Ceux qui observent

Le garçon d'Elimith est un observateur du mal qui affecte les habitants du village.

Fin de l'automne - 3 mois 4 semaines 1 jour après (voir la timeline)

Thorin


Inventaire

Thorin prit le temps de s'asseoir alors qu'il déposait les précieuses herbes dans sa besace. Il observa un instant de ses grands yeux marrons la clarté de l'eau du lac. Ce dernier était illuminé par quelques rayons de soleil qui filtrait à travers les nuages superposant la montagne de Lanelle. Si calme, et magnifique, le garçon se laissa charmer par la beauté de ce lieu. S'il ne nécessitait pas de s'éloigner du village, il y aurait amené Laheyra, ou Manna. Il se mit à rire contre sa propre bétise, proférant un jugement contre ces pensées. Le spectacle presque figé du paysage lui avait fait oublié les temps sombres que traversaient le village d'Elimith.

Depuis quelques temps, les habitants du village étaient troublés. Un mal étrange entrainait maux de l'âme et de l'esprit auprès de jeunes gens du village. Aux premières loges, Nikolas n'avait guère réussi à cacher le secret à son fils. Thorin avait reconnu quelques-uns des patients et immédiatement, les questions avaient fusé dans la bouche du fils de l'apothicaire. L'apothicaire n'eut d'autres choix que de confesser le mal commun qui ne cessait de grandir, insidieusement, parmi les habitants d'Elimith. Plus précisément parmi les enfants. A contre-coeur, le fils avait accepté de garder le secret. Il était rare que son père ne lui demande de cacher la vérité. La dernière chose désirée n'était autre que la panique ne gagne la ville entière. Lorsqu'il y repensait, Thorin n'avait de cesse de croire que ce n'était pas son père qui avait voulu le secret. Nul autre que le bourgmestre n'aurait d'intérêt à cacher la vérité. Mais bien que cela le répugnait, Thorin comprenait. Les âmes faibles craignait ce qu'ils ne comprenaient pas. Et le garçon avait vu ces enfants se tordre sur leur lit, domptés par des sangles solides pour les empêcher de faire ou se faire du mal. S'il n'avait été lui même fils d'apothicaire, le garçon aurait présumé à une infection du Malin ou autre superstition.

Cela faisait deux jours que Nikolas envoyait son fils à l'extérieur, et hors du village. C'était ici un fait étonnant. Jusqu'ici, l'apothicaire n'avait jamais eu telle nécessité. Bien au contraire, il sermonnait sévèrement son fils dès que l'envie de quitter le village lui prenait. Il lui répétait sans cesse qu'il ne le soignerait pas si un villageois le retrouvait transpercé par la lame d'un Moblin. Thorin avait compris que son père expérimentait en continu afin de trouver un remède, usant ses ressources comme jamais il ne l'avait fait. En vérité, Nikolas éloignait son fils, espérant lui épargner le même sort qui frappait presque hasardeusement les jeunes pousses d'Elimith. Les ingrédients étaient sommaires, et peu rare. Il suffisait de se rendre au lac pour en trouver. L'épreuve n'était pourtant pas sans risque. A cette distance, les vigiles d'Elimith ne s'assuraient pas qu'un Bokoblin ne s'était aventuré. Par chance, le garçon n'en croisa aucun. Il avait peine à croire parfois des dangers de ce monde. Il observait la montagne de Lanelle, et le jeune homme n'imaginait que la beauté inexplorée qu'elle camouflait. Certes, Thorin ne connaissait pas encore tous les alentours d'Elimith. Mais il avait compris que même sorti du village, le territoire ne restait qu'un infime jardin dans le monde qui les entouraient. Au final, peut-être ce mal était-il un avertissement des Dieux. A se sédentariser, l'homme ne pouvait que s'affaiblir. C'était une pensée stupide. Les déités, si elles existaient, n'avaient que faire du cas des habitants d'Elimith. Mais Thorin était toujours tenté de croire à ces histoires référencées par des récits du village. Dieu des rivières, Dieu des montagnes, Dieu des plaines. Un Dieu pour chaque chose en ce monde, qu'il serait judicieux de remercier pour chaque bienfait, ou de prier le pardon à chaque échec. Leur peuple semblait apprécier de se sentir petit avait déjà pensé Thorin. Fils de scientifique, son père n'avait jamais répondu à ces remarques. Probablement partageait-il l'avis de son fils.
Aujourd'hui en était la preuve. Nikolas œuvrait pour guérir un mal qui serait interprété comme une punition divine. Thorin se releva, non pas lassé du paysage, mais suffisamment adulte pour savoir qu'une pause prolongée n'était pas tolérée. Son père comptait sur lui et ces ingrédients. Qui sait, peut-être parviendrait-il cette fois à trouver le remède qui guérirait les maux. De la sorte, Elimith redeviendrait ce village ennuyeux. Pour une fois, Thorin le souhaita. L'image de ce garçon aux traits de folie était à nouveau apparu dans son esprit.


Thorin


Inventaire

"Cloisonné la ville ? Vous êtes malades ?"

"Surveille ton langage Thorin, ce ne serait pas la première fois que je te remets à ta place."

Avait répondu le milicien d'un ton ferme au garçon de dix-sept ans. Il l'avait vu grandir et aujourd'hui, Thorin avait sa taille. Pourtant, depuis bien avant qu'il n'entame sa poussée de croissance, le garçon n'avait rien perdu de son œil défiant qui ne cessait d'agacer les hommes armés d'Elimith. Malgré son jeune âge, le jeune homme ne semblait cesser de les juger, de les mépriser. Un semblant qui devenait vérité lorsque le garçon leur ouvrait sa bouche. Cela faisait longtemps que Thorin avait épuisé la patience de ces hommes à son égard. Entre ses mésaventures hors du village ou ses bagarres à la taverne, Thorin était dans le viseur constant des miliciens.

Pourtant ce soir-là, l'adolescent était dans le juste. Il venait d'apprendre par le passage de cet homme armé, que le bourgmestre comptait limiter les entrées et sorties du village. Clairement, cela signifiait interdire et priver de liberté les habitants du village. A croire que les habitants d'Elimith n'étaient pas suffisamment cloisonné avec leurs grands murs. Thorin était outragé de ce qu'il venait d'apprendre, et de son jeune âge, s'en était pris au messager plutôt qu'à l'expéditeur.

Le milicien passa son oeil au dessus de l'épaule du jeune garçon. Il se permit un regard curieux, cherchant à observer un bref instant les fameux malades qui souffraient de ce mal terrible et étrange. Il détourna bien vite les yeux, presque fuyant la réalité. Thorin ne le laissa pas s'échapper :

"Ils continuent de souffrir. Bientôt, ils mourront à leur tour. Et ce n'est pas en nous enfermant que vous empêcherez cela. Le bourgmestre se comporte comme un animal blessé. Il se réfugie, se cache, plutôt que de se défendre."

