Le Fléau d'Elimith : des maux que nul rempart ne saurait repousser – Laboratoire

[Quête Halloween - 2020]

Elimith est en proie à un mal bien étrange, que ses habitants ne sauraient comprendre. Le Bourgmestre, Baldin, vient réclamer l'aide de Pru'Ha. Cette dernière refuse, mais deux de ses hôtes - une Hylienne et un Sheikah aux traits très Gerudo - décident tout de même de se mobiliser pour la Cité-Commerce.

Fin de l'automne - 3 mois 4 semaines 1 jour après (voir la timeline)

Il frappa trois fois. Trois grands coup secs, sur le lourd battant de la porte du Laboratoire. Il était en nage : la montée était ardue, bien plus qu'il n'en avait souvenir, et il avait couru tout le long de la colline. Le souffle court et la sueur lui poissant les tempes, le Bourgmestre s'accorda un instant pour respirer. Dans son dos, la lune s'effondrait doucement. Bientôt, elle abandonnerait sa place au profit d'un frère ô combien plus exubérant, flamboyant et implacable. Au moins autant que pouvait l'être le soleil de Necluda, à l'orée de l'hiver. Et si rude que s'annonçait ce dernier, le paletot de laine qu'il avait enfilé grevait son échine avec une férocité par trop envahissante. Sa gorge et ses poumons le brûlaient ardemment. «  Par tous les dieux, ouvrez cette foutue porte ! », hurla soudainement Baldin, la voix éraillée par la course et le désespoir. Son poing cogna encore le hêtre ceinturé de fer noir, qui scellait l'ancienne demeure de feu le vieux meunier. Il tambourinait le bois de toute ses forces et ne s'arrêta pas à la troisième choc. Et pour cause ! Le vieil homme était prêt à continuer jusqu'au bout de la nuit s'il le fallait. Il ne partirait pas avant qu'on lui réponde.

Avant de quitter son logis, l'ancien métayer s'était assuré d'embrasser sa compagne, Clévia et l'avait rassurer autant qu'il était possible de le faire. Il avait aussi fait venir Datoh et Mutoh, les deux frères qui gardaient sa demeure à toute heure du jour ou de la nuit, et leur avait ordonner de gagner le domicile d'Alistair aussi prestement que domicile. Auru et Talen, deux autres gros bras, avait été envoyés à l'Agueil pour chercher Opar, le propriétaire de l'auberge. Lui avait gravi le vallon et il ne doutait pas que ses hommes de mains soient désormais en quête de Cycas, d'Epicèle, d'Alhmund et de Sahm. Il avait bien insisté sur l'urgence de leur mission.

Il ne les avait pas pris au sérieux, à l'origine. Il réalisait enfin l'ampleur de son erreur.

"Putain de merde, ouvrez la po... —", insista encore le Bourgmestre, tapant à s'en arracher le poignet. D'épaisses perles d'angoisse habillaient désormais son front, strillaient sa gueule fatiguée de haut en bas. Il n'eut jamais l'occasion de finir sa phrase : sous ses yeux ébahis, le portail malmené par les âges s'était subitement ouvert. Face à lui, une gamine tout juste âgée de six ou sept ans et non la sorcière qu'il était initialement venu rencontrer. «  Les jeunes de nos jours... », grimaça-t-elle simplement, avant de se décaler pour le laisser entrer. «  Et si tu m'expliquais ce qui t'amène à une heure pareille, Baldin ? », reprit ensuite l'enfant dont il ignorait tout. Il resta interdit, surpris par ce qu'il ne parvenait pas à comprendre. «  Écoute, Baldin, mon temps est précieux. Si tu n'as rien d'autre à me dire, tu peux t'en aller », asséna-t-elle ensuite, plus tranchante qu'un rasoir. Elle commençait à pousser le lourd vantail de hêtre quand il se ressaisit enfin et l'arrêta d'une main. «  Non, attends », tonna-t-il d'une voix forte, autoritaire. Il n'était pas devenu Bourgmestre pour rien. Ignorant le sourire agacé de la petite, il s'avança.

"Où est ta mère ? Où est Pru'Ha ?", questionna-t-il cette fois, impérieux. Il avait enfin mis les pieds dans le Laboratoire – ce qu'il n'avait plus fait depuis des années – et il ne s'en laisserait pas déloger. Pas ainsi, pas maintenant. «  Je dois lui parler de toute urgence. » Les lèvres déchirées par une moue contrariée, elle ne se laissa pas démonter. «  Mais voyons, Baldin, je suis Pru'Ha », le moqua-t-elle avec son insupportable sourire.

Derrière elle, il distinguait tant bien que mal un incroyable capharnaüm. La pièce était mal illuminée et la nuit était très avancée. Sur certaines paillasses, il lui semblait discerner des outils et de vieilles bricoles fatiguées, dont certaines n'étaient pas sans rappeler les Gardiens qui jonchaient le Cimetière, devant les ruines de la Muraille. Dans le fond de la pièce, trois matelas de fourrure avaient été disposés pour accueillir des invités dont il ignorait tout. Il n'y prêta pas attention.

"Tu n'es pas sans savoir que les gens tombent malade", lança-t-il à la Macrale, à qui il n'avait d'autre choix que de faire confiance. Il n'avait plus le temps de faire comme si le problème n'existait pas. Depuis des jours, déjà, les métayers venaient le voir pour lui dire combien les leurs souffraient. « Oui. Je ne vois pas bien en quoi cela me concerne », répliqua simplement la vieille femme, prisonnière d'un corps d'enfant. Elle était glaciale, plus encore que les dernières fois qu'ils avaient eu l'occasion de lui parler. Cela n'avait rien d'étonnant : tout le village la traitait comme une dangereuse harpie, dont il fallait se méfier. Mais aujourd'hui, il avait besoin d'elle. « Pru'Ha, souffla-t-il d'une voix devenue fébrile, je t'en conjure... Des gens pourraient mourir. » Sans même qu'il ne le réalise, il avait joint ses mains comme pour la supplier — pour l'implorer.

"Ce n'est pas moi qu'il faut adjurer, Baldin. Je ne suis pas guérisseuse", lança seulement la doyenne, plus froide que jamais. Les phalanges du pauvre homme, blanchie sous la colère, manquèrent un instant de gifler la magicienne mais il parvint à se retenir de crainte d'aggraver la situation. Ses dents grincèrent en silence tandis qu'il se faisait plus affable encore qu'il ne pouvait l'être. « Tu ne comprends pas, s'obstina-t-il, cela fait des jours que les métayers s'inquiètent. Aucun guérisseur passant par nos murs n'a pu faire quoique ce soit. Nikolas non plus ne sait pas quel est ce mal qui nous frappe ! »

Sa barbe, rendue rêche par la pluie et la sueur, rongeait ses joues et buvait désormais ses premières larmes. Un bruyant éclair lacéra les nues et illumina un instant le visage dur de la Sheikah. Elle garda le silence. « Certaines victimes plongent dans un sommeil qui jamais ne s'arrête, mais elles ne sont pas mortes — pas encore, estime Nikolas. D'autres... », reprit le Bourgmestre, dont le désespoir marquait la gueule, comme un masque de peine et de crainte. « Sans doute aurais-tu dû t'en préoccuper plus tôt. Cela ne change pas ma réponse, Baldin. Je ne peux rien pour toi », le coupa Pru'Ha, sévère mais moins brutale. La voix cassée par les sanglots, le chef du village se mit à hurler. « Koryl pourrait mourir ! L'Apothicaire dit qu'il sera bientôt pris de démence ! C'est déjà le cas de Sépharo et il en est d'autres encore ! N'as-tu donc aucun cœur ? », s'exclama-t-il à grand-peine. A travers le vers de ses lunettes sœur de Kashi-Oko Impa lui accorda un regard austère. « J'en ai un, fit-elle sobrement, et je suis sincèrement désolée pour ton fils. Mais ce serait te mentir que de dire que je peux quelque chose pour toi. »

Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.



Arkaï


Inventaire

Dans un léger crissement, le bois plia sous la pression. Avec l'élégance des gestes répétés à l'infini, la corde se glissa dans une encoche, puis dans l'autre, les noeuds enserrant tendrement la plaque d'ivoire à la chair de frêne. Un doigt accrocha le centre du chanvre tressé et fit sonner l'instrument ; l'oreille experte apprécia la qualité de la vibration et un fin sourire vint illuminer les traits tirés d'Arkaï. Usant d'une infinie précaution, celui ci bomba le torse, avança lentement un pied en pivotant du buste. A la manière d'une formule pour conjuration sa peur, le Sheikah expira en sifflant avec le vent glacial qui l'entourait, s'engouffrait dans ses vêtements, dressait les poils de ses bras transis de froid. Seulement alors, sa main s'en alla chercher une flèche dans son carquois et la plaça en position. Il banda ses muscles, tira sur la corde et..

« AH. »

Le cri de douleur lui avait échappé.
Pourtant, il se doutait bien que l'exercice n'aurait rien de paisible mais, une fois de plus, il s'était cru plus grand qu'en réalité. Sa main pressée contre son attelle, Arkaï luttait pour ne pas se trahir plus encore. Il n'osait imaginer ce que les autres résidents du laboratoire lui passeraient comme savon si ils le découvraient là, au clair de lune, sur le toit, en train de défier les conseils du médecin. La dernière chose qu'il voulait ajouter à la douleur qui irradiait son membre brisé, c'était la réprobation dans leurs yeux. Tant pis, la renaissance du guerrier devrait attendre.

Dans un élan de rage déçue, il s'affala contre le mur et se laissa choir en arrière. Jamais Arkaï n'avait imaginé son périple ainsi ; coincé dans un village par l'hiver, et rendu infirme par un canasson. Même ce lieu excédait de loin tout ce qu'il aurait pu prévoir... Ses habitants, surtout. Dieux que cette Pru'ha pouvait le mettre mal à l'aise. Une relique dans le corps d'une gamine... Jusque là, l'âge de Zelda lui apparaissait comme la plus grande bizarrerie du monde mais la cheffe du labo battait tous les records. Envahi par le froid, abattu par son échec, il se demanda si son maître n'avait pas eu tord de l'envoyer sur les routes. Etait il seulement prêt pour cela ? L'aurait il été un jour si il avait attendu ? Comme souvent, Arkaï ne possédait aucune réponse pour apaiser ses doutes. Aussi son esprit se laissa emporter par le vent, explorant le paysage devant lui. La côte s'étendait paresseusement devant la mer infinie, sa plage coincée entre terre et eaux. Juste au bord de la falaise, un saule étendait ses branches au dessus du gouffre, comme appelé par le vide.
Sentant l'inspiration lui venir, le garçon s'assit en tailleur et expira la poésie de ses pensées,

« Pris dans des liens,
Un souffle entre deux silences,
Le refus d... » « Putain de merde, ouvrez.. »

Sorti brusquement de sa transe, Arkaï se secoua la tête, comme pour s'assurer qu'il n'avait pas rêvé. Mais la persistance de coups violents provenant de la porte du laboratoire ne laissait aucune place au doute. S'en voulant de ne pas l'avoir entendu plus tôt, il remballa toutes ses affaires et réemprunta l'escalier, curieux de ce qui pouvait justifier pareille irruption à cette heure.


Au bout de quelques pas qu'il aurait voulu discret sur ces planches terriblement bruyantes, Arkaï se mit à maudire l'entière profession des menuisiers, auprès de tous les Dieux qu'il connaissait. A chaque affreux grincement, il s'attendait à voir Haya débarquer devant lui et le surprendre arc en main, des cernes jusqu'aux bas du nez. Mais nul ne vint, ce qui lui laissa largement le temps de se rendre à l'arrière du bâtiment, et d'entrer par la porte dérobée. Il comprit que le visiteur accaparait en réalité toute l'attention des personnes présentes et en profita pour ranger son arme.

En s'apercevant que Zelda se tenait près du bureau, un livre ouvert sur ce dernier, et qu'elle lui jeta un regard dans lequel se lisait la même fatigue que lui, Arkaï compris qu'il n'était pas le seul à avoir veillé. Réconforté par cette pensée et profitant enfin de la chaleur presque surnaturelle de l'intérieur du labo, le garçon sentit son humeur dégeler. Il adressa à sa compagnonne un petit signe de salut avant qu'une voix cassante ne le pousse à s'intéresser à l'événement de la soirée.

L'homme qui s'était imposé visiblement sans prévenir ne lui était pas totalement méconnu. Arkaï l'avait déjà croisé la veille, au village, où il avait constaté le respect que lui portaient les gens du commun ; Leur chef, sans doute ? Déjà, les traits soucieux du paysan l'avaient marqué. On l'aurait dit accablé d'un deuil, ou en tout cas, d'un grand malheur. Face à Pru'ha, sa voix déraillait et dans chacun de ses gestes se lisait un désarrois et une détresse bien trop lourde pour ses épaules voutées. La cheffe du laboratoire, elle, se dévoilait plus sèche que jamais, à un point qu'elle en choquait Arkaï par la violence de ces mots et l'obstination de son refus. C'était une chose que d'être impuissante à aider, mais le faire d'une telle manière... Ainsi, en rage devant ce spectacle et mû par les leçons des ses quatre dernières années, le garçon saisit l'occasion du silence suivant le dernier coup de fouet verbal de Pru'ha pour s'avancer d'un pas et déclarer à l'homme,

« Moi je vous aiderais. Enfin... on... » Il se tourna vers Zelda dans une tentative de chercher son appui, « On vous aidera... ? »

Mais la princesse était elle prête à aller contre son amie ? La petite-vieille affichait une telle détermination à ne rien faire... Peut être était ce l'âge, ou un vécu douloureux avec le village, mais au fond, cela la regardait, elle seule. Arkaï ne se sentait pas attaché à ses décisions, et au fond, il trouvait ce détachement indigne d'une Sheikah. Jamais il n'aurait osé l'énoncer à voix haute, mais son regard en disant tout autant.
De son côté, apparemment surpris par une telle déclaration, le bourgmestre se détourna à peine de son interlocutrice et larda sur le jeune homme un regard où perçait sans mystère un grand scepticisme, et demanda, sur le même ton, mais avec une fébrilité dans la voix qui disait assez son envie d'espérer,


« Et... Qui êtes vous ? »

« Arkaï, du village caché. Mais c'est surtout mon amie qui s'y connait en beaucoup de... sciences. Peut être que nous pourrons enquêter sur l'origine de ce mal ? »

Tout en tâchant de convaincre le pauvre père affligé, Arkaï ne cessait de se tourner vers Zelda, incertain de l'étendue réelle de ses compétences. Il la savait bien plus savante que lui et cette simple idée lui paraissait être leur meilleure chance. A moins qu'il ne s'agisse d'un mal plus sombre et démoniaque prenant plaisir à tourmenter Elimith... Arkaï frissonna, mais pas de peur. Entre toutes celles qu'il avait découvert au monastère, les histoires de fantômes avaient toujours été ses préférées. Et toujours à l'adresse de la princesse, il demanda, plus bas, tâchant de défendre au mieux le cas de l'homme,

« Qu'en dis tu ? On ne peut pas les laisser comme ça ! Peut être que l'apothicaire pourrait nous mettre sur une piste intéressante... »

Malgré la douleur de leur visiteur, Arkaï ne parvenait plus à cacher l'excitation dans sa voix. Il avait eu son lot de nuits calmes à en mourir d'ennui, l'aventure lui paraissait une bien meilleure compagne de veillée.


