La route vers l'Est

"Il se passe, à l'Est, des choses funestes"

Milieu de l'hiver - 6 mois 2 semaines 4 jours après (voir la timeline)

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Petite noisette

Inventaire

Les yeux de glace de l'Hylien embrassent, sévères, ceux de turquoise de son vis-à-vis. Par-delà les langues voraces qui rougissent, dans l'âtre, l'Elimithois n'en démord pas. Assis, à proximité du feu, il l'observe avec insistance tandis que chutent encore quelques flocons timides. Conscient que son camarade infortune n'écoutera pas son conseil, le vagabond comprend qu'il ne s'en sortira sans doute pas sans lui céder un peu de terrain. Non pas qu'il en ait envie : il n'a jamais aimé parler de lui — et moins encore depuis qu'il lui est difficile de dire qui il est exactement. Mais il faut que le jeune homme, que Reed et lui retrouvaient transi, engelé, abandonné à la poigne vicieuse du Seigneur-Frimas quelques jours plus tôt, se repose. Du regard, il balaye leur petit campement, dressé à la va vite alors que tombait la nuit. Le baroudeur dort – ou semble dormir –, comme l'Hylienne et le Gérudo qui l'accompagne. Les deux juments, Epona et Milh, profitent de la couverture de l'un des arbres les plus imposants de la forêt où ils ont trouvé refuge. Elles somnolent également. Un soupir perce ses lèvres gercées alors que de la main gauche il masse la droite, sans cesse plus douloureuse. Un silence toujours plus pesant s'impose sur leur bivouac, parfois déchiré par les crépitements du bois que rongent encore les flammes.

"J'arrive de l'Est, si c'est là ta question", finit-il par concéder, tandis que son regard verglacé remonte sur celui de Ludrick. Il imagine bien que son camarade espérait une réponse plus précise, mais c'est hélas la seule qu'il peut lui fournir. Moins par pudeur que par manque d'information, en l'occurrence, et pourtant il distingue une déception claire dans les yeux du jeune aventurier, quand son mutisme se fait plus long. Le garçon, pourtant, ne le presse pas davantage. "Je ne viens de nulle part à proprement parler", ajoute tout de même l'ancien homme-lige, non sans ignorer que ce genre de confession n'a rien de beaucoup plus satisfaisant. "Le chemin qui fut le mien m'a mené aux quatre coins des Landes jusqu'au plateaux gelés d'Hebra. C'est à proximité d'Uusl Khassu, une colonie rémige, que j'ai fait la rencontre de Reed", poursuit Sans-Nom, le pouce gauche faisant pression sur sa paume droite à la manière d'une pince. Une douleur vive, lancinante court le long de son bras jusqu'à son échine. Le givre de ses yeux glisse des langues rougeoyantes jusqu'à son premier compagnon de voyage. Abrité sous une tente de bure, recroquevillé dans une paillasse de fourrure, l'homme a froid. Comme chacun d'entre eux. "J'ignore ce qu'il fait ici. Et même si je le savais, il ne m'appartiendrait pas de te le dire", lâche-t-il seulement après un instant.

Depuis le début de la conversation, Ludrick écoute, patient. Lui, pourtant, évite sciemment la question centrale du jeune homme. Sa main finit par abandonner l'autre tandis que, sans se lever de la souche sur laquelle il a trouvé refuge, il récupère une outre d'eau claire et s'accorde une franche rasade. En vérité, il n'a pourtant pas soif : il ne souhaite rien tant que plonger son avant-bras tout entier sous la gourde ou au fond de la poudreuse ; pour peu que cela soulage un tant soit peu la brûlure qui le ronge. D'un geste fluide, il envoie au jeune Elimithois le récipient encore bien rempli. "Tiens, fait-il simplement alors que celui-ci l'attrape, bois, si tu as soif." 

Sans bruit, l'Hylien lève les yeux au ciel. L'ouverture dans la clairière laisse voir une lune pleine, et blanche comme le manteau d'hermine qui ceinture la terre. L'appétit du Magnat-Frimas habille jusqu'aux os du monde, et ses pensées vagabondent jusqu'aux Pics Enneigés d'Hebra, jusqu'à la couronne de feu qui orne la gueule du Magnat-Grenat. Les mots du Seigneur Ecarlate résonnent encore entre ses oreilles, sa voix puissante et caverneuse secoue tout son être. Muet, à nouveau, l'ancien chevalier jette sur le givre de ses yeux deux suaires de chair fatigués. Au creux de sa main, contre sa paume brûlante, il sent le poids fantôme de la lame qui dans la forêt l'attend. Ses dents grincent en silence, derrière ses lèvres gercées. Il pensait en avoir terminé, ce soir-là, quand les griffes archéoniques du Fléau Ganon lacéraient son visage tandis qu'un trait de lumière partait tout droit vers l'œil du démon.

"Il se passe, à l'Est, des choses funestes —", murmure-t-il, répétant les mots d'Ordrac. De retour dans le réel, la glace de ses yeux épouse une fois encore la main qui maniait l'Epée de Maître, avant de revenir à l'Elimithois. Sur sa nuque, lestée par les pelisses et la fourrure, il sent le regard de l'Autre, dont il a emprunté la peau, volé la mission. Un frisson discret travaille toute son échine, qu'il tâche de réprimer, alors que le doute l'assaille. Une part de lui pensait son rôle achevé ; son histoire terminée et bientôt clôturée. Des mois durant, des hauteurs dominant le Village Caché à l'ascension givrée d'Hebra, il s'est préparé à la fin qui devait être la sienne. Sereinement, aimait-il à penser. Pour partie, peut-être. Pas totalement.

La voix chargée de doutes qu'il ne saurait taire, l'Hylien reprend. Son regard, las glisse par dessus le feu de camp jusqu'à Ludrick. "A l'Est il me faut revenir", lâche-t-il seulement, lacunaire.


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