"C'est comme ça. Tu n'as qu'à dire à ton paternel de trouver un remède, et vite. Après tout, c'est à ça que vous servez lui et toi. Si les morts s'entassent, nous aurons une bonne raison de vous jeter dehors."

Le milicien ne riait pas, mais Thorin sentit un soupçon d'ironie dans sa voie. Il était de notoriété publique que le fils de l'apothicaire était un garnement ivre de liberté. Etre chassé d'Elimith serait la meilleure chose qui pouvait lui arriver après tout. Mais Thorin n'apprécia pas l'insinuation. Malgré toutes les difficultés relationnelles qu'il entretenait avec son père, le fils continuait de le respecter en tant qu'apothicaire. A cette heure encore, le vieil homme s'acharnait à trouver la cause du mal d'Elimith. De son coté, le fils risquait sa propre sécurité en allant lui chercher des herbes. Aujourd'hui, il n'avait guère rencontré de créature belliqueuse. Mais il ignorait de quoi demain serait fait.

"Si les morts s'entassent, il n'y aura plus de ville à défendre."

Le milicien observa un instant le garçon. Il réfréna l'envie de le faire taire. Il avait d'autres chats à fouetter, d'autres habitants à prévenir de la décision du bourgmestre. Il fit volte-face tandis que Thorin referma la porte. Il observa un dernier instant cet homme de quarante ans, qui n'avait aucune idée de ce qu'il faisait si ce n'était suivre les ordres.

"Crétin."

Susurra Thorin avant de refermer la porte.


Thorin


Inventaire

Il observa tout. Comme beaucoup d'autres qui passèrent par là aujourd'hui. Certains des habitants pensaient probablement faire part de leur mécontentement au ménestrel. L'annonce du confinement au sein d'Elimith n'avait probablement pas outré Thorin uniquement. Néanmoins, le spectacle qui eut lieu sur la place fut comme une douche froide pour les villageois. Lorsque la scène se déroula, le fils de l'apothicaire s'en était parti chercher de l'eau au pluie. C'était là un exercice fastidieux de remplir ces sauts de bois jusqu'au rebord. Ils ne l'a buvaient même plus. Son père le lui avait interdit dès ses premiers soupçons d'empoisonnement. Depuis, l'approvisionnement en eau pure était devenu un problème que Thorin se devait de régler. Nikolas n'usait de là que pour d'énième expérience, cherchant le poison qui lui aurait échappé, sans grand résultat jusqu'au aujourd'hui.

L'étau se resserait. Les victimes se faisaient plus nombreuses, des individus enquêtaient, et il devenait impossible de faire taire la triste épidémie plus longtemps. Le ménestrel confinait le village, pour prôner un sentiment de contrôle, mais aussi d'autorité. Il suffisait de voir les loubards à sa porte. Lorsque la mère hurla, sa colère fut partagée, et sa douleur comprise. Personne ne voulait perdre un membre de sa famille, et chacun voulait des comptes. Première d'une possible longue liste de mère épeurée, Jenah voulait des comptes. Elle était méconnaissable. A hurler ainsi, elle semblait aussi possédée que les malheureuses victimes du mal infâme. Mais sa maladie était tout autre. La mère de famille était victime du chagrin.

Ils étaient tous spectateurs, stupéfaits par le drame qui se déroulait sur la place. Elimith était un village composé d'habitants certes bourrus, mais qui se connaissaient tous. Il y avait certes des drames humains, mais rare prenaient-ils une telle intensité. Lorsque le garde tira un premier carreau sur la flamme, le souffle de tout le monde se coupa du choc de cette vision.

*COMMENT en est-on arrivé là ?*

Pensa Thorin qui assista à la scène de loin. Il avait failli lâcher ses seaux, choqué par ce qu'il venait de voir. Jenah fut déstabilisée, et déjà, les villageois se rapprochaient autour de la scène. Personne ne pouvait rester de marbre, et d'un seul tir, le garde du ménestrel avait frappé un grand coup. Mais le choc pouvait déstabiliser, paralyser, mais aussi soulever un vent de rébellion. Thorin savait que les habitants d'Elimith ne resteraient pas sans rien faire. Il détestait leur manque d'imagination, leur désir de rester cloîtré derrière leur mur. Mais il reconnaissait chez ses pairs ce sentiment d'union. Il respectait cela.
Impossible de s'approcher d'avantage. Mais la tension restait élevée. Thorin entendait des voix. Certaines, venant du centre, étaient criardes. Jenah survivrait, et était plus véhémente encore. Les villageois restés en arrière murmuraient. Ils étaient ceux qui restaient en tant que spectateurs, mais n'osaient agir, mû par une lâcheté prudente. Le garde ne semblait pas regretter son acte, bien au contraire.

Le fils de Nikolas, malgré l'attente de son père, ne bougea pas. Il se devait d'observer, même de loin, impuissant et spectateur. Il voulait savoir à quoi s'attendre. Les menaces des gardes à son encontre étaient-elles à prendre au sérieux. Elimith entrait-il dans une nouvelle ère. Celle de la violence et des exécutions outrancières ? Auru semblait s'en accommoder. A ses yeux, certains villageois ne valaient rien. Ses mots et ses actés révélaient un mépris différent que celui qu'avait Thorin sur ses pairs. Le garçon craignait parfois de devenir un jour comme cet homme. Ecoeuré et frustré par ses pairs, ne sauraient-il s'exprimer que par la violence ? Si son père ne lui semblait plus être un modèle d'homme à devenir, les figures masculines d'Elimith ne convenait pas au jeune homme. Il ignorait qui il deviendrait, mais il savait que rester cloisonné ne l'aiderait pas à devenir l'homme qu'il révérait d'être.
Le ton monta, et le drame parut évité lorsque le bourgmestre intervint. Comme à chacune de ses apparitions, l'homme parlait de ce que Thorin entendait comme une langue de bois. Mais le garçon lui reconnaissait une chose. Le bourgmestre savait conserver une cohésion. Il usait de ses gardes pour filtrer ses ordres autoritaires. Mais lors de ses apparitions, il usait du miel verbal pour amadouer les villageois. Amèrement, Thorin se reconnaissait en lui. Ne commençait-il pas à manipuler ses camarades en usant le bon mot, ou ne séduisait-il pas en cherchant le compliment qui flatterait son interlocutrice ? Le bourgmestre était intelligent, mais ses choix étaient abrutis par la peur de perdre le contrôle du hameau qu'il dirigeait.