Zelda

Princesse à la retraite

Inventaire

Zelda soupira devant la machine qui lui faisait face, toujours inerte. Pru'Ha et elle étaient tombées d'accord un peu plus tôt sur le fait qu'il leur faudrait sans doute attendre d'avoir retrouvé de nouvelles pièces pour l'alimenter mais aucune d'entre elles n'aimait baisser les bras. La Sheikah s'était finalement endormie sur leur plan de travail, sa nouvelle apparence ne pouvant gommer complètement le poids des âges. Mais après avoir glissé une couverture sur ses épaules, l'Hylienne avait quant à elle voulu continuer les essais, en vain. Aucune des sources d'énergie qu'elle avait essayées ne semblait capable de remplacer un cœur de gardien et tout indiquait qu'elle allait devoir faire preuve de patience.

L'heure avancée finissait de toute façon par la rattraper elle aussi et elle ne put retenir un bâillement. Elle sursauta et lâcha son tournevis en entendant les coups frappés à la porte. De toute évidence, quelqu'un semblait pressé d'entrer. Elle se demanda un instant si le jour s'était levé, mais d'après les quelques fenêtres de la salle, il faisait toujours aussi sombre dehors. À ses côtés, son amie fut tirée de son sommeil plutôt violemment alors que l'individu insistait. Zelda n'osa pas prendre la liberté d'aller ouvrir à sa place, mais en douceur elle lui tendit ses lunettes, retirées un peu après avoir remarqué qu'elle s'était endormie.

L'ancienne princesse ne pouvait pas s'empêcher de se demander qui débarquait à une heure pareille. Malgré son propre empressement quand elle était arrivée quelques jours plus tôt, elle ne se serait jamais permis d'arriver aussi tard, ou tôt selon le point de vue. Ses yeux suivirent la scientifique alors qu'elle allait ouvrir au visiteur empressé et l'invitait à entrer. Discrètement, elle en profita aussi pour cacher le petit robot derrière une pile de livres parmi ceux qui s'étalaient sur la table. Pru'Ha lui avait brièvement parlé des tensions entre le laboratoire et le village, et elle devinait aisément que ce genre d'expérience serait mal reçue.

Dans la pénombre, elle ne distinguait pas très bien la personne qui venait d'arriver mais elle n'aurait de toute façon pas pu le reconnaître : après avoir renoué avec ses vieux démons et constaté combien de connaissances elle avait à rattraper, elle avait passé les derniers jours enfermée dans le labo plutôt que de découvrir le village. Peut-être avait-elle eu tort de ne pas plus s'intéresser aux environs.
Un autre son la fit tourner la tête vers la porte arrière. Elle craignait qu'il ne s'agisse d'un autre inconnu mais elle se détendit en apercevant Arkaï et sourit en le voyant faire un petit signe. Elle avait été si absorbée par leurs recherches qu'elle n'avait pas remarqué qu'il était sorti. Elle ignorait ce qu'il était allé faire mais de toute évidence il s'était suffisamment peu éloigné pour que le bruit l'ait alerté.

Son attention se reporta sur la discussion tendue entre Pru'Ha et le nouvel arrivant, ce n'était apparemment pas la première qu'elle avait affaire à lui.
Zelda eut le cœur serré d'apprendre qu'une maladie frappait les habitants. Pourtant, elle avait aussi du mal à comprendre ce que cet homme attendait de la Sheikah. Bien que cela n'ait jamais constitué l'essentiel de ses recherches, la princesse avait tenté quelques expériences en biologie mais elle s'était vite heurtée au manque de cobayes et n'avait pas osé demander à son père un instructeur en la matière. Ses connaissances restaient donc très théoriques, et même si elle ignorait ce qu'il en était exactement pour son amie, elle doutait qu'une d'elles ait pu réussir là où de multiples guérisseurs avaient échoué. La vieille femme était bien trop pragmatique pour jouer le jeu et donner de faux espoirs aux habitants d'Elimith.

Zelda avait baissé les yeux, désolée, quand Arkaï intervint soudainement pour proposer son aide. Et avec son regard tourné vers elle, elle sentit la pression s'abattre sur ses épaules. La dernière fois qu'un peuple avait misé sur elle... Mais déjà le Gerudo avait repris la parole, se présentant à leur invité. Ses yeux glissèrent jusqu'au petit gardien immobile, caché derrière les ouvrages dont l'unique œil éteint reflétait vaguement le visage de la dernière descendante de la famille royale. Le même air impuissant qu'elle avait si souvent contemplé dans l'eau glacée lui donnait envie de prendre une revanche tout en autant qu'il l'en décourageait. Elle avait beau envier l'assurance de son compagnon, elle craignait aussi qu'il ne surestime ses capacités. Bientôt il chercha à nouveau son approbation, et l'attention se porta encore sur elle.

"Je... euh... Je suis la nouvelle apprentie de Pru'Ha." se présenta-t-elle sobrement, tout en essuyant avec sa manche la tâche d'huile qu'elle avait repérée sur sa joue. S'ils avaient été seuls, elle se serait sans doute étendue plus en détail sur ses doutes mais déballer ses incertitudes devant un inconnu ne la mettait pas à l'aise. Un peu démunie devant l'enthousiasme d'Arkaï elle ne voulut pas le décevoir. "J'imagine que nous pouvons nous renseigner, ça ne coûte pas grand chose..." elle baissa la voix pour chuchoter en direction du jeune homme uniquement. "Mais tu sais que je ne suis pas médecin, et que mes pouvoirs ont disparu... Nous pouvons essayer, mais rien n'indique que je sois en mesure de régler la situation...". Si son cœur la poussait à intervenir même inutilement, l'échec la terrifiait. "Ne sois pas trop déçu si nous échouons..." mais peut-être s'adressait-elle autant à elle-même qu'à son ami.

Elle n'était sans doute pas très convaincante à vouloir tempérer les promesses. Elle ne sut pas vraiment comment interpréter la réaction du Bourgmestre mais il finit par partir, sans doute pour explorer aussi d'autres pistes. Du moins elle l'espérait, elle ne savait pas exactement sur quoi pourrait déboucher leur propre enquête.

"Si nous pouvons faire une différence, ça vaut peut-être le coup de tenter... Pru'Ha, où habite l'apothicaire dont il parlait ?"


La nuit était déjà trop avancée pour leur offrir beaucoup de repos, aussi Zelda s'était-elle préparée rapidement pour se mettre en route. Si les propos du Bourgmestre ne lui suffisaient pas pour savoir comment aider au mieux, elle avait bien compris que s'ils voulaient tenter quelque chose, ils devaient le faire sans attendre.

Elle avait tout de même pris le temps de poser quelques questions à son amie, et avec les indications de Pru'Ha, ils purent aisément trouver la maison de l'apothicaire. Malgré leur empressement, le soleil commençait déjà à se lever à leur arrivée. En un sens, Zelda préférait ça que de risquer de réveiller un homme peut-être épuisé et débordé.

La jeune femme frappa à la porte sans trop savoir elle-même comment justifier leur venue face à un professionnel sans doute plus qualifié. Du moins s'il s'agissait d'une simple maladie.

"Excusez-nous de vous déranger... C'est à propos du mal incurable qui a frappé plusieurs personnes, le Bourgmestre a demandé notre aide..." Ce n'était pas tout à fait exact mais pas vraiment faux non plus. Après tout il l'avait demandé à Pru'Ha, et l'ex-princesse n'hésiterait pas à retourner la solliciter si elle se rendait compte que son aide pouvait être utile. "... Et nous aurions quelques questions à vous poser."

L'homme semblait plutôt pressé et agacé par leur présence mais il les laissa entrer. Souhaitant ne pas abuser de son temps, elle s'empressa d'aborder le sujet de façon directe.

"Nous aimerions savoir tout ce que vous avez pu découvrir sur cette étrange maladie... Avez-vous pu identifier qui avait été infecté en premier, et ce qui semble la propager ?"


Ses doigts fragiles effleurèrent à peine les paupières de Milo, mais ce fut suffisant pour les rabattre sur son regard vide. Quelques jours auparavant, ses yeux brillaient encore d'un éclat olive chargé de vie et d'émotion. L'Apothicaire y avait surtout deviné une incurable angoisse et un profond désespoir certes... mais c'était toujours mieux que d'y lire la mort. D'un bref coup d’œil, il reporta un instant son attention sur l'autre patient qui occupait l'un de ses lits. Le lait de pavot – que le vieil homme avait préalablement adouci de miel – et les lanières de cuir qui le ceinturaient avaient fini par calmer ses convulsions. Pour l'heure. Ce répit ne saurait durer ; le rebouteux n'en ignorait rien.

Éreinté par la tâche et cassé par l'âge, le vieillard pesta un instant contre le manque de discernement des métayers et de tous les autres, qui refusaient que son assistante lui vienne en aide. Les gens du Bourg avaient peur de Slo'Anh parce qu'elle était une Zora, cela il l'avait compris. Lui ne s'en offusquait guère : il avait appris à ne plus se soucier des racontars et des craintes qu'il lui arrivait lui même d'inspirer. Il exerçait au sein des murs de la Cité-Commerce depuis des décennies et pourtant d'aucuns le comparaient encore aux moires et aux macrales des légendes. D'autres le présentaient parfois comme un thaumaturge… Autant de critiques et d'éloges qui le laissaient aujourd'hui indifférent.

De ses bras faibles et osseux, l'ancien souleva la dépouille de l'areur, non sans un dolent gémissement. Son dos lui faisait mal. Beaucoup trop pour qu'il ne porte des corps à longueur de nuit.

Pas à pas, le vieux Nikolas contourna la paillasse de bois sur laquelle reposait le jeune Edak, jusqu'à gagner les escaliers en colimaçon qui lui permettrait de descendre jusqu'à la cave. Chaque pied le lançait davantage qu'une lame coincée entre les côtes mais il tint bon. Ils ne croyaient pas aux macabres rumeurs ; celles qui prétendaient que la vie aux côté de cadavres assurait une meilleure santé. Des lors, s'il espérait sauver au moins une de ces victimes, il ne pouvait conserver les corps empilés auprès des malades.

Après ce qui lui sembla être une éternité, le soignant parvint enfin à vaincre les marches. Son échine raide et ses épaules tremblantes le torturaient plus qu'aucun sortilège tandis que, une fois de plus, il blâmait en silence le temps et ses mesquins maléfices. « Foutredieu... », grogna-t-il seulement, en abandonnant les restes de Milo sur une longue table d'examen ; à côté de son cousin Etu. Le plus jeune des deux parents avait déjà été nettoyé et il n'avait pas manqué de glisser un peu de lin au fond de sa bouche, de ses narines ainsi que de ses oreilles. Un linge couvrait également son bassin mais il lui restait tant à faire avant que les laboureurs ne soient prêts pour les obsèques. Il avait tenté de plaider en faveur d'un bûcher funéraire pour ne pas risquer une propagation du mal, mais le Bourgmestre avait préféré prendre le parti des familles.

"Je reviendrais bientôt", souffla-t-il davantage pour lui que pour la paire de défunts qui occupait dorénavant son sous-sol. Depuis quelques années – il allait maintenant sur ses quatre-vingt-deux hivers – sa voix se faisait chaque jour un peu plus chevrotante quand il descendait au cellier. « Le temps d'aller chercher une chasuble... » s'avoua-t-il encore, pris d'un violent frisson. Il n'avait pas passé cinq minutes en bas qu'il grelottait déjà. Il aurait aimé que la Zora soit là pour l'épauler mais ne pouvait travailler sereinement avec des familles hystériques à sa porte. Pour le bien de toutes et de tous, il avait donc préféré la congédier.

Ses phalanges blanchies se refermèrent sur la rampe de bois qui longeait le rustre escadrin grimpant le long de sa demeure. Puis, un pas après l'autre, il entama l'ascension. Dans le plus profond des mutismes, ses hanches et ses genoux criaient leur peine.

"Du calme, mon garçon", siffla le vieil homme, alors qu'Edak était à nouveau pris de sursauts. Sous les sangles de cuir, les muscles saillants du jeune ouvrier agricole laissaient voir ses veines, boursouflées et effrayantes. La sueur poissait ses tempes et mouillait sa chemise sans manche. « Je sais que c'est complexe mais je t'en conjure, tu dois retrouver ton calme », soupira encore le rebouteux qui avait constaté qu'en dépit de leur état second, ses patients semblaient l'entendre encore. Au début, sa voix parvenait à les apaiser ; à défaut de les réveiller. Dorénavant, dans le meilleur des cas, même les drogues ne les calmait que quelques heures. Cette fois-ci, les convulsions avaient repris après une trentaine de minutes. « Nous allons débusquer ce qui te fait-ça et nous allons t'en débarrasser, tu peux me croire », grommela ensuite l'ancêtre, plus têtu qu'un butor. Jusqu'à présent il n'avait fait qu'aider les victimes à partir plus en paix. Ou au moins avait-il essayé.

La paume de sa main épousa le front moite d'Edak. Il était plus chaud que le feu du fanal, qui illuminait le plan de travail. « Ne bouge pas, d'accord ? », intima alors le vieil homme, s'éloignant une seconde pour préparer une décoction à base de tilleul, de camomille et de thym. Bientôt, l'odeur des plantes médicinales se muait avec les relents de sueur qui embaumait déjà la pièce, alors qu'infusait son remède.

Il n'eut pas le temps de l'administrer au métayer. Trois coups bien trop secs sur sa porte l'en empêchèrent.

"Qu'y a-t-il ?", maugréa-t-il, sans jamais prendre la peine de masquer son agacement, en ouvrant la porte. Devant lui se dressaient deux inconnus — deux étrangers pour qui il n'avait pas une seconde. « Si vous avez besoin de soins, essayez l'acupunctrice qui réside à l'Agueil. Il paraît qu'elle fait des merveilles », lança-t-il avant même de leur laisser le temps de répondre. Il s'apprêtait à leur refermer au nez quand une main arrêta le battant de bois. La jeune femme, dont les longs cheveux blonds encadraient deux yeux émeraudes, prit la parole. Dans un Hylien un peu daté, elle expliqua avoir été envoyée par Baldin. Le rebouteux arqua le sourcil, peu dupe. « Vraiment ? C'est amusant, il m'a clairement dit qu'il ne voulait pas que l'on s'y intéresse de trop près », questionna-t-il à son tour, tançant du regard la jeune femme et son compagnon. Ce dernier le dépassait d'une bonne tête et, de toute évidence, venait du désert. «  Encore un », pensa-t-il sans rien dire. S'il était bien conscient que le Bourgmestre craignait d'éventuels mouvements de foule, lui savait combien il avait besoin d'assistants. Il décida donc de ne pas se soucier de politique et de se concentrer sur les meilleures façons de sauver des vies.

