qui attaquait jusqu'à l'air lui-même et les mâchoires écrasées sous le poids de questions qu'il n'osait poser. Il n'aurait su dire ce qui, au dernier moment, le retint soudain mais il laissa le Seigneur-Écarlate s'approcher assez pour pouvoir le humer. Le souffle du céleste animal n’était pas moins fort que sa parole et, l’espace d’un bref instant, il crut que le Dieu d’autrefois souhaitait le dévorer. Quand ce dernier se recula finalement, deux filets de fumerolles compactes dansaient le long de ses naseaux.

Le Serpent d’Amarante lui adressa la parole une seconde fois. Son corps sinueux flambait d’une lueur hiératique, mais sa langue lui parut plus froide que la tombe.

"Je… — Je ne sais pas", articula-t-il enfin, avec humilité, après quelques secondes passées à réfléchir à la question soulevée par l’Hydre à la crinière de feu. Le givre de ses yeux caressa l’albe des montagnes sans bruit, tandis que son regard épousait la beauté sereine de la voûte du monde. Du pied, il avait foulé des neiges éternelles et intouchées sans véritablement appréhender les conséquences de ses actes. Le Doyen de la Forêt l’avait enjoint à chercher l’Ancien Dieu des Montagnes ; mais jamais ne l’avait-il encouragé à arpenter les Landes, traînant à sa suite pour tout voile la rancœur, la hargne et la colère.

Un sentiment de culpabilité chevillé au corps, il s’accorda un dernier instant à contempler la blanc lacis que la lune illuminait peu-à-peu de ses fils d’argent. Les mots et les interrogations qui, des semaines durant, avaient motivé son ascension rendaient l’âme au creux de sa gorge, à mesure que ne s’amenuisait sa volonté. Fort du peu de courage qui lui restait encore après des mois de combats acharnés ; étouffé jusqu’à l'asphyxie par une lassitude sans nom, il s’était engagé dans cette quête moins pour se sauver que pour savoir vers où avancer. Il réalisait désormais combien il avait été irresponsable. Bientôt, sans doute, il toucherait du doigt son propre égoïsme, l’hypocrisie de sa supplique.

"Je sais ce qui m’attend", avoua-t-il, alors que le gel de ses yeux cherchait encore après l’horizon. Il avait du mal, désormais, à soutenir les flammes inquisitrices qui brillaient au fond des pupilles carmins du Dragon. « Je le sais, parce que je l’ai vu », concéda ensuite Gueule-Cassée, dont le regard glissait à la rencontre de la main droite. « Ce que j’ignore, en vérité, c’est ce que j’espérais », reprit-il après avoir marqué une brève pause. Il n’était pas sûr de ce qu’il pouvait ou non dire à l’Esprit. « Je n’ai pas peur du sort qui m’est réservé », fit-il alors, tournant cette fois la tête vers le Serpent-à-Plumes-Rouges. Sa robe de feu jetait une lumière tantôt ocre tantôt vermeil sur le visage fatigué du voyageur. Après un bref moment, il prit le temps de se corriger : «... Je crois. » Il avait encore en mémoire les douloureuses crises qui le paralysaient parfois, à toute heure du jour ou de la nuit. Il n’avait pas non plus oublié les stigmates aperçus jadis sans les comprendre. Un soupir discret perça ses lèvres gercées de froid autant que de solitude.


Si le Dragon appréciait la sincérité du petit être, il était en revanche exaspéré par l'habitude des humains à remettre leur sort entre les mains des Dieux. Il était si facile de se décharger de ses responsabilités en les confiant à d'autres à coup de prières. Pourquoi cheminer au bout du monde sans attentes particulières ? Quel gâchis de temps et de ressources que de courir après une Chimère.

"Peut-être pensais-tu qu'il suffisait de me trouver et de formuler un vœu." La voix caverneuse était faussement douce, presque railleuse. "Que j'aurais alors concentré toute ma puissance dans le but de te venir en aide, à toi, tout spécialement." Petit à petit, la voix venue du fond des âges se changea en un ton plus dur, accusateur. "En quel honneur ? Tu dis que tu as vu ce qui arrivait..." Le vieux Gardien entendait les lamentations d'une Nature souillée. Il écoutait, impuissant, les sanglots de chaque être vivant qui subissait encore la morsure du Fléau que les humains avaient laissé se répandre sur le Monde. "Si c'était si simple, ne crois-tu pas que j'aurais déjà purifié ces Terres ?"