Aujourd'hui pourtant, il s'exposait à son plus lourd défi. Les mots ne suffisaient pas à celles dont la douleur rendait le monde inaudible. L'explosion se fit lorsque les cris de Jenah résonnèrent à travers la place jusqu'à être interrompus par un acte invisible. La foule s'était agrandie. Distancié, Thorin regrettait de ne pas pouvoir observer également. Aujourd'hui, bien qu'il ne l'admettrait pas, il était égal à ses pairs. Lui aussi voulait assister à la scène. Il ignorait ce qu'il s'était passé et il imaginait un instant le pire. Cette fois, le garde avait-il fait taire Jenah pour de bon ? Ne résonna que la voix du bourgmestre, qui profitait de la force de ses gardes pour reprendre le contrôle du village. Ses mots résonnaient à travers la place. Il se faisait entendre clairement afin que tous les villageois présents ne l'entendent et ne puissent prévenir leur famille ou leurs amis. Le bougmestre serait celui qui sauverait Elimith. Mais ceux qui savaient n'était pas dupe. L'homme n'avait pas de piste, et Nikolas avançait à tâtons dans un labyrinthe inextricable. Thorin aurait pu intervenir, faire savoir que la situation était des plus inquiétantes. Mais il reconnaissait à nouveau le bourgmestre pour ce qu'il était : un manipulateur qui savait quand il fallait gagner du temps. La panique ne servirait à rien, ni la colère. Et l'homme devait garder le contrôle pour s'épargner une possible révolte. Quand bien même il en était arrivé à faire taire les familles des victimes.

Thorin était écœuré. Par ces actes, par ces mensonges. Et parce qu'il comprenait.
De cette pensée, le garçon reprit sa route. Son père devait trouver un remède. Il le fallait.


Le bois grinça, comme à son habitude, tandis qu'il poussait la porte de l'ancien silo à grains où il avait établi son atelier des années plus tôt. Ereinté, le vieux Nikolas portait la fatigue en masque. La pénombre ambiante qui régnait sur la tour n'aurait su dissimuler les labeurs du temps ; l'angoisse des jours derniers. Le mal qui rongeait Elimith le travaillait bien plus qu'il n'avait laisser Baldin le voir. Bien plus, sans doute, que ne l'avaient réalisé les deux étrangers qui lui avaient rendu visite dans le courant de la matinée. Thorin était absent alors que la jeune Hylienne et son camarade Gerudo étaient venus s'enquérir de l'état des enfants qu'on lui avait confié. Malgré l'obscurité, il devinait la silhouette d'Etu qui occupait encore l'une des deux paillasses de pierre dressées au rez-de-chaussée de la masure. Il entendait aussi les sifflements de sa respiration qui, s'ils l'inquiétaient, rappelaient tout de même qu'il était encore en vie. Le pauvre homme poussa un profond soupir, avant de profiter de la faible lumière que projetaient les étoiles par l'interstice entre le battant et le crépis pour allumer l'une des bougies de cire qu'il laissait toujours près de l'entrée.

Rabattant enfin la porte et fermant le loquet, le vieillard se défit du lourd sac de jute pesant sur ses épaules. Sans un mot, récupérant la tour de cire et sa dolente lueur orangée, il s'approcha du métayer. Le jeune adolescent dormait. Enfin. Conscient du mal qu'il s'infligeait lui même, l'Hylien décida toutefois de prendre sa température. Bientôt, le plat de sa main brûlait avec autant d'ardeur que le front du jeune garçon. « Ventre-Dieu... — », cracha-t-il seulement, se dirigeant doucement vers l'établi. Le cœur serré, espérant que son propre petit était rentré, il entreprit de préparer un baume pour lutter contre la maladie. Il mit également de l'eau à bouillir ; de sorte à pouvoir hydrater Etu. La thèse de l'empoisonnement lui semblait la plus probable, quand bien même il n'arrivait pas à s'en satisfaire. Il lui fallait au moins nettoyer l'eau en provenance de la rivière et refuser celle venue du puits. 

En vérité, l'Ancien craignait la peste de cinabre, dont il avait parfois entendu parler. Il ignorait beaucoup de ce fléau, sinon qu'il n'obéissait à aucune des lois du monde des mortels. Et qu'il ne pouvait en aucun cas être soigné. 

Cette seule idée, qu'il ruminait en boucle depuis qu'il avait abandonné Arkaï et Zelda pour se rendre au chevet de l'enfant du Pêcheur, labourait son esprit comme la bèche du fermier éventre la terre arable. Le vieux Nikolas avait déjà affronté milles afflictions et aidé au moins cent naissances. Pourtant, il ne s'était jamais senti aussi impuissant que ces trois ou ces quatre derniers jours. Rien de tout cela n'avait de logique ; de sens. Il avait vu des situations parmi les plus désespérées et s'était retrouvé incapable de sauver les siens. Mais au moins avait-il pu tenter ! Aujourd'hui, il avait l'impression que le destin se jouait d'eux. Dès lors, les superstitions des villageois lui semblaient moins étranges à concevoir qu'il ne le pensait. L'armure de science qu'il avait su se forger, au fil des années, montrait les signes des premières fêlures. « Peut-être les Dieux se rient-ils vraiment de nous, en effet — », se surprit-il à peine a murmurer dans sa barbe, tandis que tremblaient ses doigts osseux au dessus de la mixture en préparation. Il n'avait pas l'arrogance de penser que rien d'invisible ne pouvait exister… mais n'avait pas pour autant d'avis très tranché sur la question. Cependant, l'Apothicaire savait combien l'espoir pouvait changer les choses. C'est pourquoi il voulait encore croire.

Laissant au feu l'occasion de jouer son rôle et à l'onguent le temps de reposer, le thaumaturge s'avança vers les escaliers en colimaçons qui descendaient vers la cave ; où les étrangers s'étaient occupés des dépouilles des autres métayers. Déverrouillant la trappe qui en bloquait l'accès après avoir déposé son petit falot dans l'entaille forée à cet effet dans le mur, il s'arma de lumière et commença à descendre. Nikolas n'entendait pas aller jusqu'en bas : il souhaitait simplement voir si Gonzo était passé récupérer les cadavres pour les derniers rites. 

Sur les froides parois de la cavité, la bougie jetait un halo fauve et dansant. Le vieil homme referma tant bien que mal sa chasuble, tandis que la main du Seigneur-Frimas cherchait après sa gorge, grimpant une à une les marches comme un démon enragé. L'hiver n'était pas encore là ; et pourtant le flegme de son manteau de gel tombait déjà sur les plaines de Necluda. 