"Bah, fit-il, l'injonction accompagnée d'un geste de la main, Qu'importe. Vous pouvez entrer".

Après s'être suffisamment écarté pour laisser les deux intrus passer son palier – sans doute le Gerudo avait-il du se baisser –, il retourna à son breuvage. Les soubresauts d'Edak se calmaient doucement, mais le pauvre garçon risquait encore de se blesser. L'Apothicaire, finissant de préparer le breuvage lui fit boire sans plus se soucier de ses nouveaux hôtes. L'aventurière insista, soulignant qu'elle avait des questions à lui poser et une fois encore Nikolas se contenta d'un regard perplexe pour toute réponse. « Votre camarade est blessé au bras », remarqua-t-il sobrement, non sans une certaine contrariété dans la voix. « Est-ce vous qui l'avez pansé et bandé ? », reprit-il ensuite, aussi direct qu'à son habitude. Elle fit non de la tête. « Dans ce cas, je doute que vous puissiez m’être d'un quelconque secours », affirma le médecin, sec.

Prenant grand soin de ne pas bousculer le seul areur encore en vie dans son logis, l'octogénaire se retourna ensuite vers les deux adolescents qui pensaient réussir là où tous avant eux avaient échoué. L'arrogance de la jeunesse pouvait parfois s'avérer des plus étonnantes. « Soit », soupira-t-il soudainement. « Un service pour un service : je vais vous dire ce que je sais mais en échange vous allez m'aider à votre tour ».

"Le second infecté connu gît-ici, dans ma cave", déclara le soignant, pointant du pouce l'accès aux colimaçons qui descendaient plus bas. « C'est Etu, l'un des métayers qui travaillait aux champs. Il est mort il y a un peu moins de douze heures », détailla le vieil homme. « Son cousin Milo est mort également. Je dois terminer la préparation des corps pour les funérailles », concéda-t-il. Il lui fallait encore habiller et maquiller les défunts, mais le Fossoyeur n'avait pas encore terminé de creuser les tombes, à sa connaissance. Les obsèques devraient donc se tenir plus tard dans la journée. « Pour l'heure, j'ignore ce qui les a tués et c'est pourquoi nous ne pouvons pas encore soigner les autres victimes », ajouta-t-il, non sans désigner Edak du menton. « Ce garçonnet s'appelle Edak. Il n'appartient pas à la famille de Milo ou à celle d'Etu, mais ses parents sont également métayers. C'est un lien important, car c'est le seul qui rassemble tous les patients que j'ai pu recevoir jusqu'à présent. »

L'ancien posa une nouvelle fois sa main sur le front de l'enfant, pour s'assurer que la fièvre baissait. Il n'en avait pas l'impression. « Il y en a d'autres : je sais que Sépharo, le fils de Soje et Seym est également atteint. Il fait partie de ceux qui sont frappés de délires, en plus du sommeil et de la fièvre », étala le rebouteux qui n'était pas dupe : d'autres souffraient certainement du même mal mais n'avait pas encore été découverts. « Koryl, le fils de votre estimé employeur,  fit-il ensuite non sans une pointe de sarcasme, compte aussi parmi les malades recensés. Je dois allez les voir l'un comme l'autre dès que j'en aurais terminé ici. » L'un de ses lits s'étant libéré, il pourrait accueillir l'un ou l'autre des deux enfants. Il ignorait encore lequel aurait droit au grabat mais il connaissait bien la longueur du bras du Bourgmestre.

"Certains malades, cela ne fait aucun doute, sont encore inconnus. Dès lors, il est complexe de tirer des conclusions précises", avoua le praticien, qui n'avait pas pu pratiquer d'autopsie en raison du refus opposé par les familles des victimes, qui craignaient qu'une telle opération attire le mauvais œil sur feu leur parent. Là encore, Baldin ne lui avait pas donné raison. « M'est avis que le problème se trouve quelque part par-là », souligna cependant le docteur, dont la main tournait désormais autour de la bouche, puis du ventre d'Edak. Les lèvres de l'enfançon étaient étrangement brûlées, comme s'il avait été attaqué à coup de torche. « Je ne saurais dire s'il s'agit d'une maladie ou d'un poison. Certains des symptômes laissent à penser qu'il s'agit des deux à la fois »

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Arkaï


Inventaire

Le vent hivernal soufflait avec une ardeur renouvelée, tandis que Zelda et Arkaï descendaient la longue pente vers le village, d'un pas dont l'allure trahissait leur précipitation. Le garçon darda un regard vers le laboratoire derrière eux, repensant à la mine de Pru'ha, prodigieusement agacée par leur initiative. Au dernier moment, elle lui avait tendu un fanal pour éclairer leur chemin, geste rendu parfaitement inutile par le reflux de la nuit et l'arrivée d'une nouvelle aube.

Se pouvait il que cette journée soit la dernière pour ce mal surnaturel qui frappait Elimith ? Sans être plus superstitieux qu'un autre, Arkaï avait bien capté la lueur d'effroi dans les yeux du bourgmestre ; aucun père ne saurait feindre une telle peur de perdre son fils. Bien sûr, Shingen lui avait souvent enjoint à se méfier des racontars de paysan, mais présentement, la situation semblait moins relever d'une haine de chats noirs ou de vieilles macrales, que des sombres histoires de maléfices que les élèves du monastères adoraient lire lors des longues veillées d'hiver ; Celles comportant leur lot de sorcières, d'assemblée d'adorateurs du malin et de spectres en tous genres. Néanmoins, comparé à un frisson confortable autour du feu, celui que lui imposait ce froid mêlé d'une désagréable sensation de s'enfoncer dans un trou sombre et glauque avait tout d'un pressentiment néfaste. De quoi pousser Arkaï à regretter d'avoir franchi le seuil du labo. Engouffré dans une cape de paille du village caché, le garçon se pencha vers sa camarade et souffla, contrit mais s'efforçant de paraître résolu,

« Désolé de t'embarquer là dedans. Je pouvais pas rester sans rien faire. »

Les premières lueurs pastels s'enfuyaient à peine devant l'éclat de l'astre solaire lorsqu'ils parvinrent au village lui même. Pour autant, au loin, de sombres nuages annonçaient d'avantage la triste mélodie de Bémol et Dièse qu'un temps radieux. Tachant de ne pas se laisser démoraliser, le Sheikah mis ses pas dans ceux de Zelda et resserra le manteau sur ses épaules. Suivant les indications de Pru'ha, ils trouvèrent assez rapidement la demeure de l'apothicaire. En revanche, l'ouverture de la porte lui pris au dépourvu. En effet, rien n'avait préparé Arkaï au spectacle de cette vieille ruine à la mine patibulaire et au visage si éreinté qu'il en devenait assez répugnant. Ravalant son dégoût, le bushi laissa Zelda entamer la conversation. L'espace d'un instant, il craignit que le vieillard ne leur claque la porte au nez, mais la situation était apparemment trop grave pour cela, et ils furent invités à rentrer.

La première sensation qui le frappa, ce fut l'odeur. Le nez exercé d'Arkaï reconnaissait bien quelques senteurs d'herbes médicinales par ci par là, mais pour l'essentiel, c'était bien la maladie qui imprégnait l'atmosphère. Plusieurs lits, des jeunes gens attachés dessus, visiblement à cause de leur agitation. La fièvre se lisait sur leurs visages ravagés par le fléau... Maladie ou malédiction, la frontière s'effrita en quelques instant dans l'esprit du garçon alors qu'il observait ces pauvres villageois qui ne semblaient pas bien plus vieux que lui. Réticent à les toucher, car tétanisé par la perspective d'être contaminé, Arkaï guettait le moindre indice visuel qui aurait pu les mettre sur une piste. Dieux, qu'il aurait aimé ressembler aux héros d'autrefois ; les grands rois thaumaturges, à qui il suffisait d'imposer les mains pour relever jusqu'aux morts eux mêmes. Un instant, à cette pensée, il tourna son regard vers Zelda, puis se rappela son avertissement au laboratoire. Non, c'était enfantin que d'espérer un miracle divin ! Mieux valait travailler à une solution pratique. Il écouta donc attentivement l'apothicaire dans ses explications, et attendit qu'il ait fini pour demander,

« Tous métayers... Cela implique-t-il des habitudes communes ? Travaillaient ils ensemble ? Mangeaient ils au même endroit ? Et aussi... » Il désigna le visage encore juvénile des deux malades, « … Etaient ils tous jeunes ? »

Le trait l'avait frappé à l'énoncé des victimes ; tous étaient fils d'adultes déjà bien âge. Un trait commun de plus, ou bien un simple prérequis pour leur statut de métayer ? En suivant la piste de la bouche et du ventre que désignaient le savant, Arkaï se pencha sur les lèvres de l'un des malades, comme brûlées.

« Peut être ont ils avalé quelque chose de mauvais ? Un champignon vénéneux ? Ou le puits où ils ont bu était empoisonné ? »

Arkaï se souvenait avoir un jour vu un homme amené au monastère pour y être soigné après une morsure de Skulltula. Il avait lui aussi de la fièvre et s'agitait beaucoup, mais pour le reste... Sa mémoire avait conservé trop peu de souvenirs de l'événement pour que cela lui soit vraiment utile.

Soudainement, le patient sur lequel Arkaï était penché, tenta de se redresser avec violence, arrêté juste à temps par les sangles. Devant le spectacle horrifiant, le garçon fit un bond en arrière, une main allant chercher son tantö à sa ceinture. Puis, dans un dernier spasme, le corps dolent du malade retomba contre le lit, épuisé.

Il fallut à Arkaï rassembler tout ce qu'il possédait de nerf pour ne pas craquer devant ce spectacle éprouvant. Au fond de lui naissait la conviction que tout cela n'avait rien de naturel. Quand à savoir quel diable se cachait sous la pierre... Un macabre rituel ? Un fantôme accomplissant son ultime vengeance ou un simple caprice divin ? Dans les deux premiers cas, le garçon se fit le serment de tout faire pour stopper la méchante affaire. Quand au dernier, auquel Arkaï se refusait de penser, et bien... Que peuvent les hommes face aux caprices des Moires ?

« Peut-être devrait on aller voir les morts ? » Demanda-t-il autant à l'apothicaire afin d'en obtenir l'autorisation, qu'à Zelda pour s'assurer qu'elle le soutenait dans cette idée sans doute risquée.

A vrai dire, l'ombre de la faucheuse s'étendait déjà suffisamment au dessus du village pour ne plus trop hésiter à prendre des risques. C'était cela, ou accepter que Elimith ne devienne un cimetière à ciel ouvert.


Zelda

Team booty

Inventaire

La jeune femme ne prit pas contre elle la remarque à l'encontre de ses compétences. Elle n'avait jamais voulu prétendre être médecin, et elle-même ne savait pas exactement ce qu'elle espérait trouver ou ce qui aurait pu justifier une utilisation des connaissances dont elle disposait. Aussi étrange que cela puisse paraître pour une ancienne magicienne qui avait côtoyé des phénomènes inexplicables, elle avait du mal à penser qu'il s'agisse de quelque chose de plus étonnant que la première explication logique : une épidémie. Malgré cela, elle ne souhaitait pas décevoir Arkaï ni l'abandonner, que leur quête soit vaine ou non. Elle savait combien avaient compté pour elle les gens qui l'avaient soutenue alors même qu'elle doutait de ses capacités. Elle s'apprêtait donc à insister mais l'apothicaire reprit la parole de lui-même, leur proposant une réponse en échange de leur aide.

Cette possibilité concrète offerte par une personne qualifiée dans ce domaine lui fit reprendre espoir d'avoir un rôle à jouer. Elle acquiesça même précipitamment.

"Bien sûr, nous vous apporterons toute l'aide dont nous serons capables."

Elle ne pensait pas s'avancer en répondant aussi pour son compagnon : après tout c'était pour intervenir et tâcher de régler la situation qu'il les avait entraînés jusqu'ici. Elle était toutefois surprise de ne constater la présence que de deux paillasses autour d'eux, dont une seulement était encore occupée. La tour où séjournait le médecin n'avait sans doute pas été prévue pour garder des patients à domicile, et les deux escaliers en colimaçon dont l'un montait à l'étage et l'autre vers un sous-sol ne devaient pas avoir été envisagés pour transporter des corps.

Continuant de s'occuper de son patient, le soignant reprit la parole pour leur partager ce qu'il avait pu observer jusque là. Elle écouta très attentivement l'exposé plutôt complet de l'apothicaire ainsi que les questions posées par Arkaï. Ces dernières lui paraissaient pertinentes même si elle ignorait si le médecin pourrait leur répondre : lui-même avouait ne pas encore pouvoir tirer beaucoup de conclusions.

Elle était restée éloignée du malade désigné par leur hôte, mais elle sursauta tout de même lorsqu'il sembla se réveiller dans un mouvement brusque.

"Les sangles… C'est pour ça… ? Ce sont des convulsions… ?"

Il était déjà dérangeant de voir le jeune garçon attaché de la sorte, mais c'était encore pire après ses soubresauts, elle n'avait encore jamais vu un mal qui provoquait ce genre de réaction. Quant aux marques sur ses lèvres, elle ignorait également ce qui pouvait causer ce genre de brûlures. Dans le doute, elle ne savait pas si elle allait encore oser avaler quelque chose à Elimith avant qu'ils aient tiré tout ça au clair.

Toujours un peu secouée, elle frémit en entendant la proposition de son compagnon. Elle avait vu suffisamment de cadavres dans sa vie pour savoir qu'elle ne s'y habituerait jamais. Nombreux étaient ceux qui hantaient encore son esprit, comme celui de sa mère ou le corps froid de Link entre ses bras. Elle n'avait pas tant peur d'une infection éventuelle que des souvenirs que cela pourrait réveiller ou graver dans son esprit.