Le Serpent Enflammé ne lâchait pas des yeux le jeune homme. Il n'attendait pas de lui de réponse particulière, seulement qu'il comprenne sa place et sa valeur. Ni plus ni moins qu'une autre vie. Le petit rouage d'une machine complexe et infiniment plus grande, qui n'était rien sans les autres, mais tout aussi essentiel à son équilibre global.
Le vieil Ordrac entrouvrit sa gueule, dévoilant des rangées de dents toutes plus grandes que l'Hylien qui lui faisait face. Un rire caverneux retentit dans la tête du jeune homme alors que le Dragon reprenait la parole.

"Si c'est la douleur qui t'effraie, je pourrais facilement abréger tes souffrances. Il y a plein de façons pour ça, aucune ne te plairait."

Bien sûr, il n'avait aucune intention de dévorer le jeune Champion d'Hylia. Cela ne lui aurait rien apporté. Il ne l'aurait pas blessé en temps normal, et il comptait encore moins l'approcher dans l'état où il était. Mais le regard toujours fixé sur l'humain, il guettait ses réactions plus encore que ses paroles. S'il le bousculait, c'était pour le tester. Parce qu'il avait des projets et qu'il avait besoin de s'assurer qu'il était en mesure de les réaliser. Sans ça, il ne lui serait d'aucune utilité et il n'avait pas de raison de s'attarder plus longtemps.
Sans trop se préoccuper de la réponse que pouvait lui faire le jeune homme, il enchaîna pour préciser sa pensée. Ses crocs étaient à nouveau cachés, et son ton moqueur avait fait place à un ton plus solennel, presque peiné.

"Tu ne m'avais encore jamais vu, mais moi si. Je te voyais arpenter les Landes." Il avait suivi avec attention le voyage de cette petite créature. Bien plus impressionné qu'à présent, il avait vu la détermination dans ses yeux. Il avait senti la flamme qui brûlait dans son cœur pourtant désorienté. "Ton regard était différent alors."

Il avait laissé entendre que ce que l'Hylien espérait de lui était complexe, mais rien n'indiquait que ce soit impossible pour autant. Simplement, il ne suffirait pas d'un vœu. Il n'y avait nulle promesse, nulle récompense. Pas plus que la certitude de réussir. "Dis-moi, es-tu prêt à lutter ?"
Il pouvait le guider, lui partager son savoir, mais il ne serait pas question d'un simple voyage. Seul le jeune homme pouvait se sauver lui-même et, c'était là l'espoir du Dieu de la Montagne, soigner aussi les blessures de son Domaine. Alors peut-être les risques insensés tolérés par le Vieil Esprit de la Forêt auraient été utiles. S'il échouait en revanche, ils auraient tous deux gaspillé leur énergie pour rien. Et s'il n'essayait pas réellement, encore plus. Le Dragon n'avait pas manqué de remarquer avec dépit l'absence de l'Épée qui avait été confiée à l'Élu des Déesses. "Sinon, pourquoi devrais-je perdre mon temps, si tu es déjà résolu à ton sort ?"

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Petite noisette

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Le vague à l'âme de ses yeux se perdait de nouveau entre les Dents-de-Pierre blanches qui déchiraient les nuées et l'horizon. L'Esprit parlait vrai, sans doute. Peut-être avait-il espéré qu'un simple souhait aurait suffit à le délivrer du mal – des maux, en vérité – dont il souffrait. Des semaines durant, il avait arpenté les routes jusqu'à gagner les confins de l'Occident, suivant à tâtons l'ultime conseil que le vieil Arbre avait été en mesure de lui donner. Jamais n'avait-il questionné les raisons qui l'avaient poussé à traverser la Sylve des Dragons avant de sillonner le domaine Rémige jusqu'à gagner les Hauts-plateaux d'albâtre. Lentement mais sûrement, la voix du Doyen de la Forêt l'avait porté jusqu'aux cimes du monde et aujourd'hui il rencontrait le Serpent de Feu qu'il avait si longuement cherché.

Pourtant, il n’osait guère le regarder en face. Il ignorait même quoi lui dire.

Avait-il seulement arpenté les Landes en quête du salut qu'on lui avait promis ? Ou s’était-il seulement lancé dans une nouvelle errance sans fin par craindre de peu à peu se perdre ? Il n'aurait su dire s'il souhaitait véritablement ce qu'il était venu demander. Peut-être parce qu'il n'y avait jamais réfléchi : il savait pertinemment que la libération finirait, un jour, par venir. C'était inévitable et pourtant il n'aurait su l'attendre patiemment. Pas ainsi. La langue nouée et la gorge sèche alors que ne tourbillonnaient les larmes de neige, il resta silencieux tandis s'agaçait le Maître des Montagnes. Sous les fourrures épaisses de son habit d'hiver, son avant-bras le brûlait avec vice. Sans un mot, sa main gauche glissa doucement le long de la rancœur qui le rongeait jusqu'à l'os.