Ne discernant aucun des corps qu'il lui avait fallu préparer - dont certains avec l'aide de mains presque inconnues -, le vieux guérisseur décida de ne pas s'attarder. Il n'aimait pas cette pièce. Elle respirait beaucoup trop la mort à son goût. Tournant talon, il remonta vers la salle de soin. L'eau devait être prête désormais ; et le baume applicable. Puisque le Fossoyeur avait déjà fait son œuvre, il lui fallait aussi alerter Thorin et lui dire de quelles plantes il aurait besoin le lendemain. Il n'avait qu'une hâte, désormais : enjamber ces marches de malheur jusqu'au dernier étage de la Tour et s'assurer que le Petit allait bien. A bien des égards, il avait l'impression d'avoir été trop dur avec l'Enfant, et sans doute le réalisait avec d'autant plus de clarté qu'il craignait désormais de le perdre. Il devenait urgent de parler. De trouver une façon de communiquer, de l'ouvrir — de s'ouvrir, lui aussi.

Une fois revenu au premier niveau, l'Apothicaire récupéra l'eau qu'il avait fait bouillir et la laissa refroidir un temps, dans un bol de terre cuite que lui avait un jour vendu Opar en l'échange de ses services. L'écuelle, à l'évidence, avait jadis été décorée de motifs Gerudo mais les âges avaient fini par en effacer les entrelacs. En attendant, il étala l'onguent sur les tempes et le front du jeune métayer. Intérieurement, il remerciait les parents qui avaient eu la bonne idée de lui couper les cheveux suffisamment court pour faciliter son travail. « Courage, petit. Tout ira pour le mieux. Tes parents ont hâte de te retrouver », fit-il, comme pour l'encourager. Impossible de savoir avec certitude si le malade l'entendait ou non. Dans le doute, cela ne coûtait rien que d'essayer de le guider de nouveau vers le monde des vivants. S'éloignant une seconde, il revint ensuite avec le récipient préalablement rempli, et releva doucement la tête de l'adolescent. La terre cuite appuyée contre ses lèvres brûlées, il l'aida à boire doucement. Etu n'avait eu de cesse de tousser jusqu'à en cracher ses poumons à chaque fois qu'il avait essayé de l'abreuver par le passé.

Hormis les plaies autour de sa bouche, il avait la peau d'un noyé.

"Continue de te reposer", souffla-t-il finalement, avant d'abandonner enfin le petit au domaine du Poisson-Rêve. La lune brillait haut dans le ciel et lui même était à bout. Engourdi par la fatigue, il se hissa à grand peine jusqu'à la pièce à vivre... qu'il regrettait amèrement d'avoir fait aménager au sommet de la bicoque. La lumière du falot lui permis aisément de repérer son fils adoptif. La vieillesse avait travaillé son corps avec acharnement mais même sans ses loupes ; sa vue restait plus que correcte. « Thorin — », lâcha-t-il seulement, par saccades. L'effort pesait lourd sur ses poumons. « Content... — content de voir que tu... tu vas bien. Tu ne t'es pas approché d'Etu, rassure-moi ? », questionna-t-il, la gorge en feu. Rien ne lui permettait de dire que le Garçon était à l'abri du mal qui, un à un, prenait tous les autres. « Il y a deux Gerudos en ville. Evite celui qui ne travaille pas pour Soje et sa compagne. Ce sont des gens biens, mais c'est important de limiter les risques pour le moment », ajouta-t-il. Ses dents grinçaient en silence, alors qu'enfin il retrouvait le confort de son couchage. S'asseyant finalement, il posa une ultime question au jeune homme. La seule qui comptait : « Comment te sens-tu, fils ? »

Le regard plongé dans celui du Petit, Nikolas remercia celles et ceux qui, venu d'ailleurs, l'avaient peut-être protégé jusqu'à lors. Il avait tant à lui dire, tant à lui demander. Mais pour l'heure, tout cela pouvait encore attendre.

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Thorin


Inventaire

Thorin était rentré après avoir vaqué aux devoirs assignés par son père. Ce soir là, il n'avait guère lu, ni écrit. Il était resté ainsi, allongé sur sa propre couche. Il ruminait. Les souvenirs de la journée lui remontaient à l'esprit. L'accident sur la place d'Elimith avait profondément touché ses habitants. Jamais Thorin ne s'était souvenu d'une telle violence entre ses habitants. Mais aujourd'hui, il comprenait. Il suffisait d'un éclat pour que s'écroule l'équilibre finalement si fragile d'une société. Leur hameau s'était construit sur une juxtaposition de classes, séparés par une frontière presque invisible, mais présente. Paysans à artisans, dont le fossé se creusait peu à peu. Aujourd'hui, la classe supérieure dictait ses ordres insidieusement aux communs. Par un mélange de charme, et d'autorité, s'était créé une élite dans Elimith. Les habitants en étaient conscients, mais le conflit restait silencieux, enfoui. Jusqu'à aujourd'hui, où la sécurité des villageois était menacé, et où mêmes les élites se montraient impuissantes. Les premières conséquences apparaissaient. Les petites gens laissaient jaillir une colère, alimentée par de silencieuses frustrations. Pour se protéger, les élites n'avaient d'autres choix que de laisser parler leur autorité, par la violence, là où le charme ne fonctionnait plus. Thorin avait vu les prémices de ce qu'Elimith pouvait devenir. Il n'aimait pas cela.

Il pensait aux sociétés passées, celles référées parfois dans les vieux récits de conteurs. Ces sociétés qui avaient précédé ce Fléau, une réalité qui devenait de plus en plus un mythe dans le cœur et l'esprit des habitants. Dans leur essor, bien avant leur déclin, s'étaient-elles construites sur le modèle de société qu'Elimith ? Différentes classes naissantes qui finissaient par créer la différence ? Leur village répétait-il des erreurs du passé inconsciemment ? Etait-ce là la nature de leur peuple ? Thorin se posait ces questions lorsqu'une voix le sortit de ses pensées. Il se redressa, alors allongé sur sa couche, sa main maintenant sa tête. Son père était là. Enfin, le garçon remarqua qu'il était déjà tard. L'astre brillant avait déjà disparu dans le ciel, laissant le manteau de ténèbres le recouvrir. Il semblait épuisé, plus vouté encore que Thorin le connaissait. Et encore, malgré ses efforts incessants, le vieil homme continuait de surveiller son fils, de l'interroger. Avant que son fils n'ouvre la bouche, Nikolas pouvait savoir la vérité. Son enfant était une forte tête, mais il avait également de la compassion. Bien sur qu'il s'était approché de l'enfant. Comme pour se défendre, Thorin accabla son père :

"Tu restes des heures dans ton laboratoire. Il faut bien que quelqu'un surveille les malades."