Elle n'osait pas vraiment s'opposer ouvertement à l'idée mais elle murmura à destination de son ami : "Tu es sûr de vouloir descendre là … !? Je préfèrerais attendre ici…"
Si l'apothicaire leur demandait de s'y rendre pour le service qu'elle avait promis de lui rendre, elle obtempérerait, mais si elle pouvait l'éviter…


Le vieillard arqua le sourcil, avant de lancer au jeune homme un regard des plus austères. Il s'était éloigné de ses deux hôtes quand avaient repris les spasmes du jeune métayer, pour mieux s'occuper de son patient. Pour autant, l'œil vif, il n'avait pas manqué de voir la main du Gerudo chercher après la lame à sa ceinture. Sa langue claqua bruyamment contre son palais. « Pas de cela chez moi », tonna-t-il d'une voix autoritaire, lourde du poids de l'expérience. « Ici, on sauve des vies. Si tu veux rester, débarrasse-toi de ce maudit couteau », ordonna-t-il encore, avant de se concentrer de nouveau sur Edak. Avec toute la délicatesse nécessaire, alors que l'enfant se calmait, il apposa la main sur son front, espérant que les breuvages qu'il lui avait administré feraient bientôt effet. Plus le mal s'installait, moins il arrivait à le combattre. Tournant brusquement le dos au malade autant qu'à ses potentiels assistants en herbe, il récupéra l'outre d'eau claire qu'il avait laissé sur son plan de travail mais repoussa la vessie de glace, qu'il n'utilisait plus depuis des années.

"Evidemment que c'est pour les convulsions. Je ne veux pas qu'il se blesse ou qu'il tombe", asséna ensuite le médecin, sans accorder un seul regard à l'Hylienne ou chercher à masquer son agacement. Concentré sur le malade dont il relevait doucement la tête, l'Apothicaire tacha de le faire boire, pour ne pas qu'il se déshydrate comme l'avaient fait d'autres. S'il ne l'avait pas vu de ses propres yeux il y a deux nuits de cela, il n'y aurait probablement pas cru. Une fois encore, l'enfant avala à grand peine le peu d'ondée qu'il avait pu recueillir et préalablement fait bouillir. Un instant, l'ancien retint sa respiration, conscient de la souffrance du jeune garçon. Ses lèvres, atrocement mutilées, semblaient se déchirer un peu davantage à chaque gorgée. « Courage, mon enfant », souffla-t-il ensuite, d'une voix moins sévère, rallongeant Edak. Après un bref instant passé à contempler le pauvre hère, il reporta son attention sur les deux envoyés du Bourgmestre. Dans le brun de ses yeux perçait la fatigue autant que la tristesse. « Etu, qu'il nous faudra bientôt enterrer, s'est brisé le bras à cause des soubresauts. Depuis, j'attache chaque patient », concéda-t-il la voix éreinté et les bras soudainement ballants. Du coin de la lucarne, il cherchait un siège sur lequel s'asseoir une seconde.

Prenant appui sur la paillasse vide, celle ou Milo avait fini par s'éteindre, Nikolas fit silence un instant. Les questions de l'homme de l'Ouest – autant que celle de sa compagne – l'irritaient plus que de raison. Certes, il avait accepté de les aider à jouer les inquisiteurs mais il était désormais habité d'une bien amère certitude : sans doute ne pourraient-ils pas lui ouvrir les yeux sur un détail qu'il avait manqué. Chacun des points évoqués par le jeune homme pouvait théoriquement faire sens. Et pourtant, ils représentaient autant d'impasses auxquelles il s'était déjà confrontés. Ou de pistes qu'il ne pouvait plus davantage poursuivre. Las, il frotta énergétiquement ses orbites, comme pour se laisser un bref moment de réflexion. Il se savait souvent acariâtre, plus encore quand on lui faisait perdre son temps ; mais il devinait aussi l'absence de malice chez ces deux jeunes gens. « J'ai déjà réfléchi à tout cela », balaya-t-il d'abord, en réponse à l’Étranger, considérant une seconde s'en arrêter là. Un mutisme pesant, parfois dérangé par la respiration sifflante d'Edak, s'installa provisoirement sur la tour.

Sous le regard insistant de l'étrange couple qui lui faisait face, Nikolas poussa un soupir. « Vous avez intérêt à vous montrer utile », marmonna-t-il dans sa barbe, davantage pour lui que pour les deux inconnus. En vérité, il n'était pas sûr de pouvoir en faire beaucoup plus pour Edak dans l'immédiat, mais cela ne signifiait pas qu'il était désœuvré. Il lui restait à finaliser la préparation des corps et, si les Dieux se montraient cléments, peut-être pourrait-il prendre une heure ou deux pour se reposer. Il avait l'impression de n'avoir plus vu son grabat depuis une semaine. « Tous n'étaient pas des enfants, si c'est là ta question, jeune homme », lança-t-il sans grand enthousiasme. Il tança alors le rouquin, le dévisageant brièvement. « Le plus vieux des malades est mort il y a moins de deux heures. Il devait avoir ton âge », reprit-il ensuite, le ton clinique.

Un instant, non sans un grognement, l'Apothicaire disparu sous la table de bois où reposait son patient. Il en tira un vieux sceau, qu'il avait du faire rafistoler à plusieurs reprises pour qu'il reste étanche, et se saisit d'un torchon ainsi que d'un bloc de savon à base d'huile végétale. Avant de répondre à nouveau, il se lava les mains avec assiduité. « Toutes les victimes ne sont pas métayers », répéta-t-il ensuite, tâchant de ne pas se montrer trop dur. Sans doute n'avait-il pas été assez clair la première fois. « Tous ceux que j'ai reçu ici proviennent de familles de métayers ou travaillaient les champs eux-mêmes. C'est le cas de l'essentiel des victimes connues. Mais certains appartiennent à d'autres strates de la population. Koryl, le fils du Bourgmestre, n'a jamais approché les champs. Sépharo, le fils du Teinturier et de la Couturière non plus », détailla encore le guérisseur, s'efforçant de replacer les choses dans leur contexte pour être bien connu. Les voyageurs étaient légion à Elimith. Il n'y avait rien d'étonnant qu'ils n'aient pas retenu les noms des habitants de la Cité-Commerce. « Une demi-heure avant votre arrivée, environ, Sakon le pêcheur m'a fait parvenir un message. Son fils aussi est tombé malade », acheva le soignant, dans l'espoir de bien illustrer le fait que les paysans n'étaient pas les seuls touchés.

"Si je me suis à ce point attardé sur les métayers tout à l'heure, c'est parce que je pense que c'est chez eux qu'a commencé l'épidémie", reprit ensuite le vieil homme, qui commençait à ranger son appareillage, tournant nonchalamment le dos aux deux prétendus émissaires de Baldin. Et lui de poursuivre : « La plupart travaillent ensemble, mais pas tous : ils cultivent les divers champs d'Elimith. Je ne saurais dire duquel le mal a d'abord émergé. »

L'apothicaire poussa un soupir las, ses yeux glissant vers la porte de son cellier, transformé pour l'occasion en mausolée. « Certaines familles payent un plus lourd tribut que d'autres. Comme je vous l'ai dit, Milo et Etu étaient cousins. Ils sont les deuxième et les troisième victimes de cette affliction. » Il renifla, regrettant en silence de n'avoir pu faire davantage pour eux. Tout juste avait-il pu apaiser leurs souffrances. « Vous êtes sûrement arrivés il y a le peu et ne le savez donc pas mais à Elimith chaque famille a droit à son propre logis », développa ensuite le thaumaturge, qui savait d'expérience qu'il s'agissait-là d'un privilège rare dans les Landes. « Le labeur est long, et difficile. Il leur arrive parfois de se retrouver à l'Agueil pour boire après une journée à herser la terre, mais la plupart retrouve généralement la chaleur de leur foyer quand ils ont terminé leur besogne », expliqua Nikolas.

Ayant terminé son propre ouvrage, il fit de nouveau face au Gerudo et à l'Hylienne. « Du reste, et j'ai pourtant vu beaucoup de champignons, je n'en connais aucun capable de brûler ainsi les lèvres de ceux qui les mangent. Ils auraient probablement enduré en avalant des braises. » Du menton, il désigna les cicatrices d'Edak, pour un instant préservé du mal par les charmes du Poisson-Rêve. « J'ai aussi pensé au puits, ajouta alors l'alchimiste, qui contourna la paillasse pour se rapprocher de ses deux assistants, les bras chargés de deux autres sceaux, cependant, la ville n'en a qu'un et nous buvons tous dedans. » Sans un mot de plus, le médecin abandonna les récipients entre les bras de ses nouvelles aides de camps. « L'autre que vous avez peut-être aperçu à été condamné par un éboulement, il y a de cela six mois. Si vous n'avez plus de questions, j'apprécierai désormais que vous alliez chercher un peu d'eau à la rivière. Une fois que je l'aurais fait bouillir, je pourrais m'en servir pour certaines de mes décoctions », lança-t-il cette fois, sans fournir davantage de précisions, de peur de les perdre davantage. « Une fois que vous serez revenus, je vous montrerai comment vous occuper des cadavres en vue des funérailles. Allez ! Du vent, maintenant », fit-il enfin, les enjoignant à quitter sa demeure d'un geste de la main.

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Arkaï


Inventaire

« Il devait avoir ton âge. »

La réplique sonna comme une claque aux oreilles d'Arkaï, qui en perdit soudain son souffle.
A y regarder de plus près les traits tirés et livides du garçon d'avantage attaché à la table qu'à la vie, il y décela brutalement la ressemblance avec lui-même. La jeunesse qui mourait sans bruit dans cette nuit de malheur, il aurait pu en faire partie, comme ses camarades du monastère. Etait ce bien sage de chercher à combattre le mal, alors que ses semblables s'éteignaient comme des mouches dans son sillage. Soudainement, la perspective d'aller se confronter aux morts ne l'inspirait plus tant.

Néanmoins, même si le vieux s'était trompé sur le sens de sa question, il y avait tout de même répondu ; C'était bien une génération particulière qui mourait mystérieusement. Si l'affaire était dû à un empoisonnement des récoltes ou de l'eau, le fléau aurait frappé plus indistinctement. Cependant, le fait qu'il y ait des malades de tout statut éliminait l'hypothèse d'une cause liée au travail des champs... La chasse s'avérait plus retorse que prévue, mais au moins Arkaï pouvait il renifler un début de piste. En revanche, ce lieu où régnait la mort et l'agonie, il ne pouvait plus le sentir.

« Zelda, faisons ce qu'il dit, partons. »

A dire vrai, ce qu'il ne fit pas, Arkaï goûtait peu d'être traité en larbin chargé de corvée. S'il s'était senti d'humeur plus ingrate, l'apothicaire ne verrait déjà plus que son dos de loin, mais le vieux, tout insupportable qu'il était, avait pris la peine de répondre à leurs questions. Cependant, le Sheikah se rendait bien compte qu'il n'apprendrait rien de plus des morts, surtout en l'état de leurs connaissances médicales ; basiques. Si la ruine n'avait rien vu, seule dame Vanité pouvait lui faire penser qu'il y arriverait. Il prit les seaux que leur tendait l'homme et suivit la direction de son geste de main.
Une fois sorti, Arkaï inspira un grand bol d'air frais, bien plus agréable que les volutes d'herbes médicinales qui lui donnaient la nausée à l'intérieur. Avant de suivre Zelda vers la rivière, il se figea sur place, un instant, la mine songeuse, le regard sombre. Puis, se tournant vers la princesse, il lui demanda,

« Tu ne trouve pas ça bizarre ? », puis, comme pour expliciter sa question qui relevait assez de l'évidence rhétorique, « Je m'attendais à une histoire de puits infecté ou d'épidémie banale... Mais ça ressemble plus à une sale affaire due à une malfaisance... »

Soucieux de ne pas être entendu du vieux depuis l'intérieur, il commença à marcher vers la rivière non loin, tout en énonçant le fil de sa pensée,

« Tous les malades sont jeunes, la plupart sont pauvres mais pas tous, ce qui élimine un point commun. A part l'âge, quel lien avaient ils ? » C'étaient ses propres souvenirs du monastère et des coups montés dans le secret par les élèves qui l'avaient mis sur la piste, « Les adultes semblent l'ignorer, mais ça n'a rien de choquant. Les victimes avaient l'âge de faire des jeux dangereux, hors de vue de leurs parents. »

Plus le temps passait, et plus grandissait au fond d'Arkaï l'intuition que ce village si paisible cachait en réalité autant de secrets que le village d'Impa. Si quelque chose de tragique s'était produit, quelqu'un aurait pu exiger vengeance et, à défaut d'être écouté, l'exercer lui même ? Après tout, comme il le dit alors à Zelda,

« Cette nuit est traditionnellement celle des morts réclamant leur dû... »

Au moment où ils allaient dépasser un bâtiment, Arkaï entendit alors le bruit lourd de plusieurs paires de bottes pataugeant dans la boue, non loin. Soudainement tendu, il arrêta sa camarade d'un geste et tendit l'oreille sans se montrer,

« C'le bourgmest' qu'a dit de boucler la ville. Personn' rentre ou sort sans autorisation. Et surtout pas les sorciers de la colline et les étrangers ! »

Ainsi donc, les autorités commençaient à réagir, et pas avec une franche légèreté. Arkaï grimaça en comprenant que par leur simple statut, ils seraient probablement soupçonnés. Il allait falloir jouer serrer et marcher sur des oeufs. Les histoires ne manquaient pas sur la folie qui pouvait s'emparer d'une foule en proie à la peur de la mort.
Risquant un oeil, le Sheikah reconnu la tronche burinée d'un milicien croisée quelques temps auparavant. Pas franchement un modèle de sculpture, et son langage s'avérait à peine plus élégant. Arkaï ricana alors intérieurement, tout en glissant à Zelda, « Tu te rends compte ? Ils sont obligés d'engager des moblins tant ils commencent à manque d'homm... »

En réalisant ce qu'il disait, il lâcha son seau. Les yeux grands ouverts et une excitation nouvelle, il s'exclama,

« Mais oui ! Des hommes ! Tous les malades le sont ! Il y a quelque chose derrière ça, c'est certain ! »

Pris dans le tourbillon de ses idées, Arkaï commençait à se sentir perdu. Tâchant de se rassembler tant bien que mal, il demanda à son amie et aînée,

« Bon, je me calme. A ton avis, on devrait faire quoi ? Vite ramener de l'eau au vieux ou peut être chercher un gamin indemne qui pourrait peut être nous en apprendre plus sur ce qu'il pourrait s'être passé hors de vue des adultes ? Ou si tu as une autre idée... ? »


Zelda

Team booty

Inventaire

La jeune femme avait écouté les réponses détaillées du vieil homme en silence, mais les fréquents regards inquiets lancés à son compagnon trahissaient sa pensée. Dès qu'ils eurent l'air à court de questions, l'apothicaire les envoya lui chercher de l'eau.