Offensé ou outré, sans doute, le Suzerain Ecarlate dévoila une rangée de crocs à l'ivoire plus pur que le manteau d'hermine tapissant les Hauteurs d'Hébra. Avant d'apporter, pour la première fois, une réponse à ses questions. « Peut-être », souffla seulement l'Hylien, le regard fixé sur les menaçantes mâchoires de la Bête. Cette fois, il n'avait pas crié — la distance qui les séparaient encore l'avait probablement rendu inaudible. Et de poursuivre, aussi serein qu'il avait pu l'être jusqu'à présent, mais la voix plus forte. « Cela suffirait vraisemblablement à me délivrer, en effet ». Lentement, il laissa le givre de ses pupilles dériver alors que les sanglots de gel portés par le vent s'écrasaient sur le blême linceul qui étouffait les sommets. « Pourquoi ne pas l'avoir fait, alors ? », lança-t-il ensuite, brisant d'une unique interrogation le règne renaissant du mutisme sur la tenure du Seigneur-Frimas.

La guivre rouge avait été claire : sa seule présence constituait un péril pour l'intégralité des montagnes. En se tenant là, face à lui, il mettait en danger tout ce qui trouvait encore la force de vivre ; si haut que l'air venait à manquer. Sans doute menaçait-il aussi jusqu'au sol qu'il foulait du pied. Pourtant, le Dragon-à-Plumes ne s'était contenté que d'un rire caverneux, froid et tranchant comme la glace.

Préférant ignorer sa question, le Roi-Grenat darda sur le vagabond un regard plus lourd encore que l'acier qui pesait encore sur son échine il y a peu. Une fois de plus, l'Imposteur s'enfonça dans le silence, refermant les bras sur son torse comme pour conserver un peu de la chaleur qu'il sentait finalement le quitter. La galerne malicieuse, chargée en amertume, le giflait avec toute l'indolence que renfermaient encore les Massifs Immaculés. Derrière son épaule fatiguée, engoncée dans les pelisses et les doublures, il devinait déjà le spectre en train de l'observer — de le draper de son mépris. Et tandis qu'il sentait le souffle moribond de l'Autre caresser sa nuque, il fut secoué d'un frisson. 

Les yeux plantés dans la poudreuse qui recouvrait déjà ses chaussons de fourrure, Sans-Visage tâcha de se redresser, doucement.

Il n'aurait su dire si c'était le froid où les mots de l'Esprit qui avaient manqué de le jeter à terre.

"Je ne suis pas cet homme-là", murmura-t-il enfin, après un long moment. Six mois seulement s'étaient écoulés, depuis son assaut sur le Château et l'affrontement qui l'avait finalement mené ici. Ou peut-être était-ce sept ? Sur ce genre de détails, la mémoire lui manquait parfois, mais il savait combien il n'avait plus envie de revivre pareil enfer. Il se rappelait bien assez la douleur, la panique, les insomnies. Il n'avait pas oublié non plus les fantômes qui hantaient ses nuits, les cauchemars, les hallucinations. Il se souvenait la colère et le sang. Il revoyait ses mains rouges autant qu'il ne flairait l'odeur âcre de la chair meurtrie par le feu azur des Gardiens. Le grincement mesquin de leurs ergots mécaniques, le vrombissement du combat battaient encore ses tympans. « Les choses étaient différentes, alors », finit-il ensuite par reconnaître, évitant toujours le regard carmin et chargé d'orgueil de l'animal céleste. « J'ai fait ce que je devais faire, ce que l'on exigeait de moi », dit-il alors d'une petite voix, presque davantage pour lui que pour le Dieu avec qui il conversait où que pour la chimère qui l'accompagnait où qu'il aille, comme pour tenter de se convaincre qu'il n'aurait plus à reprendre les armes. Qu'il n'aurait plus à mener bataille.

Sur son avant-bras droit, sa main s'était fermée comme un poing ; à s'en faire blanchir les phalanges.

Le Serpent d'Amarante ayant visiblement fini de l'interroger, il lui accorda le temps dont il avait besoin pour reprendre contenance. Poussant un profond soupir, Gueule-cassée jeta sur ses yeux deux suaires de vélin et tenta de conjurer une à une les images qui revenaient l'assaillir. « Je ne veux plus me battre, fit-il simplement, j'ai vu assez de sang. »