Il détourna le regard un instant, et reprit. Il ignora les remarques de son père. Il lui interdisait de s'entretenir avec les Gerudos. Encore une fois, ce vieux fou tentait de l'entraver. Il avait peur, toujours. Peur des étrangers, peur des villageois, et il essayait de le contaminer avec sa père. Le vieil homme était inquiet pour son fils. Thorin s'en doutait, et la question confirmait ses doutes. Il répondit calmement, laissant entendre qu'il avait fort compris la stratégie de son père. L'envoyer hors du village en espérant qu'il serait épargné par la maladie. Aux yeux de Thorin, Nikolas usait de ses privilèges comme le faisait le bourgmestre. A nouveau, le garçon se sentait écœuré de s'identifier à cet homme :

"Tu ne peux pas m'écarter du village constamment. Les villageois sont stupides, mais pas dupes. Bientôt, ils sauront que leur apothicaire est pétri par la peur. Ce jour là, le bourgmestre ne s'en tirera pas avec des mots doux."

Il garda le silence un instant. Et reprit une dernière fois.

"C'est fini à présent. Le bourgmestre a interdit à quiconque de quitter Elimith."

Il en profitait pour informer son père des choix du bourgmestre. Le vieil homme s'était retiré si longtemps dans son laboratoire qu'il ne pouvait savoir ce qui se tramait à l'extérieur. Thorin aurait pu se montrer plus compréhensif. Mais il avait toujours connu son père ainsi, refermé sur lui-même, et cherchant à l'enfermer avec lui. Maladie ou non, Nikolas se coupait du monde.


Sur le battant de bois qui servait de fenêtre, une pluie sourde resonnait désormais avec fureur. L'automne s'était installé durablement, conquérant rageur et implacable. Pourtant, c'est à peine si le vieil homme en entendit le cri : il était concentré sur ce fils qui, d'évidence, voulait en venir au conflit. Ne voyait-il pas à quel point il était éreinté ? Pourquoi, ce soir encore, l'accablait-il de reproches aussi sévères ? Il n'avait fait que se soucier de la santé du Petit et c'était bien l'unique sujet dont ce dernier n'avait pas souhaité parler. Nikolas savait qu'il n'était pas le plus doué avec les gens, mais chaque fois qu'il essayait de parler à Thorin, l'Enfant le comprenait de travers. C'était à croire qu'il le faisait exprès. 

L'Apothicaire poussa un profond soupir, déposant sur la petite table de chevet la lunette qui reposait jusqu'alors sur son nez. Du pouce et de l'index, il appuya avec force sur ses yeux contrits, pour mieux les réveiller. En silence, il laissa son fils adoptif déballer le sac de ses griefs ; égrener le chapelet de ses blâmes. Les dents du vieil homme grinçaient alors que portaient les assauts et qu'une fois de plus, irrémédiablement, il questionnait tout ce qui avait pu être fait jusqu'à présent. Depuis que le nourrisson avait été abandonné sur son pallier, dix-sept printemps plus tôt, il avait procédé aussi bien qu'il n'avait su le faire. Pourtant, cela ne suffisait pas.

Il avait beau ne pas supporter le mépris qu'il devinait dans la voix du Petit, il ne voulait pas d'un énième affrontement. Pas ce soir.

Quand Thorin s'arrêta finalement, après avoir évoqué les dernières décisions de Baldin, il laissa le silence regagner le contrôle de la pièce un instant. Sur sa nuque, la fatigue et le stress dressaient les poils mieux que la peur. Inspirant longuement, il finit par se retourner - avec toutes les difficultés qu'impliquaient la journée et l'âge qui l'accompagnait désormais - vers le jeune garçon. « Ecoute, fils », commença-t-il d'abord, tâchant de gagner le temps qu'il lui fallait pour chercher ses mots. Il n'avait pas eu de conversations à cœur ouvert avec l'Enfant depuis bien longtemps déjà. « Thorin, je ne te reproche rien ce soir. » Sa voix ne tarda pas à mourir dans sa gorge, alors qu'il hésitait à préciser qu'il n'avait pas le courage de rejouer la même bataille jour après jour. Cela lui sembla trop acerbe, âpre. Trop querelleur. Une fois de plus, il opta pour le silence. « Je... Nous ne connaissons pas bien le mal qui s'abat sur la ville... Mais s'il y a bien une certitude, c'est que tu fais partie des victimes potentielles », ajouta le thaumaturge, après un bref instant. Le brun de ses yeux noyé dans l'écorce de ceux du jeune homme, il reprit.

"Le mal s'attaque aux garçons et aux jeunes hommes, jusqu'à peu près ton âge. Il n'y a pas, pour l'instant, de femmes ou de filles parmi ses victimes", expliqua l'Elimithois à son fils adoptif, non sans supposer que celui-ci avait déjà compris. Il le savait attentif... quand il ne s'agissait pas de l'épauler ou de lui faciliter la tâche. « Ne sois pas désinvolte. » Le vieil homme ne voulait pas que cette discussions tournent ainsi que l'avait fait toutes les autres ; mais des vies étaient en jeux. Dont celle de son fils. « Si tu ne fais pas attention, tu pourrais mettre les autres en dangers. Tu pourrais te mettre en danger », observa encore une fois l'ancien hongre, dont le regard avait dévié des soupiraux de l'enfants vers la lueur fauve que crachait encore la bougie en fin de vie. Sur la tunique de Thorin, elle dessinait parfois de discrets motifs cuivrés.

Déchaussant ses souliers d'un geste des chevilles, le vieillard s'accorda un temps pour respirer. Il se doutait bien que le jeune garçon n'avait pas aimé ce qui venait de lui dire : il n'appréciait guère les conseils… et moins encore les injonctions. Profitant cependant d'un instant de mutisme entre eux, il décoiffa son crâne du couvre-chef qui l'avait habillé jusqu'à lors. « Les gens d'Elimith ne sont pas stupides, fils. Ils ne sont pas dupes non plus, juste blessés. Ils savent très bien que je ne veux pas qu'il t'arrive malheur, fit Nikolas, avant de marquer une petite pause, et ils ne souhaitent pas non plus te voir occuper l'un des lits qui pourrait sinon être réservé à leur enfant. » Le soignant n'était pas naïf. Plusieurs garçons frappés par le mal aurait pu être placés chez lui ; surtout après l'autre mort survenue plus tôt. Baldin avait déjà commencé à faire pression pour qu'il accueille Koryl. Selon lui, c'était Sepharo le gamin le plus en danger. Mais le Bourgmestre n'entendait pas voir les choses ainsi.