Arkaï semblait d'ailleurs pressé de quitter l'endroit, et à son ton elle devina que ce n'était pas seulement par désir de faire plaisir à leur hôte. Elle le suivit donc à l'extérieur, ravie elle aussi de sentir un peu d'air frais et toujours occupée à digérer les informations qu'ils venaient d'accumuler. Il était difficile de tirer des conclusions et pourtant la façon dont progressait la maladie, du moins si c'en était une, donnait un sentiment d'urgence. Le Gerudo semblait plongé dans ses pensées, si bien qu'il ne se mit pas directement en route.

"Une malfaisance ? Est-ce que tu entends par là que quelqu'un serait responsable ? Ce serait de graves accusations, on ne peut pas évoquer une théorie pareille à qui que ce soit sans avoir de preuves..."

Le jeune homme se remit en route et elle le suivit tout en écoutant ses spéculations, perdue elle aussi dans ses propres pensées. Elle n'avait jamais connu une telle maladie, pour autant elle n'arrivait pas à en écarter complètement l'hypothèse et le fait qu'Arkaï corresponde plutôt au portrait type des malheureuses victimes touchées jusque là n'avait rien pour la rassurer. Le médecin leur avait évoqué de jeunes garçons ou de jeunes hommes issus de différentes strates de la population d'Elimith, et sans savoir d'où venait leur mal, impossible de savoir exactement à quel âge il s'arrêtait ou même s'il ne s'agissait pas juste d'une coïncidence puisque leur nombre restait encore limité. Elle n'avait pas pu retenir une pensée pour Link, et c'était bien la première fois qu'elle se réjouissait qu'il ne soit pas à ses côtés. Mais pour le Gerudo qui cheminait à présent en sa compagnie, qui savait s'il n'était pas déjà trop tard ?

Pour cette raison, une part d'elle espérait que l'infortune qui touchait le village n'avait rien d'une épidémie. Pourtant elle redoutait aussi d'autres éventualités pour des motifs différents. Une cause surnaturelle aurait été tragique en ceci qu'elle serait non seulement hors de leur portée mais aussi hors de celle du vieux soigneur. Elle ne possédait plus les capacités d'y faire face et n'avait aucune envie de se sentir à nouveau douloureusement impuissante. Quant à la supposition d'un acte de malfaisance, elle s'y connaissait assez en diplomatie pour savoir qu'en tant qu'étrangers ils avanceraient en terrain miné. Aussi bien pour eux que pour Pru'Ha qui les hébergeait et semblait déjà en mauvais termes avec le reste de la ville.

Elle ne reprit finalement la parole que lorsque son compagnon l'interrogea à haute voix sur l'identité des malades. Souhaitant éviter d'avancer des similitudes qui collaient au profil d'Arkaï, elle commença par d'autres possibilités.

"À leurs noms, il me semble qu'il n'a cité que des Hyliens, même si cela n'a rien de surprenant puisqu'ils sont majoritaires parmi les familles bien installées au village, et..."

Elle se stoppa net lorsqu'il lui fit signe de s'arrêter en entendant des voix. Elle ne connaissait pas les gens qui passèrent non loin d'eux, mais ils n'avaient pas l'air tendre. Ni de les porter dans leur cœur. Dans quel pétrin s'étaient-ils fourrés ? C'était sûrement ce qu'avait voulu éviter la scientifique, ils n'étaient même pas encore ouvertement intervenus qu'ils étaient déjà considérés comme suspects. Elle aurait aimé avoir l'assurance du jeune homme pour en plaisanter au lieu de se terrer derrière lui. Toutefois, cette interruption semblait l'avoir relancé dans ses réflexions et il semblait perdu devant les possibilités qui s'offraient à eux.
Elle n'était pas tellement plus avancée, mais elle bondit en entendant ce qu'il évoquait. Elle ramassa le seau au sol pour le lui rendre avant de saisir sa manche pour le ré-attirer avec elle vers la rivière.

"Nous avons fait une promesse ! Ce vieil homme nous a accueillis chez lui, il a l'air à bout de forces, complètement dépassé par tout ça, mais il nous a répondu et nous avons promis de lui apporter notre aide..."

Elle se radoucit malgré tout, ignorant si ce n'était pas en partie la crainte qui poussait le jeune homme à ne pas vouloir passer plus de temps chez le vieil apothicaire.

"Comme toi je ne sais pas quoi en penser, et j'ignore de quoi il s'agit... Mais je ne pense plus que nous pouvons rester en dehors de cette affaire..." Il n'était plus seulement question de ce qu'ils pouvaient faire ou non pour endiguer la catastrophe, rester confinés au laboratoire ne les mettrait pas à l'abri. "Mais ce médecin, il est peut-être en mesure d'en découvrir plus, et c'est quelque chose de concret que nous pouvons faire pour lui dégager du temps et de l'énergie..." Sa moue se mua en appréhension, mais elle continua, espérant rassurer Arkaï. "Et s'il faut manipuler des malades ou... Ou des morts... C'est moi qui m'en chargerai."

Elle n'était toujours pas emballée à cette idée, mais s'il y avait ne serait-ce qu'un risque pour que ces activités soient nocives sur la santé de son ami, elle était déterminée à s'en occuper et lui éviter leur proximité.
Une fois la rivière en vue, elle y plongea le seau qu'elle portait. De toute façon, il était encore tôt et aider le vieil homme ne leur prendrait sans doute pas toute la journée : il avait lui-même évoqué le fait qu'il devait ensuite aller rendre visite aux malades qui n'avaient pas pu obtenir une place chez lui.

"Mais tu as raison, c'est sans doute par l'intermédiaire des enfants que nous pourrons en apprendre plus..." Elle s'en voulut soudain de ne pas s'être plus intéressée aux habitants de la région ces derniers jours. Elle n'aurait même pas pu dire si ceux qui avaient été cités par l'apothicaire se cotoyaient beaucoup ou non, ni qui dans leur entourage était au courant de leurs secrets éventuels. "Est-ce que tu te souviens qu'il a parlé de l'un d'eux qui délirait ? Le bourgmestre l'a évoqué aussi... Sépharo ?" Il était difficile de prédire si ses délires leurs seraient intelligibles ou non, et s'ils avaient le moindre rapport avec ce qui les intéressait, mais c'était toujours mieux que le silence des malades.

Soulevant le seau rempli à ras-bord, elle reprit le chemin de la maison de l'apothicaire, attentive à ce que pourrait en penser son ami. S'il acceptait de la suivre, elle avait l'intention de retourner porter ces seaux à leur propriétaire, et elle était prête à se plier aux exigences que pourraient avoir le vieil homme une fois qu'ils seraient ré-arrivés chez lui.


Toute la nuit et toute la journée durant, la pluie avait martelé les tuiles rouges de son étal. Dorénavant, emmitouflé dans l'une des épaisses laines qu'il avait acheté aux Bouviers, le Teinturier observait la grêle tomber drue sur le chemin de limon qui menait à son humble demeure. L'Apothicaire avait demandé du temps et surtout de l'espace ; aussi Seym et lui s'étaient éloignés de la paillasse où dormait usuellement Sépharo. Depuis quelques jours son sommeil était troublé par d'étranges rêves, obscurs et effrayants. L'enfant avait essayé d'en parler, mais le Teinturier n'avait guère écouté : le Bourgmestre venait alors de lui passer commande et souhaitait voir plusieurs de ses luxueux habits reprisés et surtout recolorés. Les bras chargés de plus de travail qu'ils n'auraient jamais pu accomplir, son épouse et lui avaient accepté d'embaucher un jeune homme venu d'ailleurs, des confins occidentaux des terres connues. Il coûtait cher, plus qu'ils n'auraient pu se le permettre sans doute, mais le labeur en valait la peine pensaient-ils à l'époque. 

Dorénavant, les riches robes de Baldin comme le faste des tabliers ou des capes de Clévia n'avaient plus la moindre importance à ses yeux.

Sans un mot, le regard absorbé par les innombrables points de glace qui déchiraient les cieux, Soje poussa un profond soupir. La main de Seym, aussi tendre que maladroite, vint rejoindre son épaule. Pendant un instant, elle ne dit rien. Puis, tandis que la pulpe de ses doigts caressait doucement sa peau peu à peu rougie par les encres, elle brisa le silence.  « 'L'est là, maint'nant. 'Plus grand à chose à faire...  », souffla-t-elle seulement, le poids de l'angoisse et des années dans la voix. L'un comme l'autre se refusait à revivre la tragédie que leur avait imposé les Dieux treize auparavant. « On sait-tu où l'est et pis Nikolas est un hom' bon. Y'f'ra tout c'qu'y peut  », murmura encore la Couturière dont les aiguilles et l'ouvrage avaient rendu les mains rances. Lentement, le Teinturier laissa sa tête retomber sur l'épaule de sa compagne.

"J'sais ben", siffla seulement Soje, dont la gueule déjà patibulaire était déformée par les rides. « J'sais ben ma cochenille. Mais j'ai pô envie de... », reprit-il ensuite avant que sa gorge ne se brise d'un coup. Il était des mots qu'il n'aurait su dire, plus aujourd'hui. Du coin de la paume, il épongea ses yeux, sans plus rien ajouter. Elle avait de toute façon compris et il savait combien elle partageait son sentiment. Aucun d'eux n'avait compris l'injustice dont ils avaient déjà été victimes. « C'juste que... », finit-il néanmoins par se forcer. Elle l'arrêta délicatement, d'un index doucettement posé sur les lèvres. « J'sais. C'est-y souvent nous », murmura-t-elle simplement. Ses épaules s'étaient raidies à mesure qu'elle n'intellectualisait la chose, et ses jambes s'étaient faites plus fragiles. « J'vais aller m'asseoir mon beau, lança-t-elle gentiment, non sans lui adresser un second conseil : tu devrais aussi te reposer ou au moins t'occuper l'esprit. »


"Je lui ai fait boire des calmants, cela devrait l'aider à ne pas cauchemarder", expliqua l'ancien, une fiole vide à la main. Du coin de l'œil, il discerna toute l'inquiétude de Seym, qui semblait ne pas comprendre l'utilité d'une telle manœuvre. « Maît' », implora-t-elle tandis que Soje cherchait à la retenir d'une main. Il ne savait pas bien comment le vieux thaumaturge allait réagir. « Ca fait maint'nant deux jours qu'eul'gosse s'est pu' réveillé, pourquoi v'voulez l'endormir ? », questionna-t-elle, inquiète sans se soucier du fait que les portes de leur bazar étaient grandes ouvertes. L'Apothicaire avait été très clair là dessus : les vapeurs et les odeurs qui embaumaient toute la teinturerie ne pouvaient être bonnes pour la santé du petit. « Seym... », fit-il seulement, jetant un regard par dessus de son épaule. De l'autre côté de la principale artère d'Elimith, il pouvait apercevoir deux silhouettes. Sans doute s'agissait-il d'Amarylli et de Coria, que la plupart des habitants de la Cité-Commerce avaient pris l'habitude d'appeler les "femmes du lavoir". Le bassin, qu'il avait creusé il y a des années de cela, était installé juste devant son échoppe. Depuis, son usage s'était répandu chez les familles pauvres, qui n'avaient pas de quoi payer ses services. Les deux mères de famille en avait fait un point de rendez-vous idéal pour se soustraire à la réalité froide et terne de la vie maritale.

Cependant, le Bourgmestre lui avait clairement ordonné de ne pas parler en public de la maladie de Sépharo. S'il la population venait à paniquer, avait-il dit, d'autres pourraient aussi succomber au mal qui rongeait la Ville-Blanche. 

Si c'était le cas, le Vieux Nikolas ne pourrait accueillir tous les lépreux qu'Elimith saurait produire. « Certes oui, je sais Seym », reprit le vieillard, d'un ton aussi compatissant qu'il lui était possible. « Malheureusement, les rêves de ton fils l'empêchent de se reposer et de reprendre des forces », détailla ensuite le Mire, qui farfouillait dans son sac. « Qu'est-ce dont' qu'on peut faire, Nikolas ? », questionna le Teinturier, le visage devenu livide. De l'index, du pouce et du majeur gauche – il lui manquait tous les autres doigts – il se saisit doucereusement de la main de la mère de son enfant. Il avait besoin de la sentir proche. « Bien peu, j'en ai peur », soupira le soignant en tirant de sa besace une autre flasque de calmant. « S'il convulse à nouveau, prélevez quelques goûtes de cette outre et préparez les en tisane. Cela l'aidera à ne pas se blesser et devrait traiter sa fièvre », lâcha-t-il l'air dépité, abandonnant le petit récipient entre les mains de l'artisan.

"Il faut le faire manger", ajouta ensuite le vieil homme, dont l'empathie demeurait presque tangible. Et de conclure, refusant de s'avouer vaincu en dépit de tous les signes : « Même s'il faut le forcer, même s'il faut mâcher pour lui sa viande. On ne laissera pas partir cet enfant-là ».

Tandis que le docteur les saluait et expliquait qu'il lui fallait s'enquérir de l'état du fils du pêcheur, Soje se souvint des mots du Bourgmestre. De sa main rêche, l'anxiété attrapa subitement son cœur et le serra jusqu'à presque l'étouffer.

Ce compte est un compte narrateur : les personnages joués par le narrateur ne peuvent pas être utilisés par les joueurs ou joueuses dans leur post (sauf autorisation d'un admin) et les jets de dé du narrateur sont contraignants.



Arkaï


Inventaire

Traîtres, les eaux de l'esprit d'un enfant. Hautes, les falaises d'un égo mal assuré. Dangereuses, les chutes se jetant de l'un dans l'autre.

Tout à l'excitation de sa découverte, convaincu de l'intérêt vital de son idée, le garçon ne vit pas le refus de Zelda lui arriver en plein visage. Aussi, la rebuffade n'en fut que plus violente, et incompréhensible. Leur promesse ? Quelle importance ? Que valaient deux seaux d'eau au regard du sort macabre qui attendait ce bourg tout entier ? Comme les premiers coups frappent toujours d'avantage que les excuses qui les suivent, Arkaï ne vit pas sa camarade se radoucir. Il resta entravé dans sa perplexité, les poings serrés. A peine fut il capable de hocher la tête lorsqu'elle lui demanda de confirmer le nom que leur avait donné la vieille bique avant de les laisser.
Alors, la voix encore nouée, il inclina la tête et déclara, mécanique,

« Teikyō suru neji. »

S'emparant de son propre seau, il reprit la marche vers la demeure de l'apothicaire, sans dévier son regard d'un horizon vague devant lui.
Au fond, Arkaï savait. Il avait assez scruté l'âme de son amie pour connaître le poids que ces mots auraient sur elle, quel échos ils provoqueraient avec ses souvenirs. La formule ne pouvait lui être inconnue ; il s'agissait d'un mantra Sheikah, et pas n'importe lequel : le coeur battant du clan.
Teikyō suru neji. Vis pour servir. Les trois uniques mots qu'un jeune adulte du village prononçait le jour de sa cérémonie d'engagement... Du moins, en théorie, avant le fléau, avant que nombres d'us ne se perdent. Mais au cours de son entraînement, Arkaï les avait souvent entendus, tant son maître en avait fait sa philosophie. Fut un temps, on l'écrivait sur un sceau que les Sheikah portaient sur eux : la marque d'une existence passée auprès de la famille royale à servir, à conseiller, à mourir parfois... A obéir, toujours.
A travers ces trois mots, le garçon exprimait plus que sa loyauté ; il disait aussi son dépit, de constater que malgré les belles tirades, il n'était toujours pas question, à ses yeux, de décider d'égal à égal.

