Ceux qui observent

Le garçon d'Elimith est un observateur du mal qui affecte les habitants du village.

Fin de l'automne - 3 mois 4 semaines 1 jour après (voir la timeline)

Thorin


Inventaire

Thorin prit le temps de s'asseoir alors qu'il déposait les précieuses herbes dans sa besace. Il observa un instant de ses grands yeux marrons la clarté de l'eau du lac. Ce dernier était illuminé par quelques rayons de soleil qui filtrait à travers les nuages superposant la montagne de Lanelle. Si calme, et magnifique, le garçon se laissa charmer par la beauté de ce lieu. S'il ne nécessitait pas de s'éloigner du village, il y aurait amené Laheyra, ou Manna. Il se mit à rire contre sa propre bétise, proférant un jugement contre ces pensées. Le spectacle presque figé du paysage lui avait fait oublié les temps sombres que traversaient le village d'Elimith.

Depuis quelques temps, les habitants du village étaient troublés. Un mal étrange entrainait maux de l'âme et de l'esprit auprès de jeunes gens du village. Aux premières loges, Nikolas n'avait guère réussi à cacher le secret à son fils. Thorin avait reconnu quelques-uns des patients et immédiatement, les questions avaient fusé dans la bouche du fils de l'apothicaire. L'apothicaire n'eut d'autres choix que de confesser le mal commun qui ne cessait de grandir, insidieusement, parmi les habitants d'Elimith. Plus précisément parmi les enfants. A contre-coeur, le fils avait accepté de garder le secret. Il était rare que son père ne lui demande de cacher la vérité. La dernière chose désirée n'était autre que la panique ne gagne la ville entière. Lorsqu'il y repensait, Thorin n'avait de cesse de croire que ce n'était pas son père qui avait voulu le secret. Nul autre que le bourgmestre n'aurait d'intérêt à cacher la vérité. Mais bien que cela le répugnait, Thorin comprenait. Les âmes faibles craignait ce qu'ils ne comprenaient pas. Et le garçon avait vu ces enfants se tordre sur leur lit, domptés par des sangles solides pour les empêcher de faire ou se faire du mal. S'il n'avait été lui même fils d'apothicaire, le garçon aurait présumé à une infection du Malin ou autre superstition.

Cela faisait deux jours que Nikolas envoyait son fils à l'extérieur, et hors du village. C'était ici un fait étonnant. Jusqu'ici, l'apothicaire n'avait jamais eu telle nécessité. Bien au contraire, il sermonnait sévèrement son fils dès que l'envie de quitter le village lui prenait. Il lui répétait sans cesse qu'il ne le soignerait pas si un villageois le retrouvait transpercé par la lame d'un Moblin. Thorin avait compris que son père expérimentait en continu afin de trouver un remède, usant ses ressources comme jamais il ne l'avait fait. En vérité, Nikolas éloignait son fils, espérant lui épargner le même sort qui frappait presque hasardeusement les jeunes pousses d'Elimith. Les ingrédients étaient sommaires, et peu rare. Il suffisait de se rendre au lac pour en trouver. L'épreuve n'était pourtant pas sans risque. A cette distance, les vigiles d'Elimith ne s'assuraient pas qu'un Bokoblin ne s'était aventuré. Par chance, le garçon n'en croisa aucun. Il avait peine à croire parfois des dangers de ce monde. Il observait la montagne de Lanelle, et le jeune homme n'imaginait que la beauté inexplorée qu'elle camouflait. Certes, Thorin ne connaissait pas encore tous les alentours d'Elimith. Mais il avait compris que même sorti du village, le territoire ne restait qu'un infime jardin dans le monde qui les entouraient. Au final, peut-être ce mal était-il un avertissement des Dieux. A se sédentariser, l'homme ne pouvait que s'affaiblir. C'était une pensée stupide. Les déités, si elles existaient, n'avaient que faire du cas des habitants d'Elimith. Mais Thorin était toujours tenté de croire à ces histoires référencées par des récits du village. Dieu des rivières, Dieu des montagnes, Dieu des plaines. Un Dieu pour chaque chose en ce monde, qu'il serait judicieux de remercier pour chaque bienfait, ou de prier le pardon à chaque échec. Leur peuple semblait apprécier de se sentir petit avait déjà pensé Thorin. Fils de scientifique, son père n'avait jamais répondu à ces remarques. Probablement partageait-il l'avis de son fils.
Aujourd'hui en était la preuve. Nikolas œuvrait pour guérir un mal qui serait interprété comme une punition divine. Thorin se releva, non pas lassé du paysage, mais suffisamment adulte pour savoir qu'une pause prolongée n'était pas tolérée. Son père comptait sur lui et ces ingrédients. Qui sait, peut-être parviendrait-il cette fois à trouver le remède qui guérirait les maux. De la sorte, Elimith redeviendrait ce village ennuyeux. Pour une fois, Thorin le souhaita. L'image de ce garçon aux traits de folie était à nouveau apparu dans son esprit.


Thorin


Inventaire

"Cloisonné la ville ? Vous êtes malades ?"