"Je parlerais à Baldin demain", reprit ensuite le guérisseur, perdu dans ses pensées. La fermeture de la ville faisait sens à ses yeux, quand bien même il aurait peut-être fallu faire les choses autrement. D'autant plus que c'était là exposer les citoyens à d'autres dangers. « J'ai besoin d'un assistant dehors, capable d'identifier les bonnes herbes et il refuse de laisser Slo'Anh s'approcher des villageois, de crainte que son apparence n'aggrave la situation. Puisqu'il m'a fait la congédier, il ne reste que toi », déclara-t-il peut-être abruptement. Ses mots ne se voulaient pas blessants ; ils résultaient d'une logique pure et sans intention cachées. Mais, entendus par un enfant tout juste en âge de prétendre pousser les portes de la maturité, ils pouvaient paraître plus durs que souhaités. « As-tu eu l'occasion d'aller récupérer la serpe que je t'avais demandé d'apporter au Forgeron ? » L'outil, forgé dans le bronze, s'était élimé avec l'usage. Gondo avait affirmé que le travail nécessaire à l'affutage ne serait pas long, mais Ludrick et les gens du vieux moulin l'avaient aussi chargé d'autres ouvrages. « Peu importe, soupira encore le vieil homme de nouveau pris de fatigue, peux-tu m'apporter le baquet d'eau, fils ? », acheva-t-il enfin, la gorge sèche. Le seau demeurait généralement au pied de la couche de son garçon mais même cet effort lui semblait fastidieux, ce soir-là.

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Thorin


Inventaire

Thorin connaissait son père comme un homme dur, parfois blessant. Pourtant ce soir, il avait affaire à une tout autre figure. Plus qu'un père, c'était un pauvre et vieil hère qui lui parlait, éreinté par une dure et improductive journée de travail. A mesure que la maladie progressait dans Elimith, plus son père semblait acquérir de l'âge. Il était plus vouté, plus ridé, et plus éreinté que Thorin ne le connaissait. Mais était-ce là son véritable visage ? A vivre avec un individu au jour le jour, il était aisé d'en oublier les changements provoqués par le temps. A ses yeux, Nikolas avait toujours conservé le même visage. Celle d'un homme trop protecteur, qui le destinait à rester enfermé dans le village, voir dans le laboratoire, à étudier loin des yeux des autres. Enfant, le garçon, encore malléable, entretenait une relation particulière avec cet individu. Mais à mesure qu'il grandissait, un instinct que même l'enfant ne comprenait pas le poussait à voir ailleurs, à chercher la liberté. A mesure que l'adolescence s'était trouvée son terrain, plus Thorin avait entretenu une relation conflictuelle avec son père, poussée par une frustration montante et constante. Il ne comprenait plus son père, comme l'inverse était vrai. Souvent, le jeune homme avait cru que son père avait honte de lui. Il refusait de le montrer au monde. Il souhaitait le cacher à la vue de tous, par crainte d'une tare que même le garçon ignorait. Au fond de lui, Thorin en avait développé un complexe. Et peut-être était-ce pour cette raison qu'il avait autant affronté l'autorité de son père. Combien de fois s'était-il mis dans le pétrin et avait attiré l’opprobre sur l'éducation de Nikolas. Si l'apothicaire avait une réputation douteuse, c'était en partie à cause de son fils.

Nikolas ne s'en cachait pas, ou plus. Thorin avait lu dans son jeu, il était clair que jouer cartes sur table était la solution la moins éprouvante. Oui, l'homme envoyait son fils en extérieur du village plus par protection que par responsabilité. En exauçant le souhait de Thorin, Nikolas ne faisait qu'agrandir son emprise sur lui. S'aventurer en extérieur avait un goût amer. Le garçon se sentait constamment contrôlé, sous le joug d'un père trop envahissant à son goût.

"Tu uses de tes privilèges pour me protéger. Tout comme le bourgmestre et ses hommes de main profitent des leurs. Tu devrais avoir honte, père."

Les villageois ne pouvaient protéger leurs fils et leurs filles. Ils ne pouvaient à présent plus même quitter le village. Le bourgmestre avait décidé de confiner tout le monde. Mais en agissant ainsi, il exposait tous ses habitants au danger. Mais Nikolas fermait les yeux sur ses propres agissements. Il prétendait l'utilité des sorties de son fils. Tout comme le bourgmestre prétendait user de son autorité pour le bien du village. Chacun se protégeait soit-même.

"A ce jour, chacun n'a qu'une pensée. Souhaiter que le mal touche un autre fils que le sien. Tout le monde est impuissant. Mais chacun voit les agissements du bourgmestre, et les tiens. Combien de temps soutiendront-ils votre égoïsme ?"

Nikolas n'avait pas vu le Elimith d'aujourd'hui. Le village s'enfonçait dans la terreur. La communauté se fissurait. En deux camps pour le moment, entre les privilégiés et les impuissants. Mais bientôt, cette fissure s'étendrait et séparerait chaque famille en une multitude de fragments. Thorin le voyait. La compassion perdrait bien vite son sens. Ce n'était qu'une question de jours, voir d'heures. Thorin n'était pas stupide. Il ne voulait pas tomber malade, il ne voulait pas être un martyr. Mais il savait que les villageois tolèrerait bien peu que leur enfant ne contracte la maladie, tout en témoignant de la mise à l'abri du fils de l'apothicaire. Les chances n'étaient pas égales.

"Tu dois être désespéré."

Répondit d'un sourire un peu narquois le fils aux apparentes dures paroles de son père. Il y était habitué. Le fils avait épuisé l'apothicaire si bien que ce dernier avait peu à peu perdu espoir en son fils. Leur relation s'était détériorée au point que l'adolescent avait stoppé son apprentissage auprès du vieil homme. Il était tout juste bon à trouver des herbes médicinales. C'était la réalité. Si le conflit parental avait été évité, les deux hommes auraient travaillé ensemble. Peut-être même auraient-ils trouvé la cause du mal. Mais ce n'était pas le cas.

"Si tu avais pris plus de temps à protéger Slon'ah plutôt que de chercher à me protéger, peut-être serais-tu moins épuisé aujourd'hui. Elle était ton assistante. Tu aurais dû défendre sa cause plutôt que de donner raison à la bétise des villageois. Ses connaissances Zoras auraient été d'un grand secours."

Slon'ah avait d'avantage une relation privilégiée avec Nikolas. Thorin était pourtant fasciné par cette femme amphibie, d'un âge qui le faisait paraître pour un nourrisson à ses yeux. Son jeu de séducteur ne pouvait fonctionner sur elle. L'apothicaire avait plus de chances de la charmer, dû à sa longue expérience de la vie. Thorin ignorait beaucoup de choses des Zoras. Etaient-ils attirés par d'autres races que la leur ? Et si c'était le cas, favorisaient-ils la vigueur ou l'expérience ? C'était une conversation que le garçon n'avait pu avoir avec Slon'ah. Sa présence au laboratoire était destinée au travail d'apothicaire, et non pas au débat sociologique sur les espèces.