Dés lors, le retour fut nécessairement enveloppé d'une tension réelle, excédant le danger de miliciens mal léchés. Cependant, à mesure qu'ils se rapprochaient de leur destination, le rempart intérieur du garçon se révéla moins solide qu'il ne l'eut voulu. Les premiers doutes firent s'enfoncer ses fondations, tandis la lierre de la culpabilité s'insinua lentement entre les pierres. Mais malgré tout, l'orgueil tint l'édifice en place et aucun mot n'avait traversé les lèvres du garçon alors qu'ils poussaient la porte de l'apothicaire.



Si il s'était éveillé d'un sommeil sans souvenirs, en cet instant précis, Arkaï aurait pu se croire dans les enfers démisiens, cette vieille croyance d'un lieu après la mort où tous nos pires cauchemars s'unissent pour nous torturer. Une pièce sombre, sans fenêtre, en sous-sol, où quelques herbes brûlent difficilement pour tenter de masquer, en vain, la puanteur de la mort. Et puis, surtout, il y avait les corps.
Ces deux corps, aux paupières closes mais à la bouche ouverte sur leurs entrailles pourrissantes. Il avait fallut toute sa volonté à Arkaï pour ne pas laisser Zelda descendre seule dans cette fosse aux horreurs. Il lui fallait à présent toute sa culpabilité de tantôt pour ne pas s'enfuir en courant. Après tout, personne ne pourrait décemment lui en vouloir ; Arkaï partageait de nombreux attributs avec les victimes, ce pourrait être son dernier acte de bonté, et puis il ne les connaissait même pas...
Mais toutes ces excellentes et parfaitement rationnelles raisons ne pesaient rien face à quelque chose de plus profond encore. Quelque chose qui commençait à s'agiter et que le garçon aurait à tout prix voulu garder assoupi. A ce moment là, un mot de découragement, un geste de Zelda vers la sortie, un rien aurait suffit à faire s'effondrer sa volonté. Mais la princesse s'approcha d'un des cadavres et Arkaï, impressionné par sa résolution, sut qu'il ne pourrait faire marche arrière. Il se plaça à côté du sien et considéra les outils que leur avait laissé le vieil homme. Son malaise grandit en réalisant qu'il en reconnaissait une bonne partie. Le souffle court, il se mit au travail.

Découper les vêtements, nettoyer les corps, peigner les cheveux, tout cela fut simple. A part l'odeur et les marques laissées par la maladie, la mort ne transparaissait pas encore réellement dans les traits fermés des jeunes garçons. Mais au moment de saisir les lames destinées à tailler dans le vif, Arkaï sentit qu'il n'était pas seul dans son malaise. Zelda semblait connaître son premier moment de faiblesse, un scalpel dans une main, l'autre posée sur le flanc pâle d'un des cadavres. Le Sheikah repensa à ce qu'elle avait pu lui raconter du Fléau, des gens qu'elle avait vu mourir, de ce Link... Qui sait ce qu'elle pouvait voir à travers ses yeux embués de souvenirs tragiques ?

« Attends. »

Il posa sa main sur celle de Zelda qui tenait la chair en place, et guida la lame dans son geste. D'abord un coup sec, puis un glissement, plus lent. Au fur et à mesure, l'entaille fut faite, et ils entreprirent de poursuivre l'opération par des moyens que la pudeur nous oblige à taire. Quand le plus rude fut fait et le corps prêt à accueillir les préparations qui lui donneraient sa plus belle apparence pour son dernier voyage, Arkaï s'attela au travail sur le sien. Et déjà, il se doutait des questions qui pourraient affleurer chez Zelda. Avec un peu de chance, elle penserait qu'il avait appris tout cela au monastère, ou ailleurs chez les Sheikahs. Cependant, c'aurait été assez indigne d'elle, car le fait était connu : Les Sheikahs quittaient ce monde sans laisser de trace, par l'oeuvre du feu.
Alors que son esprit divaguait, ses gestes se firent moins précis, et d'un coup trop sec, la lame du scalpel ripa, manquant de peu son doigt. Brusquement sorti de sa rêverie par la crainte de son sang mêlé à celui du corps, Arkaï rencontra le regard de Zelda et sut qu'il ne pourrait pas esquiver un peu plus la vérité.

Celle ci lui était revenue, par bribes, alors qu'il se consacrait à leur macabre besogne. On a coutume de dire que la tête se souvient, mais dans son cas, c'étaient les gestes qui ne l'avaient jamais quitté. Alors qu'il taillait, le garçon avait reconnu la résistance d'une peau, la dureté d'un os ; ces sensations, il les avait déjà rencontré, en un autre temps. Sur une autre personne. Importante.

« Si jamais tu te demande... J'ai déjà fait ça. Pour ma mère. »

Et aussitôt, il replongea dans son travail, silencieux, solennel. Comme si cette simple révélation n'en appelait aucune autre. Du moins, pas présentement. L'esprit tout entier affairé à celui ci, il put en précipiter la fin et, bientôt, les deux corps furent prêts.
Alors qu'il se lavait les mains à l'eau claire et essuyait la sueur qui perlait sur son front, Arkaï sentit toute sa tension retomber en lui et sur lui, violemment. Chutant sur un tabouret, il demanda à Zelda,

« Tu pense que ça suffira ? On devrait peut être aller voir ce gosse avant qu'il ne les rejoigne ? »

Sa dernière question, prononcée tout en désignant les deux corps froids, n'était pas dénuée d'ironie. Et toujours, la cascade de l'égo se jetait avec fracas dans les brumes de l'esprit.


Zelda

Princesse à la retraite

Inventaire

Alors qu'elle lui avait fait part de ses réflexions et qu'ils se remettaient en route pour ramener les seaux à présent remplis, le jeune homme répondit d'une voix mécanique. Zelda se figea tandis qu'il passait comme une flèche devant elle. Il aurait difficilement pu mieux lui signifier le mur qui venait de s'ériger entre eux. La jeune femme serra les dents. Il avait été le plus prompt à s'habituer à l'appeler par son prénom, et pourtant voilà qu'il était aussi le plus rapide à lui retirer ce cadeau et lui rappeler sa place et le gouffre qui les séparait.
C'est de justesse qu'elle retint le "Si c'est ce que tu veux" qui lui brûla les lèvres, guidé par une rage et une fierté mauvaises conseillères. Elle se força à se remettre en route à sa suite, en silence, mais le cœur n'y était plus et elle pinçait les lèvres en regardant le sol défiler devant elle.

Elle commençait pourtant à être à l'aise. À se considérer entourée d'amis depuis son départ de Cocorico. Elle se surprenait à remercier la Déesse de les avoir mis sur sa route, et à se comporter ou s'adresser à eux sans filtre, ce qu'elle pouvait si peu se permettre une centaine d'années auparavant. Elle avait connu ces faux semblants aux châteaux. Les gens qui souriaient face à elle, seulement parce qu'ils le devaient, pour chuchoter et ricaner ensuite dans son dos. Parce qu'elle était une princesse ratée, incapable de remplir ses obligations et après tout ce qui s'était passé, elle ne pouvait pas vraiment leur donner tort. Mais avant tout, s'ils avaient agi de la sorte, c'était parce que son rang les empêchait de lui dire en face ce qu'ils pensaient. Et ça, elle aurait aimé le savoir dès le début, plutôt que de chuter de haut en découvrant ce qui se murmurait dans les couloirs, et qu'il s'agissait des mêmes voix qui la saluaient respectueusement et qu'elle croyait bienveillantes envers elle.
Bien sûr, elle avait aussi eu des amis, de vrais amis. Mais si peu, et pour certains peut-être s'était-elle aussi fait des idées.

Pourtant, à présent, on n'attendait plus rien d'elle. Alors était-elle exécrable sans s'en rendre compte ? Était-ce ce qui avait fait fuir Link ? Elle devrait finir par se rendre à l'évidence. Qu'il se souvienne ou non d'elle, il avait dû être déçu en la retrouvant. Ou soulagé d'être libéré de son devoir envers elle et exempté de sa compagnie. Les gens la supportaient et restaient à ses côtés seulement par obligation. Le jeune Gerudo avait été élevé comme un Sheikah, elle ne doutait pas que son Maître, au-delà de l'encourager à découvrir le monde, ne lui ait ordonné de veiller sur elle. Quant à Haya, elle avait beau se montrer gentille avec elle, comment aurait-il pu en être autrement alors qu'Impa en avait fait le vœu ? Elle déglutit pour retenir les larmes qui montaient à ses yeux. Sa vieille amie lui manquait tellement. Ni elle ni Pru'Ha ne seraient éternelles. Elle ne voulait pas y penser, mais elle se sentait destinée à être murée dans la solitude.

Le reste de leur trajet s'effectua dans un silence pesant et elle regretta l'absence d'Haya. La jeune femme aurait peut-être trouvé les mots. Au lieu de ça, elle sentait le fossé s'étendre entre eux, et elle fut presque soulagée quand ils arrivèrent chez le vieil apothicaire.


La requête suivante du vieil homme, et ses explications surtout, avaient demandé toute sa concentration et lui avaient offert un échappatoire à ses pensées. La théorie lui avait paru intelligible, et pourtant, à présent qu'elle se trouvait enfermée dans une pièce sombre avec les deux cadavres, elle avait le sentiment que les paroles du médecin se mélangeaient dans sa tête. Mais elle avait promis à cet homme de l'aider. Tout comme elle avait promis à Arkaï qu'elle était prête à se charger de ce genre de besogne. Qu'il la déteste ou non à présent n'y changeait rien parce qu'elle avait été élevée ainsi.

Elle n'estimait pas avoir le choix, et elle s'était donc avancée pour examiner les outils et le premier corps. À sa surprise, le Gerudo l'avait suivie pour faire de même. Il ne lui semblait pas plus à l'aise qu'elle, et un instant elle faillit lui rappeler qu'il n'était pas obligé de prendre le risque de s'approcher si près. Le silence pesant l'empêcha pourtant de désceller ses lèvres pour lui dire ce qu'il savait déjà et elle se concentra sur sa tâche à la place.
Alors qu'elle lavait et apprêtait le jeune garçon dont elle avait la responsabilité, elle ne pouvait pas s'empêcher de se rendre compte de combien il était jeune. Elle sentit son coeur se serrer mais tint bon.

Lorsque vint le moment de saisir l'une des lames, celle qui lui semblait correspondre à ce qu'avait décrit le guérisseur, elle posa son autre main sur le corps pour le maintenir, mais aussi pour s'assurer une prise qui pourrait l'empêcher de trembler. Quand l'apothicaire leur avait expliqué, de façon très technique, le geste semblait simple. Pourtant, le scalpel à la main, elle sentait ses pieds se dérober sous elle.
Rien ne l'avait préparée à ce qu'elle s'apprêtait à faire. Lorsqu'elle voyageait, elle se contentait d'emporter des provisions. Jamais elle n'avait eu à chasser. Link l'avait fait pour eux, parfois, mais c'était toujours lui qui s'était occupé de dépecer ses prises ensuite. Un instant, elle se demanda s'il avait déjà fait ce qu'elle s'apprêtait à faire, avec un être humain. Et si, même dans le cas contraire, il ne l'aurait pas fait mieux qu'elle. Cette pensée l'agaça légèrement, mais pas assez pour la calmer ni pour masquer sa détresse. Elle aurait aimé qu'il soit là pour l'aider, cet idiot surdoué.

Elle faillit sursauter quand Arkaï posa la main sur la sienne et lui adressa la parole pour la première fois depuis leur accrochage. Surprise, elle se laissa guider pour la suite des opérations. Le travail n'était pas agréable, mais le soutien le rendait plus supportable et elle n'était pas sûre qu'elle aurait obtenu un si bon résultat seule. Elle ne comprenait pas d'où lui venait soudain une telle assurance dans ses gestes, alors qu'il semblait prêt à faire demi-tour quand ils étaient arrivés dans la pièce. Soit elle était en présence d'un autre monsieur parfait, soit il n'en était pas à son coup d'essai, mais comment cela aurait-il était possible ? Les coutumes avaient pu changer en une centaine d'années, mais elle doutait fort qu'il ait eu ce genre d'occasion parmi les Sheikahs.

En avance sur sa besogne, puisqu'il l'avait aidée, elle se surprit à le regarder faire, inquiète pour lui lorsque son doigt manqua d'être tranché lui aussi. Les questions lui brûlaient les lèvres, mais la leçon de leur voyage était encore vive dans son esprit. La dernière fois qu'elle s'était montrée curieuse, il s'était fermé comme une huître. Alors à présent qu'il avait pris ses distances... Mais alors qu'elle s'apprêtait à reprendre son labeur, elle fut surprise de l'entendre répondre à l'interrogation qu'elle n'avait pas formulée. Elle ouvrit de grands yeux, peu sûre de comprendre ce qu'il venait de lâcher comme il aurait pu lui faire part de la météo. Il avait repris son travail et semblait prêt à l'ignorer, pourtant les questions s'entrechoquaient dans son esprit. Sa bouche s'ouvrit légèrement mais les mots moururent sur sa langue. Elle les remplaça par ce qu'elle put trouver de plus approprié, avant de suivre son exemple.

"Je suis désolée."


La tâche lui avait semblé durer une éternité et elle fut heureuse lorsqu'ils en eurent enfin terminé. Elle était pressée de retrouver l'air frais du dehors. Apparemment épuisé lui aussi, Arkaï s'assit un instant avant d'évoquer la suite des opérations. Au soulagement qu'il lui adresse encore la parole se mêla l'irritation de la pique qu'il lui lança au passage.
C'était un coup bas, alors qu'il savait combien de morts elle avait sur la conscience. Ou du moins qu'il pouvait tenter de l'imaginer. Elle n'était plus à un fantôme près pour la hanter chaque nuit.

"J'assumerai les conséquences de mes choix." Elle avait parlé d'une voix morne. À l'espoir de peut-être pouvoir prêter main forte aux habitants avait succédé un sentiment d'impuissance amèrement familier. "Mais oui, hâtons-nous..."

Malgré ses accusations il avait raison sur ce point : ils n'avaient pas besoin de s'attarder plus que nécessaire. Se pressant à l'extérieur de la maison, elle ferma la porte derrière eux, avant de glisser la clef dans la boîte aux lettres que leur avait indiqué le vieil homme.