"Surveille ton langage Thorin, ce ne serait pas la première fois que je te remets à ta place."

Avait répondu le milicien d'un ton ferme au garçon de dix-sept ans. Il l'avait vu grandir et aujourd'hui, Thorin avait sa taille. Pourtant, depuis bien avant qu'il n'entame sa poussée de croissance, le garçon n'avait rien perdu de son œil défiant qui ne cessait d'agacer les hommes armés d'Elimith. Malgré son jeune âge, le jeune homme ne semblait cesser de les juger, de les mépriser. Un semblant qui devenait vérité lorsque le garçon leur ouvrait sa bouche. Cela faisait longtemps que Thorin avait épuisé la patience de ces hommes à son égard. Entre ses mésaventures hors du village ou ses bagarres à la taverne, Thorin était dans le viseur constant des miliciens.

Pourtant ce soir-là, l'adolescent était dans le juste. Il venait d'apprendre par le passage de cet homme armé, que le bourgmestre comptait limiter les entrées et sorties du village. Clairement, cela signifiait interdire et priver de liberté les habitants du village. A croire que les habitants d'Elimith n'étaient pas suffisamment cloisonné avec leurs grands murs. Thorin était outragé de ce qu'il venait d'apprendre, et de son jeune âge, s'en était pris au messager plutôt qu'à l'expéditeur.

Le milicien passa son oeil au dessus de l'épaule du jeune garçon. Il se permit un regard curieux, cherchant à observer un bref instant les fameux malades qui souffraient de ce mal terrible et étrange. Il détourna bien vite les yeux, presque fuyant la réalité. Thorin ne le laissa pas s'échapper :

"Ils continuent de souffrir. Bientôt, ils mourront à leur tour. Et ce n'est pas en nous enfermant que vous empêcherez cela. Le bourgmestre se comporte comme un animal blessé. Il se réfugie, se cache, plutôt que de se défendre."

"C'est comme ça. Tu n'as qu'à dire à ton paternel de trouver un remède, et vite. Après tout, c'est à ça que vous servez lui et toi. Si les morts s'entassent, nous aurons une bonne raison de vous jeter dehors."

Le milicien ne riait pas, mais Thorin sentit un soupçon d'ironie dans sa voie. Il était de notoriété publique que le fils de l'apothicaire était un garnement ivre de liberté. Etre chassé d'Elimith serait la meilleure chose qui pouvait lui arriver après tout. Mais Thorin n'apprécia pas l'insinuation. Malgré toutes les difficultés relationnelles qu'il entretenait avec son père, le fils continuait de le respecter en tant qu'apothicaire. A cette heure encore, le vieil homme s'acharnait à trouver la cause du mal d'Elimith. De son coté, le fils risquait sa propre sécurité en allant lui chercher des herbes. Aujourd'hui, il n'avait guère rencontré de créature belliqueuse. Mais il ignorait de quoi demain serait fait.

"Si les morts s'entassent, il n'y aura plus de ville à défendre."

Le milicien observa un instant le garçon. Il réfréna l'envie de le faire taire. Il avait d'autres chats à fouetter, d'autres habitants à prévenir de la décision du bourgmestre. Il fit volte-face tandis que Thorin referma la porte. Il observa un dernier instant cet homme de quarante ans, qui n'avait aucune idée de ce qu'il faisait si ce n'était suivre les ordres.

"Crétin."

Susurra Thorin avant de refermer la porte.


Thorin


Inventaire

Il observa tout. Comme beaucoup d'autres qui passèrent par là aujourd'hui. Certains des habitants pensaient probablement faire part de leur mécontentement au ménestrel. L'annonce du confinement au sein d'Elimith n'avait probablement pas outré Thorin uniquement. Néanmoins, le spectacle qui eut lieu sur la place fut comme une douche froide pour les villageois. Lorsque la scène se déroula, le fils de l'apothicaire s'en était parti chercher de l'eau au pluie. C'était là un exercice fastidieux de remplir ces sauts de bois jusqu'au rebord. Ils ne l'a buvaient même plus. Son père le lui avait interdit dès ses premiers soupçons d'empoisonnement. Depuis, l'approvisionnement en eau pure était devenu un problème que Thorin se devait de régler. Nikolas n'usait de là que pour d'énième expérience, cherchant le poison qui lui aurait échappé, sans grand résultat jusqu'au aujourd'hui.

L'étau se resserait. Les victimes se faisaient plus nombreuses, des individus enquêtaient, et il devenait impossible de faire taire la triste épidémie plus longtemps. Le ménestrel confinait le village, pour prôner un sentiment de contrôle, mais aussi d'autorité. Il suffisait de voir les loubards à sa porte. Lorsque la mère hurla, sa colère fut partagée, et sa douleur comprise. Personne ne voulait perdre un membre de sa famille, et chacun voulait des comptes. Première d'une possible longue liste de mère épeurée, Jenah voulait des comptes. Elle était méconnaissable. A hurler ainsi, elle semblait aussi possédée que les malheureuses victimes du mal infâme. Mais sa maladie était tout autre. La mère de famille était victime du chagrin.