"Le forgeron n'avait pas le temps. Mais je lui ai dit que c'était nécessaire. Sans elle, il entravait l'avancée des recherches. Cela lui a donné un élan de motivation."

Thorin parlait d'un ton un peu moqueur. Mais cette fois, ce n'était pas en direction de son père. Il évoquait la mission que son père lui avait donné, et il considérait l'avoir accomplie. Il était habitué à recevoir un traitement de défaveur de la part des Elimithois. Lui et Nikolas avaient mauvaise réputation, et trainaient en guenilles. Ils étaient la risée des habitants. Nombreuses fois avaient-ils été sujets à une forme de discrimination. Cela n'avait fait qu'alimenter le mépris du garçon pour certains de ses pairs. Mais aujourd'hui, et surtout après la scène sur la place d'Elimith, tous avaient peur. Nikolas était vu comme le potentiel sauveur du village. Pour une fois, Thorin avait un ascendant et ne s'était pas privé pour l'utiliser. A ses yeux, c'était le village qu'il protégeait à l'aide de son argumentaire. En cela, il se considérait différent de son père ou du bourgmestre.

Il se leva enfin. Il appréciait ses joutes verbales avec son père, mais il restait obéissant. Il savait son père diminué physiquement. Jamais le garçon ne lui avait refusé un service qui relevait de l'effort physique. S'approchant du baquet, le jeune homme se plia en deux pour le soulever. Il était lourd, et il sentit ses muscles tirer lorsqu'il le posa sur son épaule. Il s'approcha de son père, et le déposa sur la table.

"Tiens."

Fit-il sans sentiment, dans un rapport tout à fait ordinaire entre un père et son fils. C'était l'un des rares instants où Nikolas pouvait encore se retrouver dans sa relation avec son enfant.


L'Enfant appréciait de l'accabler. Sans doute n'y voyait-il qu'un jeu inoffensif ; une façon d'asseoir son autorité et sa supériorité sur les autres. A l'évidence, il aimait particulièrement s'y essayer avec son père adoptif, pour lequel il ne nourrissait plus la même affection que jadis. Nikolas poussa un profond soupir, tandis qu'une pluie lourde battait avec ardeur les toits fatigués des pénates d'Elimith. Il ne comprenait pas comment le Petit pouvait être à la fois aussi intelligent et aussi… aveugle. Il était proprement incapable de déchausser ses verres et de prendre le recul nécessaire à l'analyse de la situation. Il fallait forcément tout ramener à lui. Toujours. Pourtant, Thorin n'avait pas systématiquement été ainsi. Autrefois, il avait fait preuve de moins d'égoïsme. En d'autres circonstances, ces quelques mots auraient sans doute été sanctionnés d'un long sermon. Ce soir, il avait bien trop à penser pour s'engager dans un autre de ces combats sans fin.

"Fils, souffla seulement l'Apothicaire — désireux d'interrompre les plaintes de l'adolescent, je suis fatigué. Je n'ai pas envie de chercher querelle."

Peut-être le Petit lirait-il en ses mots un aveu d'échec. En vérité, il n'aurait pas été tout à fait faux de le penser : le temps passant, le vieillard s'interrogeait de plus en plus souvent sur les erreurs qu'il avait pu commettre pour que Thorin évolue de la sorte. Avait-il été trop strict ? Aurait-il du le pousser dans les bras de cette aventure qu'il semblait tant chérir ? Son fils n'avait pas connu les Landes ainsi qu'elles lui avaient été données à voir. Mais il aurait fallu être sourd et malvoyant pour ne pas réaliser combien la soif de découverte brûlait la gorge des jeunes générations. Le garçon n'était pas le seul. Il avait entendu dire que le fils d'Alistair avait tenté de quitter l'enceinte de la Ville-Close avant de revenir la queue entre les jambes. Les femmes du lavoir s'étaient d'ailleurs moquées de sa tentative… le pauvre badaud ayant perdu l'acier suspendu à sa hanche. Et puis, il y avait aussi Waldgar, dont la mère se rongeait les sang à chacune des sorties. Nikolas n'avait pas non plus oublié l'apprenti du Forgeron, parti sans se retourner des semaines auparavant.

Lui-même avait du s'en aller, autrefois. A la différence de ces jeunes gens, que les murs de la Cité-Commerce protégeaient depuis la naissance ou presque, il n'avait guère eu le choix. Il savait très bien de quoi étaient capables les terres des Anciens ; quel genre d'atrocités et de dangers elles pouvaient cacher. Le Petit n'était pas prêt à les affronter. Au fond de lui, le vieil homme espérait qu'il ne le soit jamais — qu'il n'ait jamais à l'être. 

A bien des égards, Thorin avait raison : l'ancien hongre pouvait se montrer trop protecteur, jusqu'à en devenir étouffant. C'était une évidence que lui-même ne pouvait nier… et dont il se cachait pourtant. Le reconnaître signifiait, hélas, accepter l'idée de perdre le Petit. Aussi trouvaient-ils l'un comme l'autres d'autres griefs à formuler, d'autres reproches à faire. Viendrait sans doute un jour où il ne serait plus possible de tourner ainsi autour du pot. D'ici là, le vieux guérisseur préférait encore faire celui qui ne voit pas. Le temps, a minima, de trouver l'argumentaire susceptible de toucher le jeune homme. 

"Merci", siffla-t-il faiblement, alors que l'Enfant approchait avec le baquet demandé. 

Le Petit aussi avait du mal à le soulever. Il n'était pas prêt.

Une fois dehors, il lui faudrait faire face à la folle rage de gens comparables à Auru. Ou pire encore.

Il n'était pas prêt.

Sans rien dire de plus, Nikolas remonta ses manches et plongea ses doigts osseux dans l'eau claire avant de s'humidifier un peu le visage. Un nouveau temps mort s'installa dans leur conversation. Profitant de ce bref instant de répit, le vieillard tâcha de réfléchir aux derniers mots qu'il pouvait encore poser sur cet échange, avant de laisser la nuit l'avaler. La journée qui s'annonçait, le lendemain, serait chargée. « Je comprends que cette situation te travaille, Fils. Pourtant, ne te trompe pas : je ne te protège pas toi. Ce sont les autres que je protège de toi », fit-il cette fois, jouant carte sur table. Les plis de son front coinçaient encore un peu de l'eau froide qu'avait rapporté le gamin. « Tu n'en as pas l'air pour le moment, mais tu pourrais tout à fait être malade aussi. Dès lors, chaque contact avec autrui représente un risque pour ceux plus fragiles que tu ne l'es. » L'Apothicaire marqua un petit temps d'arrêt, déçu de voir que son ancien apprenti semblait avoir oublié jusqu'aux modes de propagations des afflictions. C'était à croire qu'il ne l'avait jamais véritablement écouté. 