La journée étant à présent bien avancée et ils n'eurent aucun mal à trouver la teinturerie. Même Zelda qui n'était pas beaucoup sortie du laboratoire avait pu remarquer le commerce à leur arrivée au village. Les portes étaient grandes ouvertes alors elle se permit d'entrer, avant de tomber nez à nez avec les deux vendeurs. Elle présuma qu'il s'agissait des parents de l'enfant.

"Pardonnez-moi, êtes-vous les parents de Sépharo ?" Elle se rendit alors compte que pressés comme ils étaient, et avec la tension qui régnait entre eux, ils n'avaient pas pris le temps de discuter de la façon de justifier leur présence. Il était à présent trop tard et elle évita de jeter un regard interrogateur à Arkaï qui aurait pu paraître suspect. Elle opta pour la solution la plus simple et la plus compliquée à la fois : la vérité. "Nous avons entendu parler de ce qui lui arrive."

Elle énonça ce que les deux commerçants savaient sans doute déjà, puisque leurs visages ne devaient pas leur être familiers. "Nous ne sommes pas d'ici, nous sommes des voyageurs de passage, mais..." Mais quoi ? Pourquoi auraient-ils dû les laisser voir leur fils déjà suffisamment tourmenté alors qu'elle n'était finalement pas bonne à grand chose, si ce n'était bricoler des technologies qui la dépassaient. "J'ai voyagé beaucoup... J'ai vu beaucoup de choses... Je n'ai pas les connaissances de l'apothicaire, mais j'ai pensé que peut-être..."  Elle ne savait pas elle-même ce qu'elle espérait, mais elle s'en serait voulu de ne rien tenter. "Si nous pouvions voir votre fils, nous pourrions peut-être aider à comprendre ce qui lui arrive." Et dans le cas contraire, ils ne pouvaient pas non plus faire de mal à l'enfant. "Nous respecterons évidemment son repos..."


Il avait le regard fatigué des mauvais jours, tandis qu'il observait avec appréhension le vieil homme qui s'éloignait. Aidé de sa canne, Nikolas avançait lentement. Bientôt, il emprunterait la route Sud - celle qui n'avait plus de barbacane - et quitterait l'enceinte de l'ancienne Ville-Close. Il savait qu'il descendrait alors le chemin de la plage, jusqu'à trouver la cahute du Pêcheur, où le pauvre hère vivait seul avec son fils depuis la mort de sa compagne et de la sœur de celle-ci. Le trajet était long, certes, mais il ne partait pas si loin. Quelques heures de marche lui suffiraient amplement à faire l'aller-retour. Pourtant, le Teinturier sentait son cœur se serrer un peu plus à chaque fois que le bâton de marche ne claquait sur le sol. Il ne l'entendait pas - la pluie couvrait encore beaucoup des sons de la journée - mais il avait toujours pu se fier à son regard.

Plus qu'aucun autre, peut-être, il redoutait l'absence du vieil Apothicaire. Ni lui ni Seym n'avait osé demander la prise en charge de Sepharo directement dans son officine, car ils savaient tous deux que l'ancien avait plus de malade sur les bras qu'il n'aurait humainement été en mesure de soigner. En outre, Baldin avait été très clair : quelque soit l'état des autres enfants, Koryl devait et serait traité en priorité. Il lui avait expliqué combien son petit souffrait en des termes châtiés et parfois même techniques. L'habillage était volontairement complexe, ainsi que l'aimait le Bourgmestre, mais le fond du propos demeurait cristallin. Et c'était là précisément ce qui l’inquiétait : même après un peu plus d'une décennie, il n'était pas prêt à perdre un second garçon.

Il ne souhaitait évidemment pas le malheur de Koryl, dont il ne doutait pas du mal-être. Mais il n'osait imaginer qu'on lui arrache Sepharo.

"Reste pas là, Loup-loup", fit doucement Seym, qui arrivait directement de la chambre de leur fils. Passant le bras autour de son épaule, elle reprit d'une voix empreinte d'une bienveillance soucieuse : « 'Fait un froid de canard... Va pas tomber malade toi aussi. » Il garda le silence un instant, avant de finalement détourner les yeux du thaumaturge qui continuait à péniblement avancer. Son regard glissa cette fois sur la femme qui l'avait accompagnée depuis des années. « J'sais ben », souffla-t-il seulement, la gorge nouée. Après un bref moment à demeurer muet, il renifla plus bruyamment qu'il ne l'aurait voulu. « J'sais ben », lança-t-il à nouveau, avant de frotter ses yeux des trois doigts qui lui restaient. Une poussière s'était coincée dedans.

Sans un mot, les deux amants se reculèrent, cherchant après la chaleur de leur foyer. Ils hésitèrent une seconde à fermer les grandes portes de l'atelier, pour que l'air froid n'atteigne pas leur enfant déjà si malade mais tombèrent rapidement d'accord : mieux valait le couvrir d'un nouvel édredon que de le forcer à respirer les vapeurs parfois novices que dégageait leur ouvrage. Il les rabattirent néanmoins un peu, de sorte à conserver - si possible - les meilleurs des deux mondes. « T'as l'air-tu toute fatiguée », s'inquiéta l'artisan, tandis qu'ils venaient de pousser les deux lourds battants de bois. Et lui de poursuivre, non sans insistance : « Tu d'vrais-tu te reposer ». Un profond soupir scinda ses lèvres gauches, qu'un violent coup de batte percée d'os avait marqué jadis. « J'vais m'occuper des fripes à Clevia. On aura-tu b'soin d'argent pour payer eul'Apothicaire », expliqua-t-il ensuite, alors que le charbon de ses yeux longeait une pile de robes et de pélerines dont le temps avait doucement érodé les couleurs et les coutures.

Seym lui lança un regard surpris. Il sut alors qu'elle allait protester, qu'elle ne le laisserait pas achever seul ce travail.

"V'yons...", commença-t-elle avant qu'il ne la coupe. Il la vit froncer les sourcils, faussement fâchée. « T-t-t-t-t-t-t », fit-il, secouant l'index comme pour lui signifier qu'il n'accepterait pas d'autre réponse. « Tu pourrais-tu au moins app'ler Samir », le tança-t-elle gentiment. Elle n'avait pas tort. « C'est vrai », avoua alors Soje, craignant cependant que le Gerudo ne s'avère trop cher. Il avait peur pour son fils.

Une jeune femme l’interpella alors qu’il sortait s’enquérir du jeune homme.  Elle était drapée d’une tunique à l’Elimithoise, teinte dans un bleu clair. Sur ses épaules reposait une gabardine serrée, aux accents nocturnes. De longs cheveux blonds comme les blés encadraient son visage. A son flanc, un grand gaillard Gerudo, engoncé dans une cape de paille Sheikah et à la crinière plus rouge que le feu.

"Je… — oui ?", lança-t-il seulement, pris au dépourvu par la première question. Mais l’inconnue eut tôt fait de détailler sa pensée. Elle voulait voir son enfant. Elle voulait voir Sepharo, pour en "apprendre davantage", comme ces spécimens que certains aimaient à étudier.

Un instant, il demeura tiraillé entre un profond sentiment de colère – d’injustice, même – et l’appel à l’aide qui, désespérément, battait sa poitrine.

Vieil homme lance le dé "Dé succès - pile ou face (chance++)" !
Echec Echec
Echec - Soje refuse de conduire Arkaï et Zelda jusqu'à Sepharo. Il n'est plus possible de rencontrer l'enfant, sauf indication contraire provenant du Maître de Jeu.

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L’espace d’un instant, il crut qu’il allait céder, mais la colère décida finalement pour lui. Il savait, en son fort intérieur, que Seym aurait fait ainsi qu’il s’apprêtait à le faire. « Pardon, fit-il tâchant de rester poli, mais j’vous connais-tu pas ». Il lança à la jeune femme un regard sévère, chargé de fatigue autant que de méfiance. « C’est ben gentil d’proposer, mais eul’Apotichaire s’ccupe de nous », expliqua-t-il ensuite. Il n’aurait su dire pourquoi, mais il était persuadé d’avoir vu l’étrangère quelque part.

"Mon garçon, il est ben malade. L’a pas besoin qu’on vienne l’observer et l’triturer dans tous euls’ sens", lança-t-il ensuite, joignant le geste à la parole comme pour chasser les deux intrus.

Et puis, tout lui revint.

"Vous s’riez-tu pas les hôtes d’eula Macrale ?", demanda-t-il d’un coup, comme s’il avait été pris d’une étrange obsession. « Celle qui vit dans l’vieux moulin du Meunier, en haut d’eula colline ? », détailla-t-il encore alors qu’il se remémorait peu à peu les racontars qui avaient pu passer la porte de son établi. Il grinça des dents, les entrailles brûlant d’une rage inconsidérée pour ces hideux scélérats qui n’avaient aucun respect pour la vie d’autrui. « Partez », siffla d’une voix étouffée par des mâchoires serrées de colère. « Mon fils n’est pas une bête d’foire sur qui on peut-tu lancer l’mauvais oeil comme ça. »

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Arkaï


Inventaire

Une légende Sheikah évoque la vie du grand héros Jaizen Uira, dont les mille-et-un exploits au service du royaume et du peuple. Dans l'un des poèmes qui la compose, son histoire s'attarde sur l'une de ses plus terribles colères. Accusé par son seigneur d'être un traître au service de ses ennemis, Jaizen se révolta contre l'injustice et, de rage, fracassa l'un des piliers de son palais. Emporté par son courroux, il leva sa lame contre son suzerain. A la dernière seconde, les pleurs de sa femme le ramenèrent à la raison. Submergé par la honte, hésitant à prendre sa propre vie en réparation, Il ne se pardonna finalement son acte qu'après plusieurs années passées en ermite, dans les montagnes, à implorer la bonté de la Déesse.

Le souffle d'Arkaï s'était fait bas et régulier, tandis que toute son âme se trouvait suspendue aux mots traversants les lèvres de son maître. Il n'aurait su dire à quel moment de la nuit cette lecture les avait doucement porté. A la manière d'une carpe emmené par le courant, l'élève se reposait sur l'instant présent, à la flamme des bougies, bercé par l'écume des temps passés.

« Qu'en déduis tu ? » demanda Shingen, en relevant les yeux du rouleau, d'une voix calme mais malicieuse,

Arkaï redressa la tête, surpris d'être mis à l'examen, à peine le récit achevé. Rejetant sa longue tignasse dénouée sur sa nuque, il osa, peu assuré, « Que la colère aveugle ? »

Shingen leva un sourcil étonné, et son sourire se fit ironique. Clairement, il n'était pas satisfait. « C'est l'évidence. Même un enfant le sait. Quoi d'autre ? » Il ne semblait pas décidé à lâcher l'affaire si facilement. Son élève se repassa alors l'histoire dans plusieurs sens, tentant de capter la moelle qui suintait toujours entre les lignes des légendes Sheikahs. Pourtant, rien qui ne lui sembla autre que des vérités simples. Pressé par la mine insistante de son maître, il finit par dire, comme un aveu d'ignorance,

« L'on ne froisse pas un honneur impunément. »

« Une autre banalité. » coupa le vieil homme, avec une moue agacée, « Réfléchis. Quels étaient les choix de Jaizen ? »

Arkaï se redressa, tenta de se mettre dans la peau du héros.

« Il aurait pu encaisser l'injure, se défendre calmement. Si la vérité était avec lui, il n'avait rien à craindre. »

« Aye. C'eut été un choix de raison. » Le sourire en coin de Shingen s'accentua, marqué par l'ironie du récit. Il était visiblement assez satisfait pour en dire plus. « Mais l'Histoire des Hommes n'est pas affaire de raison. Il a fait le choix le plus simple pour lui... Et il l'a regretté toute sa vie. » Shingen hocha lentement la tête, mais son regard trahissait une attente. Arkaï se vit alors, à travers les yeux de Jaizen Uira, la lame levé contre son seigneur et ami. La peur, dans tous les regards. La bête qu'on verrait désormais en lui. Tous ses exploits et son honneur entachés par une action... Il déclara, avec un poids sur la poitrine, grave,

« Nos choix les plus simples sont rarement les meilleurs. Fuir est aisé, mais ne fait que laisser le problème nous poursuivre. Mentir évite un temps la souffrance mais nous enchaîne dedans. Et la colère... La colère détruit en un instant ce que l'on a mit du temps à bâtir. »

Shingen attira son jeune élève à lui, caressant ses cheveux, le regard perdu dans le vide. Les dieux seuls savaient quelles contrées lointaines son esprit explorait dans ces moments là. Finalement, il déclara, « Certains sont paresseux, Arkaï. D'autres sont des froussards. Toi... Tu as une colère en toi. Je n'ai pas réussi à la déraciner, tant elle semble faire partie de toi. Elle t'a permis de survivre, tout ce temps où tu étais seul. » Arkaï tressaillit à l'évocation de cette période mais le contact chaleureux du maître l'aida à se calmer. « Je ne te dirais pas de l'abandonner... Mais prends garde. Ne laisse pas cette partie de toi te dévorer. Ne la laisse pas détruire ce que tu aimes... Autour de toi, et en toi. »

« Pardon ?! »

De toutes les épreuves traversées depuis qu'il avait quitté le village, jamais Arkaï n'en avait vécu d'aussi violente que celle ci. Les poings serrés à s'en transpercer la chair de ses ongles, il fixait avec de grands yeux incrédules le père du malade, son sang bouillant dans ses veines. Ses mots s'amassaient dans sa gorge, encore entravés par un bouchon prêt à céder. Au bord de l'éruption, le Sheikah toisait de toute sa hauteur les villageois, du feu dans les yeux. « Vous refusez notre aide ? Alors que votre enfant va mourir ? »

En entendant son reproche, la mère fondit une fois de plus en larmes et son époux la prit dans ses bras avec un air mauvais pour les deux étrangers qui venaient ajouter à leur chagrin. Néanmoins, Arkaï n'en avait pas fini.

« Mais vous êtes dingues ?! D'ici une semaine vous pourriez être tous morts et vous préférez insulter ceux qui vous tendent la main ?! »

Tout cela commençait à le rendre fou. L’apothicaire qui les trimballait dans tous les sens, les villageois qui insultaient Pru'ha plutôt que d'essayer de la raisonner, l'ambiance malsaine que tous ces miliciens faisait planer dans la ville et maintenant ça ?! « Toi... » murmura-t-il, d'une voix caverneuse.