Ils étaient tous spectateurs, stupéfaits par le drame qui se déroulait sur la place. Elimith était un village composé d'habitants certes bourrus, mais qui se connaissaient tous. Il y avait certes des drames humains, mais rare prenaient-ils une telle intensité. Lorsque le garde tira un premier carreau sur la flamme, le souffle de tout le monde se coupa du choc de cette vision.

*COMMENT en est-on arrivé là ?*

Pensa Thorin qui assista à la scène de loin. Il avait failli lâcher ses seaux, choqué par ce qu'il venait de voir. Jenah fut déstabilisée, et déjà, les villageois se rapprochaient autour de la scène. Personne ne pouvait rester de marbre, et d'un seul tir, le garde du ménestrel avait frappé un grand coup. Mais le choc pouvait déstabiliser, paralyser, mais aussi soulever un vent de rébellion. Thorin savait que les habitants d'Elimith ne resteraient pas sans rien faire. Il détestait leur manque d'imagination, leur désir de rester cloîtré derrière leur mur. Mais il reconnaissait chez ses pairs ce sentiment d'union. Il respectait cela.
Impossible de s'approcher d'avantage. Mais la tension restait élevée. Thorin entendait des voix. Certaines, venant du centre, étaient criardes. Jenah survivrait, et était plus véhémente encore. Les villageois restés en arrière murmuraient. Ils étaient ceux qui restaient en tant que spectateurs, mais n'osaient agir, mû par une lâcheté prudente. Le garde ne semblait pas regretter son acte, bien au contraire.

Le fils de Nikolas, malgré l'attente de son père, ne bougea pas. Il se devait d'observer, même de loin, impuissant et spectateur. Il voulait savoir à quoi s'attendre. Les menaces des gardes à son encontre étaient-elles à prendre au sérieux. Elimith entrait-il dans une nouvelle ère. Celle de la violence et des exécutions outrancières ? Auru semblait s'en accommoder. A ses yeux, certains villageois ne valaient rien. Ses mots et ses actés révélaient un mépris différent que celui qu'avait Thorin sur ses pairs. Le garçon craignait parfois de devenir un jour comme cet homme. Ecoeuré et frustré par ses pairs, ne sauraient-il s'exprimer que par la violence ? Si son père ne lui semblait plus être un modèle d'homme à devenir, les figures masculines d'Elimith ne convenait pas au jeune homme. Il ignorait qui il deviendrait, mais il savait que rester cloisonné ne l'aiderait pas à devenir l'homme qu'il révérait d'être.
Le ton monta, et le drame parut évité lorsque le bourgmestre intervint. Comme à chacune de ses apparitions, l'homme parlait de ce que Thorin entendait comme une langue de bois. Mais le garçon lui reconnaissait une chose. Le bourgmestre savait conserver une cohésion. Il usait de ses gardes pour filtrer ses ordres autoritaires. Mais lors de ses apparitions, il usait du miel verbal pour amadouer les villageois. Amèrement, Thorin se reconnaissait en lui. Ne commençait-il pas à manipuler ses camarades en usant le bon mot, ou ne séduisait-il pas en cherchant le compliment qui flatterait son interlocutrice ? Le bourgmestre était intelligent, mais ses choix étaient abrutis par la peur de perdre le contrôle du hameau qu'il dirigeait.

Aujourd'hui pourtant, il s'exposait à son plus lourd défi. Les mots ne suffisaient pas à celles dont la douleur rendait le monde inaudible. L'explosion se fit lorsque les cris de Jenah résonnèrent à travers la place jusqu'à être interrompus par un acte invisible. La foule s'était agrandie. Distancié, Thorin regrettait de ne pas pouvoir observer également. Aujourd'hui, bien qu'il ne l'admettrait pas, il était égal à ses pairs. Lui aussi voulait assister à la scène. Il ignorait ce qu'il s'était passé et il imaginait un instant le pire. Cette fois, le garde avait-il fait taire Jenah pour de bon ? Ne résonna que la voix du bourgmestre, qui profitait de la force de ses gardes pour reprendre le contrôle du village. Ses mots résonnaient à travers la place. Il se faisait entendre clairement afin que tous les villageois présents ne l'entendent et ne puissent prévenir leur famille ou leurs amis. Le bougmestre serait celui qui sauverait Elimith. Mais ceux qui savaient n'était pas dupe. L'homme n'avait pas de piste, et Nikolas avançait à tâtons dans un labyrinthe inextricable. Thorin aurait pu intervenir, faire savoir que la situation était des plus inquiétantes. Mais il reconnaissait à nouveau le bourgmestre pour ce qu'il était : un manipulateur qui savait quand il fallait gagner du temps. La panique ne servirait à rien, ni la colère. Et l'homme devait garder le contrôle pour s'épargner une possible révolte. Quand bien même il en était arrivé à faire taire les familles des victimes.

Thorin était écœuré. Par ces actes, par ces mensonges. Et parce qu'il comprenait.
De cette pensée, le garçon reprit sa route. Son père devait trouver un remède. Il le fallait.