Récupérant un linge blanc préalablement laissé sur la petite table de chevet installée au côté de son couchage, Nikolas épongea son visage fatigué. « Tu souhaites venir en aide à ton prochain ? Très bien. Dans ce cas, fais-ce que je te dis », lança ensuite le père adoptif, qui savait bien qu'il n'empêcherait pas le fils de n'en faire qu'à sa tête. Autant tenter de canaliser l'énergie de ce dernier dans une tâche productive. « Demain matin, dès ton réveil, tu te rendras chez Soje et Seym. Demande-leur comment se porte Sepharo, mais n'approche pas le petit. Tu pourrais le mettre en danger  », insista-t-il. Son regard brun pesait, sévère, sur celui de l'adolescent. « Assure-toi aussi qu'il leur reste suffisamment de lait de miel et de pavot pour calmer les douleurs du garçon. S'il n'en ont plus, ajoute ses ingrédients à ceux qu'il te faudra chercher ensuite dans la journée. » En théorie, Thorin devait déjà connaître la liste des plantes que Nikolas lui avait demandé de ramener. Il ne restait plus qu'à voir avec Baldin pour que le gamin soit encore en mesure de passer les murs et puisse s'aventurer jusque dans les bois jouxtant la Ville-Blanche. « Je te ferais une liste écrite », ajouta-t-il cependant, craignant la tête de linotte du jeune homme. Il suffisait que passe une jolie fille pour qu'il oublie tout le reste...

"Quand tu auras tout ce que je t'ai demandé, dépose les ingrédients devant la porte de notre logis. N'en passe plus l'entrée." Le ton de Nikolas ne souffrait aucune contestation. Thorin pouvait bien ne pas être d'accord, cela ne changerait rien. « Rends toi alors au vieux moulin, où habitent les Sheikahs. Ils n'ont pas d'enfants en bas-âge et ta présence ne devrait donc pas déranger. Je ne veux plus te voir ici jusqu'à la fin de l'épidémie. »

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Thorin


Inventaire

Thorin observait son père. Si faible, si vouté. Rien que l'action de boire lui semblait être un combat difficile à remporter. Il ignorait si un jour, il serait comme lui, lorsque de nombreuses lunes seraient passées. Le garçon ne le souhaitait pas. Lui qui était empli de vigueur, il se jurait de ne jamais laisser son corps s'épuiser de la sorte. Nikolas faisait peine à voir. Il était parfois difficile de l'observer longtemps. Il amenait son entourage à ressentir une forme de pitié muette. L'homme détestait dépendre des autres, Thorin le savait. Il détestait d'autant plus que quiconque ne lui rappelle sa faiblesse. Si aujourd'hui, il admettait avoir besoin d'aide, cela en disait long sur son état de fatigue.

Une fois qu'il se fut délecté de l'eau ramenée par son fils, Nikolas retrouva la caractère que Thorin lui connaissait. Ses mots étaient durs. Lorsque le garçon le heurtait de ses mots, il lui rendait la pareille. Il rappela à son fils qu'il était un danger. Tout comme chaque enfant d'Elimith était un danger pour les autres. Thorin regarda son père avec un œil mauvais. Nikolas le jugeait aussi dur que son fils l'agressait de ses reproches. Il faillit parler. Puis il se tut. Il était tard, et cela ne valait pas la peine d'articuler la conversation vers une joute verbale de plus en plus violente. Thorin et Nikolas en avaient connu dans le passé. Cela ne faisait de bien à personne, bien au contraire. Le regard que posa le fils sur son père exprimait cependant son profond désaccord et une aversion nouvelle. Il ne croyait pas aux mots de son père, aussi réels pouvaient-ils être sur la réalité. Si son père s'inquiétait réellement du risque de contagion, il aurait demandé au bourgmestre de prévenir les habitants. Il aurait fallu enfermer chaque enfant du village afin de les protéger des autres. Cela n'avait pas été dit. Le bourgmestre n'avait pris peine qu'à couper le village du reste du monde. Aussi pertinent les mots de Nikolas étaient, il n'avait pas su les mettre en œuvre. Aussi bien Thorin était-il éloigné du village, chaque enfant restait une menace pour un autre. C'était tout le modèle de son père. Il faisait son travail,  mais il ne se souciait que de son propre foyer. Il protégeait son fils des autres enfants et s'il se souciait de soigner les malades, il n'avait aucunement agi pour protéger les autres. Parfois, le fils se demandait si l'apothicaire ne cherchait un remède que par fierté, ou défi, plutôt que par un réel désir d'aider son prochain. Thorin se tut, mais il n'en pensait pas moins.

Cela restait ainsi aussi difficile à supporter la suite. Il écoutait les ordres de son père. Ayant acquis sa victoire concédée par le fils, il insistait sur la menace qu'engendrait la seule présence de Thorin parmi les enfants. Encore une fois, Nikolas mettait Thorin à part. Le garçon se sentait différent, et son père ne l'aidait en rien. Le fils détestait son père pour cela. Bien qu'il ne lui avait pas dit. Cela n'était pas sorti. Pas encore.

Les derniers mots furent plus violents encore. Nikolas assuma jusqu'au bout son propos. Thorin devait être isolé, là où il ne croiserait plus d'enfants et ne les mettrait plus en danger. Il y avait quelque chose d'ironique. Le fils qui souhaitait s'éloigner du foyer était littéralement mis de coté, expulsé de chez lui, et caché dans l'une des maisons les plus éloignés du centre d'Elimith. Thorin lui adressa un regard noir. Il voyait en cet acte une punition cachée de son père. Trop dure était la vérité lorsqu'elle sortait de la bouche de son propre fils. Le garçon lui rappelait son impuissance. Nikolas avait toujours été l'homme vers qui les villageois se tournaient. Il était respecté pour une chose : ses dons d'apothicaire. Aujourd'hui, l'homme était dépassé, vaincu par une maladie qui n'en avait de nom que par ses symptômes. Et Thorin le lui rappelait. La présence du fils devenait indésirable. Pour "protéger" les habitants, le garçon devait s'éloigner, disparaître.

"Très bien."

Fit simplement le garçon, taisant les sentiments qui se propageaient en lui à cet instant. Un instant, Nikolas put entrevoir une rougeur dans les yeux du fils.

"Va te coucher, tu fais peine à voir."

Fit Thorin en retournant s'allonger sur sa course. Il refuserait toute conversation, tournant définitivement le dos à son père pour la soirée.