Il approcha du teinturier, d'une démarche raide, chaque pas faisant exploser la douleur de son honneur froissé. Finalement, il posa une main sur l'épaule de l'homme et lui décocha un sourire mauvais,

« Je devrais te choper par la peau du cul et te balancer dans une de tes cuves. Ca serait... »

Tandis que ses doigts serraient les frêles épaules du pauvre homme, sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, quelque chose dans le coin de son oeil l'arrêta tout net. Un regard. Zelda. Il n'en fallut pas plus. Arkaï reçut le trait en plein coeur et sa colère éclata comme un miroir, en mille morceaux. Alors, du trou jaillit la honte. Le Sheikah lâcha prise et, dans un grognement de frustration qui tenait presque du cri, il se détourna de la maison.

Ses pas encore enragés le menèrent jusqu'à la rivière toute proche. S'asseyant sur le bord, submergé par ses émotions contraires, le garçon se rappela de la leçon du maître ; il plongea sa main dans l'eau et caressa l'onde, laissant le mouvement calme et régulier du courant l'apaiser. Bien vite, Arkaï entendit Zelda approcher derrière lui. Et plutôt que de devoir entendre les reproches dans la bouche d'une autre, il prit les devants.

« C'était inacceptable. Je n'aurais pas dû m'emporter contre eux... Ni contre toi toute à l'heure. J'ai... j'ai fais honte à mon nom. Je suis désolé. »

Chaque mot lui avait écorché la gorge, mais il ne pouvait s'emmurer plus longtemps dans le silence. Sans avoir la force de se retourner pour affronter la déception que Zelda ressentait certainement, il poursuivit, profondément las,

« J'ai toujours voulu une vie héroïque, pour soulager la souffrance des gens, mais ça... » Il désigna le village autour de lui ; plongé dans le silence et le marasme, tas de briques et de boue impropre à la plus basse des légendes, où le mal semblait caché entre chaque tuile. « Ca, je ne m'y attendais pas. »

L'expression de défiance et d'hostilité du teinturier lui revint en mémoire. Etait-ce cela à quoi il devait s'habituer ? Etait-ce la seule récompense que l'on pouvait attendre, en aidant son prochain ? Tous les héros finissaient ils chassés à coup de balais par des foules ingrates ? Fallait il s'en contenter, voire accepter que le monde ne sache jamais rien des héros qui le sauvent ? Cette question lui rappela quelqu'un. Ses traits se détendirent et enfin son regard osa rencontrer celui de Zelda. Aurait il deviné ce qu'elle avait accompli, lors de leur rencontre ? Sûrement pas. Elle semblait si frêle, si... normale. Profondément troublé, il lui demanda, d'une voix où perçait sa sincérité,

« Comment fais tu, pour vivre en inconnue au milieu de ceux que tu as tous sauvés ? » Et il ajouta, avec un sourire incertain, car il ignorait si elle était déjà prête à le pardonner, « T'es sacrément douée pour être juste Zelda. Et moi je suis mauvais à garder mes amis. » Ses doigts se serrèrent dans la rivière, échouant à attraper un poisson au passage. Un geste de colère. Un geste raté.


Zelda

Princesse à la retraite

Inventaire

La jeune femme fut déçue mais pas étonnée de la réponse du teinturier. C'était une possibilité qu'elle avait envisagée, ne serait-ce que parce qu'elle n'était pas en mesure de leur promettre de réels résultats. Et même si cela accentuait son sentiment d'être inutile comme impuissante, elle devait s'avouer que dans ces conditions elle-même ne savait pas si elle se serait fait confiance. Ce qui la surprit plus en revanche, ce fut l'explosion de rage de son compagnon. Elle aurait sans doute dû l'arrêter immédiatement mais la stupéfaction de la soudaineté avec laquelle il s'était emporté la cloua sur place. Elle en était réduite à regarder, horrifiée, la tournure que prenait la situation. La Prêtresse Royale amorça enfin un mouvement pour se rapprocher d'Arkaï, espérant pouvoir l'éloigner de sa cible avant que les événements ne dégénèrent plus encore s'il en venait aux mains, le déplacement sembla attirer son regard. Aussi vite qu'il avait explosé, il s'arrêta avant de s'éloigner rapidement. Elle ne s'y trompait pas, il n'était sans doute pas complètement calmé.

Après son départ, Zelda se tourna vers le commerçant, la gorge un peu nouée. Elle n'osa pas soutenir son regard et se pencha autant qu'il le lui était possible. Elle se savait incapable de recoller les morceaux et elle se contenta à nouveau d'être sincère.

"Je suis vraiment désolée. Toutes mes prières vous accompagnent, vous et votre fils. Personne ne devrait avoir à supporter la perte d'un enfant si jeune. Puisse la Déesse veiller sur lui."

L'ancienne princesse ne s'attarda pas, et s'empressa de rejoindre la tornade qui s'était calmée. Elle n'eut pas à chercher longtemps pour trouver le Gerudo qui s'était installé près de la rivière toute proche. Elle s'approcha en silence, et il prit la parole avant même qu'elle ait eu le temps de le faire. Elle ne répondit pas tout de suite, se contentant de l'écouter. S'asseyant sur la berge de la rivière à ses côtés, au lieu de jouer avec l'eau comme lui, elle ramena ses jambes contre elle, entourées par ses bras. Elle l'observa un instant, mais après sa dernière question son regard dériva jusqu'au flux de la rivière et il fallut quelques secondes pour qu'elle réponde finalement.

"Les légendes sont toujours embellies." Son ton était désabusé. "C'est aussi de ma faute, si le monde est tel qu'il est. Je n'ai fait que rattraper mes erreurs, bien tard." Elle pensait pourtant que le jeune homme avait eu l'occasion de se rendre compte qu'elle n'était pas l'héroïne parfaite qu'il s'imaginait. Ce n'était pas pour rien que le Monde, ou presque, l'avait oubliée. Les Sheikahs et les Zoras étaient une exception. "C'est vrai que je suis plus douée à être simplement Zelda que je ne l'étais à être Princesse." Une princesse ratée. Il l'aurait sans doute vue différemment s'il l'avait rencontrée à ce moment-là. "La Déesse m'avait confié un pouvoir et une tâche. Et si je l'avais accomplie correctement tu pourrais encore visiter les allées animées du grand marché qui s'étendait dans l'enceinte du Domaine Royal. Plus grand encore que ne l'est Elimith. Un brouhaha constant, des couleurs partout, les odeurs alléchantes, des étals à perte de vue." Ce n'était qu'un exemple de l'univers qui hantait ses souvenirs. Et si elle avait rempli convenablement sa part du contrat, Link n'aurait pas tant souffert des erreurs qu'elle avait faites. "Des gens sont morts par ma faute. Je ne les compte plus. Alors essayer de régler la situation c'était le moins que je puisse faire... et je n'en étais même pas capable seule, j'ai entraîné Link avec moi, une fois de plus."

Elle n'était d'ailleurs toujours pas capable de se débrouiller en solitaire. Elle n'était pas idiote, elle savait qu'un voyage seule vers le Domaine Zora aurait plus que probablement été fatal pour elle. Tout ce qu'elle pouvait faire, c'était se promettre de s'entraîner et de progresser, pour que les gens ne soient plus obligés de la suivre par bienveillance malgré son caractère imbuvable.

"Tu sais, Link..." Dénouant les bras autour ses jambes, elle s'allongea sur l'herbe, les yeux tournés vers le ciel. "Je t'ai déjà un peu parlé de lui..." Elle avait mentionné que leur rencontre avait été difficile, mais elle n'avait pas vraiment détaillé. "Quand mon père l'a chargé de veiller sur moi, je n'ai pas beaucoup apprécié. Et alors qu'il essayait juste de faire son travail, je lui ai hurlé dessus plusieurs fois..." Elle ignorait si l'intéressé s'en souvenait à présent. Mais dans sa mémoire à elle, les souvenirs étaient vifs. Elle avait eu une centaine d'années pour les ressasser, après tout. "J'essayais de me soustraire à sa surveillance... Je piquais des colères quand il me retrouvait, je savais pourtant qu'il n'avait pas le droit de refuser les ordres de mon père." Ses mains glissèrent jusqu'à son visage pour couvrir ses yeux. Elle n'avait aucune envie de pleurer là, devant lui. "C'est aussi ça que je suis... Et je n'avais même pas ton excuse de vouloir bien faire... Ce n'est pas étonnant qu'il soit parti." Elle resta silencieuse un moment pour prendre le temps de laisser refluer les souvenirs. Elle charriait tant de remords et de regrets, mais elle savait qu'il était inutile de se noyer dedans.

Zelda préféra éluder le sujet quand elle reprit la conversation, et en revenir à la situation plus concrète dans laquelle ils étaient. "Au fond, si j'avais un enfant malade, je ne suis pas sûre que je laisserais deux étrangers sans connaissances médicales s'approcher de lui. Pas toi ?" Mais ils n'étaient pas obligés de renoncer pour autant à découvrir ce qui se passait au village. "De toute façon, on n'aurait peut-être rien trouvé... Mais il doit y avoir un autre moyen de comprendre ce qui se passe, ou au moins d'apporter notre aide à ces gens, on devrait continuer à chercher..."


Arkaï


Inventaire

« Tu sais ce que je ferais si on m'expliquait que j'étais l'incarnation d'un dieu destiné à sauver le monde ? »

La question était venue naturellement, d'une voix calme, l'air de rien. La réponse en revanche, tomba avec la délicatesse d'une enclume sur un petit doigt de pied.

« Je me chierais dessus. »

Arkaï laissa ses mots résonner et son amie perturbée avant de se tourner vers elle et de lui adresser un sourire complice. Zelda était sans doute la personne la plus touchante qu'il ait rencontrée, la seule qui ne lui ait jamais parlé dans la langue des sous-entendus et des secrets que les Sheikahs affectionnent, exceptés peut être Shingen et Haya. Mais en cet instant, le garçon avait envie de la secouer dans tous les sens pour qu'elle reprenne ses esprits, et le sens des réalités. Il ne le fit pas. Ses passions n'avaient que trop parlé à sa place ce jour là. A la place, sa main se posa sur l'épaule de la jeune femme, et il poursuivit,

« Je n'ai pas de leçon à te donner, alors... Prends le comme un conseil d'ami ; Le passé est le passé. Tu ne peux pas le changer, et je suis convaincu que tu as fait de ton mieux à l'époque. Plus que beaucoup de gens de ton âge auraient fait. Plus que moi, en tout cas, je te le garantis ! » Il pouffa. L'idée d'un fardeau pareil sur ses épaules l'effrayait autant qu'elle l'amusait tant cela lui paraissait absurde. Sans trop y penser, il étala sa jambe en avant, et son pied alla troubler la surface de l'eau courante. Il vit alors un poisson, trop petit pour avoir les forces de remonter le courant. Arkaï le désigna d'un geste à Zelda, et dit,

« Tu le vois ? Ce poisson, c'est nous. A chaque instant le temps nous emporte dans le courant décidé par le destin. Tu peux bien faire de ton mieux, te débattre, mais à la fin... Tout est en train les mains du destin. Et au fond, qui sait, le courant pourrait changer de cours ? Hum... Ma leçon aurait mieux marché avec le vent, du coup. »

Il se laissa légèrement choir en arrière, faussement abattu par son erreur, « Je suis pas encore aussi doué que mon maître. Mais enfin, tu vois l'idée ! »

En vérité, la leçon qu'il essayait tant bien que mal -et surtout mal- de faire passer lui venait d'un temps qu'il avait longtemps oublié, perdu dans les lymbes de sa mémoire, gardé dans un sanctuaire fermé à double tour. Mais le voyage, la compagnie des deux jeunes femmes, les événements qu'ils enduraient... Tout ça, de la même manière que le temps érode la plus haute montagne, tout ça effritait petit à petit ses résistances. Le regard perdu dans les nuages au dessus de lui, il conclut, « Aucun des miracles que tu espérais accomplir n'aurait pu changer ma vie, en tout cas. Tu n'es pas responsable de tous les malheurs du monde. » Il se pencha vers elle, pris sa main dans la sienne, la sentit légèrement tremblante. Sa voix s'étouffa en un murmure, doux, « Je pleurs avec toi ceux qui sont morts, mais c'est aux dieux que leurs âmes s'adressent et c'est aux dieux que les fantômes doivent retourner... Pour laisser vivre les vivants... Avec leurs erreurs. » Et avec ses paroles, son souffle s'éteint et ses yeux regardèrent soudainement au loin, très loin, vers un lieu où reposait une part de son passé.

Quand à dire si ses mots avaient atteints leur cible, rien n'était moins sûr. Pour accueillante et ouverte qu'elle était, Zelda semblait experte dans l'art du voilement de ses émotions. Ses confidences sur la vie de cour et les devoirs qui y étaient attachés revinrent à la mémoire d'Arkaï. Au fond, il s'était souvent senti maltraité par les Sheikahs mais entre son calvaire et celui de Zelda, il préférait le sien. Au moins, au milieu de tous les regards et des murmures mauvais, il lui restait le maître. Quand à la princesse... Il compris soudainement ce que Link avait pu représenter pour elle, et la douleur qu'elle avait dû connaître, d'être abandonnée par lui. Le seul regard qui ne jugeait pas. « Zelda, est-ce que Link et toi vous... »

Manifestement désireuse de couper court au sujet, elle l'interrompit, en lui expliquant la réaction méfiante des deux parents de tantôt. Arkaï fut bien forcé d'admettre que ce point de vue se tenait. Bien sûr, dans un monde parfait... Ah, mais rien ne sortirait jamais de bon de regrets ressassés en boucle. Il acquiesça en silence, s'imaginant déjà retourner voir le couple plus tard, leur présenter ses excuses et essayer d'abolir le mauvais souvenir de lui qu'il leur avait laissé.

« On devrait peut être essayer de trouver d'autres gosses pour les interro... » Il fut coupé dans sa proposition par un vacarme derrière eux. Le pas lourd, maladroit, plusieurs miliciens les dépassaient déjà, au galop, leur chef aboyant d'accélérer encore la cadence, qu'ils devaient se dépêcher de rejoindre le rassemblement sur la grand place. Silencieux, ses yeux en amande fendus de méfiance, Arkaï attendit que les porcs les aient largement dépassés pour demander à Zelda,

« Ou bien on va d'abord voir ce qui se passe. » Il repensa au mot employé par le teinturier pour désigner Pru'ha. Un mot qui ne lui plaisait pas le moins du monde. « Si la foule en furie décide que la sorcière de la colline est derrière tout ça... »

Alors que jusque là, sa résolution ne tenait plus que par la volonté de Zelda, cette pensée suffit à lui redonner la force de remettre ses pas dans le cours des événements. Après tout, Arkaï était un Sheikah, sa loyauté allait au clan et à son amie : les deux tenaient à la vieille enfant, et c'était assez pour qu'il se mette en mouvement. Se jetant debout d'un mouvement souple, il tendit sa main à Zelda, tonnant fièrement « Allons sauver le monde ! »